Politique

[Tribune] Faut-il négocier avec les terroristes ? C’est déjà le cas

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Par  Niagalé Bagayoko

Présidente du think tank African Security Sector Network

Des soldats français de Barkhane, lors d’une opération dans la région du Gourma, dans le centre du Mali.

Des soldats français de Barkhane, lors d'une opération dans la région du Gourma, dans le centre du Mali. © REUTERS/Benoit Tessier

Alors que s’ouvre le 15 février le sommet du G5 Sahel à N’Djamena, la question du dialogue avec certains groupes jihadistes revient au cœur des discussions.

La question d’un règlement politique de la situation sahélienne à travers l’engagement de négociations avec certains groupes jihadistes est de plus en plus mise en avant comme une voie possible de sortie de crise.

Déjà, en 2017, la Conférence d’entente nationale avait formulé d’importantes recommandations portant sur des engagements communs devant permettre un vivre-ensemble harmonieux, une paix durable et une réconciliation nationale à l’échelle du Mali grâce à des pourparlers avec tous les acteurs du conflit. En 2019, le dialogue national inclusif, qui a rassemblé les forces vives de la nation, a également plaidé en faveur de l’ouverture de discussions avec tous les fils du pays, y compris les chefs des groupes armés jihadistes Iyad Ag Ghaly et Hamadoun Koufa.

Le cinquième axe de la « feuille de route de la transition », adoptée en septembre 2020, préconise également d’engager un dialogue avec les groupes armés radicaux, tandis que les autorités maliennes, par la voix du Premier ministre de la transition, Moctar Ouane, ont clairement fait valoir qu’elles entendaient poursuivre les échanges engagés par le gouvernement du président Ibrahim Boubacar Keïta avant la chute de celui-ci.

Infléchissement bukinabè

Alors qu’elles avaient jusqu’alors adopté un discours extrêmement ferme quant à leur refus d’envisager le moindre dialogue, les autorités burkinabè semblent désormais infléchir cette position, ainsi que l’a indiqué le Premier ministre dans son discours de politique générale.

Il est par ailleurs utile de signaler que d’importants efforts de médiation ont d’ores et déjà été déployés au niveau local par des acteurs traditionnels, coutumiers et religieux qui travaillent parfois dans le cadre de discussions facilitées par des partenaires internationaux. C’est ainsi que plusieurs accords ont pu être trouvés à l’échelle locale. Dans la région de Mopti, les représentants des légitimités locales de plusieurs communes des cercles de Koro (Dioungani, Diankabou, Madou, Bamba, Yorou, Barapereli) et de Bandiagara (Sangha) ont en effet négocié directement, en juillet 2020, une entente communautaire de paix et de réconciliation avec les combattants jihadistes de la katiba Macina (affiliée au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, GSIM, qui a lui-même prêté allégeance à Al-Qaïda) et de la Dawlat Al Islamia (affiliée à la branche sahélienne de la province ouest-africaine de l’État islamique).

Ces accords ont porté notamment sur la régulation des relations entre, d’une part, les jihadistes et, d’autre part, les groupes d’autodéfense et les chasseurs traditionnels dozos mobilisés pour assurer la protection de leurs communautés. Dans le cercle de Niono (région de Ségou), afin de trouver une solution au siège subi par le village de Farabougou – encerclé depuis le mois d’octobre 2020 par des combattants jihadistes de la zone du Kourmari –, des pourparlers avec les assaillants ont été engagés par des représentants du Haut Conseil islamique (HCI) venus de Bamako et des communautés villageoises de la zone.

Au Burkina Faso, une situation plus apaisée semble s’instaurer autour de la ville de Djibo, dans le Soum (région du Sahel), tandis que l’absence d’attaques majeures durant la campagne présidentielle suggère que les conditions d’une trêve pourraient avoir été négociées.

Nouveaux espaces de gouvernance locale

Il convient également de souligner que des accords de réconciliation visant à apaiser les affrontements communautaires et les tensions locales sont également discutés, mobilisant notamment les efforts de facilitation d’organisations internationales non gouvernementales, telles Humanitarian dialogue/Henry Dunand, Search for Common Ground, l’Appel de Genève ou Promediation.

Même si ces initiatives locales restent encore insuffisamment coordonnées et leur portée limitée, la multiplication de ces efforts de paix révèle tout d’abord l’émergence de nouveaux espaces de gouvernance locale, à la faveur de la crise, en marge de l’autorité et du contrôle des États. Elle met également en relief l’existence d’une dynamique de dialogue impulsée par le bas qui s’affirme en complément des initiatives diplomatiques menées à l’échelle de l’État, mais se développe aussi parallèlement aux opérations militaires de lutte antiterroriste conduites à la fois par la force conjointe du G5-Sahel, la force française Barkhane, l’opération européenne Takuba, dont les efforts sont désormais coordonnés dans le cadre de la Coalition internationale pour le Sahel, instaurée à l’issue du sommet de Nouakchott de juin 2020.

La question qui se pose aujourd’hui est de savoir dans quelle mesure il est possible d’introduire une convergence entre ces différents efforts. Désormais, les initiatives de réconciliation engagées à l’échelle locale, les approches diplomatiques que les autorités maliennes et burkinabè ont affirmé vouloir poursuivre et les interventions militaires menées à la fois à titre national et dans le cadre du « partenariat de combat » scellé entre la France et ses partenaires sahéliens doivent être mobilisées en synergie afin de mettre un terme aux violences qui affectent en premier lieu et de manière dramatique les populations civiles.

Vision politique de sortie de crise

À travers l’audition au Sénat de son ministre des Affaires étrangères, la France a souligné sa volonté de voir le sommet de N’Djamena être « surtout politique et diplomatique » afin de prolonger le « sursaut militaire » décidé un an plus tôt lors du sommet de Pau. Il serait bien entendu insuffisant de considérer que cette approche politico-diplomatique doive se limiter à la seule mise en œuvre de l’accord pour la paix et la réconciliation au Mali de 2015, tant les enjeux multidimensionnels de la crise sahélienne dépassent désormais le septentrion malien pour embraser de manière endémique le centre du Mali, la zone des trois frontières aux confins du Niger et du Burkina Faso et, de manière croissante, des parties de leurs territoires frontalières des États côtiers.

Ce qui est en jeu, c’est le modèle de société que les États sahéliens, d’une part, et, d’autre part, les groupes jihadistes qu’ils affrontent entendent respectivement faire valoir.

En réalité, l’enjeu est de parvenir à ce que la mobilisation coordonnée de l’instrument militaire et des différents efforts diplomatiques soit mise au service d’une vision politique de sortie de crise. En d’autres termes, il s’agit tout d’abord de déterminer dans quelle mesure les opérations militaires peuvent désormais avoir pour vocation d’amener les ennemis combattus à faire des concessions sur les options qu’ils ont cherché à imposer par la voie des armes. Il s’agit ensuite et surtout de savoir à l’appui de quel projet politique ces efforts diplomatico-militaires peuvent être conduits : ce qui est en jeu aujourd’hui, c’est en effet fondamentalement le modèle de société que les États sahéliens, d’une part, et, d’autre part, les groupes jihadistes qu’ils affrontent entendent respectivement faire valoir.

C’est donc toute la question du type d’État, fondé sur un contrat social renouvelé, qui se pose aujourd’hui. Seules les populations sahéliennes, premières victimes des violences multiformes qui affectent la région, peuvent légitimement y apporter une réponse.

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