Politique

Bédié l’insubmersible : fragilisé et critiqué, le patron du PDCI tient bon

Réservé aux abonnés | | Par - à Abidjan
Mis à jour le 01 mars 2021 à 17h32
Henri Konan Bédié, lors d’un meeting du PDCI, à Yamoussoukro, le 19 octobre 2019.

Henri Konan Bédié, lors d'un meeting du PDCI, à Yamoussoukro, le 19 octobre 2019. © SIA KAMBOU/AFP

Malgré l’échec de sa stratégie à la présidentielle de 2020, le vieux chef, imperméable aux critiques, refuse de lâcher les rênes du PDCI. Au risque de voir les jeunes déserter ses rangs.

À bientôt 87 ans, Henri Konan Bédié (HKB) a une vie bien réglée. Tous les ans, lorsque l’été pointe le bout de son nez sur les rives du Vieux continent, il s’envole pour la France. Son programme n’y est pas bien différent d’une année sur l’autre : profiter de son appartement du XVIe arrondissement de Paris, accompagner de temps en temps Henriette, son épouse, en thalassothérapie au Sofitel Quiberon, en Bretagne, rendre visite à de vieux amis dans le Sud-Ouest.

Casanier, l’ancien président est avant tout un homme du terroir. En Côte d’Ivoire, il fuit le brouhaha d’Abidjan à la première occasion, direction Daoukro, dont il aime le calme et où il possède de vastes plantations.

Sol de marbre blanc

Cette petite ville de 70 000 habitants devient alors le centre névralgique du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI). Ses cadres défilent les uns après les autres à la résidence du chef. Bédié y convoque de grandes réunions, réquisitionnant lorsqu’il le faut l’un des hôtels de la ville, faisant déplacer des dizaines de journalistes.

Mais, depuis un peu moins d’un an, l’ancien président a vu son quotidien quelque peu bouleversé. La pandémie de Covid-19 et les soubresauts de la vie politique ivoirienne l’ont d’abord contraint à renoncer à son traditionnel séjour hexagonal. Et puis, voilà bientôt six mois que, cloîtré à Abidjan, il n’a plus mis les pieds à Daoukro.

Dans la capitale économique, il habite une villa que lui a octroyé l’État en sa qualité d’ancien président, dans le quartier cossu de Cocody Ambassade. Une demeure de plain-pied, sans éclat, protégée par un haut mur d’enceinte et divisée en deux. D’un côté, ses bureaux ; de l’autre, ses quartiers privés au sol de marbre blanc. Ses voisins sont riches ou ont des titres prestigieux : l’ancien président burkinabè Blaise Compaoré, les ambassadeurs de France et de Grande-Bretagne.

Ce scrutin devait être son dernier combat. L’occasion unique de reprendre ce qu’Houphouët lui avait légué

C’est dans ce décor aristocratique que s’est joué, le 3 novembre dernier, l’un des épisodes marquants de l’après-élection présidentielle. Ce jour-là, à la mi-journée, des unités d’élite de la gendarmerie et de la garde républicaine prennent position autour de la résidence de l’ancien chef de l’État. Quelques heures plus tard, une vingtaine de personnes y sont arrêtées.

Cette réaction des autorités fait suite au refus de Pascal Affi N’Guessan et d’Henri Konan Bédié de prendre part au scrutin du 31 octobre, où ils avaient laissé Kouadio Konan Bertin être le seul candidat face à Alassane Ouattara (ADO).

Encouragés par l’ensemble de l’opposition, les deux hommes avaient appelé à la désobéissance civile et de violents incidents avaient émaillé l’élection, dont ils refusaient de reconnaître la légalité. Convaincus que le pouvoir de Ouattara était fragilisé, ils avaient dans la foulée annoncé la création d’un Conseil national de transition (CNT), dont Bédié devait prendre la tête.

Mais, au lendemain du 3 novembre, c’en était fini du CNT et, avec lui, des espoirs de Bédié. Ce scrutin devait être son dernier combat. L’unique occasion de prendre sa revanche sur l’Histoire et de retrouver ce que Félix Houphouët-Boigny lui avait légué : le pouvoir.

Son portrait, peint à l’aquarelle

Le duel de HKB avec Alassane Ouattara aura tourné court. Son programme de société n’a jamais été rendu public. Le site hkb2020.com, dont le nom de domaine avait été acheté plusieurs mois avant que sa candidature ne soit officialisée, n’a jamais vu le jour. Sur sa page d’accueil, toujours accessible, le visage du sphinx de Daoukro apparaît, peint à l’aquarelle. À l’arrière-plan, on reconnaît le stade Félix-Houphouët-Boigny. « Coming soon », lit-on en lettres blanches et vertes – les couleurs du PDCI.

Cette rocambolesque séquence électorale n’a fait qu’épaissir le mystère qui entoure Henri Konan Bédié, cet homme qui a tout fait et tout connu mais que personne ne semble vraiment comprendre. Quelle était sa stratégie ? En avait-il vraiment une ? Jusqu’au bout, le président du PDCI est resté ambigu dans ses propos quand il ne s’est pas muré dans un incompréhensible silence. Comme s’il ne voulait rien décider ou rien n’avoir à assumer.

Henriette est fatiguée, désabusée. Elle aimerait que son mari se retire de la vie politique

Quatre mois après le scrutin, le PDCI est toujours groggy, en plein doute. Ses finances ne sont pas au beau fixe. Pour nombre de ses cadres, le résultat de l’élection présidentielle s’apparente à une débâcle. « Sa stratégie a été un échec. Mais la vigueur de la désobéissance civile dans le V baoulé et la faible participation dans certaines zones du sud du pays montrent que le parti peut encore s’appuyer sur un socle solide pour se reconstruire », nuance l’historien Arthur Banga.

L’épisode n’a pas été sans conséquences pour Bédié et son entourage. Touchée par le Covid-19, son épouse a été profondément marquée par la descente des forces de l’ordre à leur domicile, le 3 novembre dernier. « Elle est fatiguée et désabusée. Elle aimerait que son mari se retire de la vie politique », explique l’un de ses confidents.

Partisans du candidat Bédié, à Yamoussoukro, le 12 septembre 2020.

Partisans du candidat Bédié, à Yamoussoukro, le 12 septembre 2020. © SIA KAMBOU/AFP

Deux pions essentiels du système Bédié, Maurice Kakou Guikahué et Narcisse N’dri, ont eu maille à partir avec la justice. Finalement remis en liberté conditionnelle, le premier, secrétaire exécutif du parti, a repris ses fonctions le 11 février. Mais il doit désormais partager l’affiche avec Niamkey Koffi, à qui revient la charge de coordonner les élections législatives. Ancien directeur de cabinet de Bédié, dont il a toujours été proche intellectuellement, Koffi faisait jusque-là office de plume et parfois de porte-parole.

Narcisse N’dri est, lui, toujours en détention. Selon nos sources, les autorités lui reprochent d’avoir joué un rôle central dans le financement et l’organisation du mouvement de désobéissance civile. Pour le remplacer, Bédié a nommé Bernard Ehouman, qui n’est autre que le trésorier de Servir, l’ONG d’Henriette.

« Chasse aux sorcières »

Incontournable auprès de Bédié depuis des années, Djénébou Zongo, la directrice de la communication du PDCI, a, de son côté, été remerciée par son patron au lendemain de l’élection, sous la pression de certains cadres qui l’accusent d’avoir transmis au régime des informations confidentielles sur la stratégie du parti – accusations qu’elle conteste avec vigueur.

Le 3 novembre, elle avait échappé de peu à une arrestation, grâce à l’intervention du général Ouassénan Koné. Depuis, elle a changé de numéro de téléphone et vit très discrètement à Abidjan. « C’est l’heure de la chasse aux sorcières et des règlements de comptes », commente un intime de la maison Bédié.

Il n’a aucun regret. Il se dit qu’il a fait ce qu’il fallait, qu’il s’est battu jusqu’au bout »

Malgré cela, l’ancien président continue à gérer le parti comme s’il ne s’était rien passé. « On ne sent pas chez lui de la déception ou de l’amertume. Il n’a aucun regret. Il se dit qu’il a fait ce qu’il fallait, qu’il s’est battu jusqu’au bout. Il a cru que la communauté internationale forcerait Ouattara à faire des concessions et a sous-estimé la capacité du dispositif sécuritaire du chef de l’État à étouffer toute contestation », observe l’un de ses proches.

« Il est toujours dans le déni. Il ne veut pas reconnaître sa défaite », estime une personnalité impliquée dans la médiation entre les deux anciens alliés.

« Bédié sort fragilisé par cette séquence. En interne, ça bouillonne. Personne n’est satisfait de cette gestion, mais il ne mesure pas l’étendue du mécontentement. Pour le moment, personne ne l’exprime publiquement, car la priorité, c’est les élections législatives [du 6 mars] », ajoute un quadra du parti.

Échanges parfois tendus

Si la participation à ces élections locales n’a pas fait l’objet de grands débats – la majorité des cadres et élus du mouvement y étant favorable –, elle a créé une forme d’incompréhension chez certains militants. « Difficile d’y voir une cohérence avec notre stratégie lors de la présidentielle. On se demande si cela valait le coup de mettre nos vies en danger », s’interroge un responsable des jeunes du parti.

Selon nos sources, Bédié est conscient que cette décision a pu paraître incohérente, mais il a jugé qu’il n’avait pas d’autre choix, sauf à risquer de voir son parti se fissurer encore un peu plus. « Nous savons ce que représente le pouvoir législatif et ce que coûte la politique de la chaise vide. Ce qui est en jeu, c’est la survie du PDCI », précise un conseiller de l’ancien président.

Il aime à dire qu’en dehors de lui, Gbabgo est le seul qui comprenne vraiment la politique ivoirienne

Après avoir pris la tête d’une large coalition de l’opposition avant la présidentielle, Bédié a, cette fois, privilégié son alliance avec Laurent Gbagbo. Malgré certaines divergences stratégiques, les deux hommes se parlent régulièrement. Le sphinx de Daoukro continue de faire du retour de l’ancien président l’une des conditions à une normalisation de ses relations avec ADO. Il aime à dire qu’en dehors de lui, Gbagbo est le seul qui comprenne vraiment la politique ivoirienne.

Les négociations entre le PDCI et Ensemble pour la démocratie et la souveraineté (EDS) dans le cadre des législatives ont été longues, parfois difficiles. Les deux formations ont constitué un comité, incluant notamment Émile Constant Bombet, Niamien N’Goran, Rémi Allah Kouadio, Assoa Adou et Sébastien Dano Djédjé.

Bédié et Gbagbo ont ensuite tranché sur les cas les plus sensibles, sans toujours parvenir à s’entendre. « Chacun a voulu faire valoir son poids électoral. Les échanges ont parfois été tendus, mais, avec plus de 80% de candidatures communes, nous pouvons être fiers de notre alliance. Même en 2011, du temps de l’alliance avec le RDR, nous n’avions pas atteint un tel pourcentage », estime un baron du PDCI.

Dans les mois qui suivront, l’ancien parti unique, qui fêtera en avril ses 75 ans, organisera son 13e congrès. Le dernier s’était tenu en 2013. Que faut-il en attendre ? « Depuis des années, Bédié ne fait que reporter les débats de fond, notamment ceux qui concernent la gouvernance du parti. La rupture avec Alassane Ouattara lui avait permis de mettre ces questions au second plan, car les enjeux étaient alors plus importants. Aujourd’hui, nous devons en parler ouvertement », juge un autre quadra du PDCI.

La vieille garde doit s’ouvrir à la génération des 40-60 ans. Sinon, il pourrait y avoir un exode massif

Beaucoup appellent de leurs vœux une vaste restructuration des instances du parti, afin d’en démocratiser le fonctionnement et de donner la part belle aux nouvelles générations. Certains ont vu d’un bon œil que, en préambule des législatives, des primaires aient été organisées dans de nombreuses localités et qu’une majorité de nouvelles têtes émergent. Ils appellent néanmoins à des mesures fortes, comme la réinstauration d’une limite d’âge pour présider le parti. Initialement fixée à 75 ans, elle avait été supprimée par Bédié en 2013.

Portraits de Félix Houphouët-Boigny (à g.) et d’Henri Konan Bédié, à Abidjan, en juillet 2020.

Portraits de Félix Houphouët-Boigny (à g.) et d’Henri Konan Bédié, à Abidjan, en juillet 2020. © REUTERS/Thierry Gouegnon

« Le PDCI ne peut pas continuer à fonctionner de la même manière. La vieille garde doit s’ouvrir à la génération des 40-60 ans. Si ceux-ci ne voient aucun horizon devant eux, il pourrait y avoir un exode massif. Bédié est de plus en plus contesté. Mais, comme d’habitude au PDCI, on attend de voir qui osera aller jusqu’au bout et résister à la machine interne », explique Arthur Banga.

Depuis les années 1990, avant chaque congrès du PDCI, les ambitieux qui rêvent de mettre HBK à la retraite ne manquent pas. Persuadés que leur heure a sonné, que l’échec de la stratégie du mouvement est un argument supplémentaire en leur faveur, ils ont commencé à s’organiser. Leurs noms avaient déjà été évoqués avant la présidentielle d’octobre 2020.

Les aspirations de Maurice Kakou Guikahué sont un secret de polichinelle. Secrétaire exécutif, il est considéré comme le numéro deux du parti. Une position qui lui permis de coopter de nombreuses personnalités, mais qui a aussi provoqué des rancœurs. Sa gouvernance est critiquée par de nombreux cadres et élus.

Kouadio Konan Bertin garde dans un coin de sa tête l’idée de faire une OPA sur le parti

Très discret lors du dernier scrutin, Jean-Louis Billon se montre particulièrement actif. C’est lui qui a négocié la réouverture de la maison du parti durant les jours qui ont suivi l’arrestation d’une vingtaine de cadres, le 3 novembre.

Patrice Kouame Kouadio, député de Yamoussoukro, espère lui aussi faire entendre sa voix. Avocat d’affaires aux dents longues, grand ami du Sénégalais Yérim Sow (le PDG du groupe Teyliom), il avait été le seul à tenter de s’opposer à la candidature de Bédié.

Un temps présenté comme un possible successeur de HKB, Niamien N’Goran avait été affaibli par sa défaite aux législatives de 2016 dans la circonscription de Daoukro. Il devrait tout de même jouer un rôle important dans l’après-Bédié. Enfin, Yasmina Ouegnin fait un retour remarqué dans les instances du parti. En désaccord avec HKB, la fille du fidèle ex-directeur du protocole de Félix Houphouët-Boigny avait pris ses distances avec le mouvement.

Quant à Kouadio Konan Bertin, même s’il n’a pas respecté la décision de Bédié en se présentant à la présidentielle – un crime de lèse majesté –, il garde dans un coin de sa tête l’idée de faire une OPA sur le parti.

À la petite cuillère

L’histoire du PDCI ne donne pourtant pas raison à ceux qui appellent au changement. Le mouvement n’a jamais eu pour habitude de se remettre en question. Depuis la mort de Félix Houphouët-Boigny, tout ceux qui ont essayé d’ouvrir un débat sur la gouvernance de Bédié ont dû soit se résigner, soit s’éloigner.

On a l’impression que les membres du PDCI se noient constamment dans un verre d’eau

Les années passent et la plus vieille formation politique de Côte d’Ivoire n’arrive pas à se départir de son fonctionnement parfois archaïque, où prédomine la culture akan et où l’on n’ose pas aborder la succession du chef tant que celui-ci ne l’a pas fait de son propre gré.

Bédié a toujours profité de cette tradition pour, peu à peu, asseoir son autorité. « On a l’impression que ses membres se noient constamment dans un verre d’eau. Personne ne veut être celui qui aura tué le père. Le risque, en cas de mauvais résultats aux législatives, c’est que quelqu’un ramasse le parti à la petite cuillère », commente un diplomate en poste à Abidjan.

Comme Ouattara et Gbagbo dans leur camp respectif, Bédié demeure l’indéboulonnable figure tutélaire du PDCI. Selon plusieurs sources, l’intéressé ne compte pas pour le moment laisser sa place à la tête du mouvement. Il pourrait toutefois en remodeler le secrétariat exécutif.

« Il n’a d’autre choix que de préparer l’avenir. Le problème, c’est qu’aucune personnalité ne se détache. Thierry Tanoh, Tidjane Thiam semblent battre en retraite. Billon manque encore de constance. Charles Konan Banny, Ouassénan ou Bombet sont trop vieux. Guikahué s’est fait trop d’ennemis. Et puis, qui est prêt à injecter 1 milliard de francs CFA dans le parti tous les ans, comme le fait HKB depuis deux décennies ? » conclut un proche du couple Bédié.

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