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Cet article est issu du dossier «[Série] Beny Steinmetz : « L'Afrique, Soros et moi »»

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Politique

[Série] Beny Steinmetz : les aventures africaines du sulfureux magnat franco-israélien (1/3)

Réservé aux abonnés | | Par - Envoyé spécial à Genève
Mis à jour le 09 mars 2021 à 19h39
Beny Steinmetz, à l’ouverture de son procès, à Genève, le 11 janvier 2021.

Beny Steinmetz, à l'ouverture de son procès, à Genève, le 11 janvier 2021. © Fabrice Coffrini/AFP

« L’Afrique, Soros et moi » (1/3). Condamné à cinq ans de prison pour corruption, Beny Steinmetz est engagé dans une guérilla judiciaire planétaire. Qui est cet homme d’affaires franco-israélien qui tutoie les puissants ? JA l’a rencontré en exclusivité à Genève. Récit.

On imagine sans peine de richissimes hommes d’affaires gravir les marches de son entrée, couvertes d’un tapis écarlate. Sur les rives du lac Léman, au pied de la vieille ville de Genève, le palace Métropole semble hors du temps. Certains trouvent sa décoration surannée. D’autres louent une identité qui a peu changé depuis son inauguration, en 1854. En haut de l’escalier, un majordome accueille les rares visiteurs, tous masqués en ce 21 janvier.

Il y a quelque temps encore, banquiers et investisseurs y cherchaient la discrétion. On s’y croisait, faisant mine de ne pas se voir. On s’y épiait, surtout. Le ballet des puissants. Mais, en ces temps de pandémie, les fauteuils restent désespérément vides. Un midi sans saveur dans la capitale des secrets bancaires. Un serveur souriant tente de faire vivre l’illusion. Jus d’orange pressé, café – les deux de qualité. Nous attendons Beny Steinmetz pour pimenter le menu. Rendez-vous a été pris pour un déjeuner. Dans l’Europe de 2021, un événement.

Comme un lion en cage

La suite du Franco-Israélien, au premier étage, est modeste. Une rangée de fenêtres offre une vue sur le lac. Un canapé d’angle, une table basse… Beny Steinmetz s’assied dans le premier, pose un pied sur la seconde. Décontracté, chemise entrouverte, l’homme d’affaires au teint hâlé porte beau ses 64 ans. Il s’enquiert de notre voyage depuis Paris, en train. Lui préfère les jets privés.

De Guernesey aux Îles Caïmans, il serait lié à une constellation de sociétés

Depuis deux semaines, Steinmetz s’est installé à Genève. Question de commodité : quelques centaines de mètres séparent le Métropole du palais de justice, où son procès s’est ouvert voici dix jours. Dans la salle d’audience numéro trois, l’homme d’affaires s’est défendu des accusations selon lesquelles il aurait orchestré un “pacte de corruption” afin d’obtenir des permis miniers en Guinée entre 2006 et 2010.

Attaquant des témoignages selon lui mensongers, il a répété qu’il n’était qu’un « conseiller » de Beny Steinmetz Group Resources (BSGR), sans pouvoir décisionnaire. Au-dessus de lui, tel un bouclier s’étendant de Guernesey aux Îles Caïmans, une constellation de sociétés auxquelles il serait lié sans les diriger – il y en aurait 131, selon des sources ayant travaillé sur les Panama Papers – et une fondation sise au Liechtenstein, Balda, dont il ne serait que le bénéficiaire.

Au premier rang d’un tribunal vidé de son public, l’ex-milliardaire (sa fortune serait descendue au-dessous de la barre du milliard de dollars en 2020, selon Forbes) n’a pas dévié de sa ligne. Au sommet, il y a « peut-être Dieu », mais pas lui. Entouré de trois avocats suisses, dont le ténor à la crinière blanche Marc Bonnant, il a écouté et encaissé, huit heures par jour.

Le 15 janvier, le premier coup tombe : le procureur, Yves Bertossa, requiert cinq ans d’emprisonnement. Le soir du 18, l’affaire est mise en délibéré. Le verdict étant attendu le lendemain de notre rendez-vous, Steinmetz ne se sait pas encore condamné.

Devant nous, il est comme un lion en cage. Méfiant à l’égard des journalistes, il a pourtant accepté de nous raconter son histoire.

Mon père m’a fait confiance. Il m’a laissé me jeter à l’eau

Aurait-il pu ne pas vivre dans le secret ? Lorsqu’il s’établit en Belgique, en 1977, le jeune homme né à Netanya (à 30 km au nord de Tel Aviv) en 1956 vient de passer trois années dans l’armée israélienne. Pas de combat, mais une formation au sein de l’artillerie. Durant ses permissions, il se partage entre le domicile familial et la taillerie de diamants de son père, Rubin, où travaillent ses frères aînés, Daniel et Eldad.

Son service achevé, Beny a envie d’ailleurs. Élevé dans le diamant, il choisit Anvers, sa capitale. « Mon père m’a fait confiance. Il m’a laissé me jeter à l’eau. »

Yiddish et arrière-boutiques

Rubin a lui-même fait ses gammes en Belgique, de 1928 à 1936. Sioniste convaincu, il a quitté à l’âge de 16 ans une famille polonaise très religieuse pour s’établir en Allemagne, puis à Anvers. En 1977, il ambitionne de renforcer l’industrie israélienne du diamant, qu’il a contribué à développer après son installation à Nahariya, dans l’extrême nord du futur État juif. L’entreprise qu’il y a fondée en 1948 a besoin d’un homme au cœur du réacteur, à Anvers. Son troisième fils a le profil. « Souvent, les enfants de diamantaires passent cinq ou dix ans à se former dans des tailleries, précise Beny Steinmetz. Ça n’a pas été mon cas. J’ai appris par moi-même, en faisant des erreurs. »

Beny arpente Pelikaanstraat, la rue principale du quartier des diamantaires. Le yiddish y règne en maître. Le secret aussi. Là, on négocie dans les arrière-boutiques, sous le patronage de l’entreprise sud-africaine De Beers, qui domine le milieu depuis le XIXe siècle. « Il y avait peu de sources d’approvisionnement : c’était l’Afrique, De Beers et un peu l’URSS », se souvient Beny Steinmetz.

Par l’intermédiaire de sa famille, il a déjà des relations avec le géant sud-africain dirigé par les Oppenheimer. Au fil des ans, il est devenu un as de la prospection et de la négociation. En d’autres termes, le continent africain lui tend les bras et, au milieu des années 1980, il s’envole une fois par mois pour l’Afrique du Sud.

Son odyssée débute sous l’égide d’un dieu grec, Protée, qui possède le don de métamorphose

En 1988, il y acquiert une première usine et investit dans la Protea Diamonds Company (futur Ascot Diamonds). L’odyssée de Steinmetz débute sous l’égide d’un dieu grec. Dans la mythologie, Protée possédait le don de prophétie et de métamorphose. À l’aube de la trentaine, notre diamantaire change lui aussi régulièrement de costume. Négociateur, prospecteur, ambassadeur… Alors que l’apartheid vit ses derniers jours, il navigue aux frontières du business et de la politique.

De g. à dr. : Nelson Mandela, Nir Livnat (un des dirigeants de Steinmetz Diamond Group) et Beny Steinmetz, en Afrique du Sud, en 1993.

De g. à dr. : Nelson Mandela, Nir Livnat (un des dirigeants de Steinmetz Diamond Group) et Beny Steinmetz, en Afrique du Sud, en 1993. © Collection personnelle/DR

Grâce à un ami proche de l’African National Congress (ANC), Beny Steinmetz fait la connaissance de Nelson Mandela, qui vient de sortir de prison. « C’est peut-être la personne la plus impressionnante que j’aie rencontrée, se souvient-il. Il se moquait des détails du business. Ce qui l’intéressait, c’était l’avenir de son pays ». Les deux hommes se reverront à deux ou trois reprises.

Depuis l’Afrique du Sud, Steinmetz est aux premières loges pour observer les bouleversements en Afrique australe. En 1990, il est invité aux cérémonies de l’indépendance de la Namibie, où il fondera Namcot Diamonds en 2001 grâce à ses relations avec le président, Sam Nujoma. Surtout, il entre sur le marché angolais. Une vraie pépite.

L’Angola, foire d’empoigne

En 1977, le gouvernement angolais a signé un accord d’exploitation avec De Beers, réservant sa production à la Central Selling Organization, contrôlée par les Sud-Africains. Le monopole prend fin en 1986. « En 1990, le président, José Eduardo dos Santos, ne voulait plus de De Beers. Il trouvait qu’elle n’investissait pas assez. Et De Beers trouvait la situation trop compliquée en raison des attaques de l’Unita [Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola] », explique Steinmetz.

Pour les revenus du diamant, Dos Santos avait l’impression de se faire avoir », explique un cadre du MPLA

« Il fallait prendre pas mal de risques, se souvient-il. Un matin, à Luanda, je suis sorti courir. Il devait être six heures et j’ai croisé un soldat. Je ne sais pas s’il était ivre, mais il s’est mis à tirer dans ma direction. Je n’ai jamais couru aussi vite de ma vie ! »

Fort de ses relations avec dos Santos, le Franco-Israélien se glisse dans la faille laissée par le géant sud-africain en établissant une co-entreprise avec la société nationale Endiama. « Dos Santos n’était pas vraiment un ami, mais je l’ai un peu aidé à se rapprocher des Américains, parce qu’il comprenait que le communisme était fini », raconte-t-il.

À la fin des années 1980, Steinmetz est le plus gros exportateur de diamants du pays. Las, l’Angola devient une foire d’empoigne. « On a vu arriver de nouveaux acteurs, qui essayaient de tirer leur épingle du jeu, tantôt avec le gouvernement tantôt avec l’Unita », se souvient un protagoniste (angolais) de l’époque.

Parmi eux, la Canadienne DiamondWorks (DW) et sa filiale Branch Energy, associées à la société de sécurité sud-africaine Executive Outcomes (EO) d’Eeben Barlow et de Simon Mann. Ce dernier, ancien des forces spéciales britanniques reconverti dans le mercenariat, fera plus tard la une des journaux africains pour une tentative de coup d’État en Guinée équatoriale.

« Les compagnies diamantaires déjà présentes ne voulaient pas exploiter certaines mines à cause de la guerre. Les généraux nous ont demandé d’investir afin d’inciter les autres à revenir », explique aujourd’hui Simon Mann. La manœuvre est simple : reprendre du terrain à l’Unita de Jonas Savimbi et en faire profiter une compagnie amie. « L’Angola attirait les convoitises. On a vu arriver la galaxie d’EO et, un peu plus tard, l’Israélien Lev Leviev, avec le soutien d’Isabel dos Santos », poursuit notre source en Angola.

Beny Steinmetz affirme n’avoir travaillé, à l’époque, qu’avec le gouvernement et le MPLA [Mouvement populaire de libération de l’Angola, au pouvoir]. Mais ses relations avec dos Santos vont se distendre, et d’autres vont réussir à prendre la place.

En 2000, le gouvernement décide de rompre ses contacts avec plusieurs acheteurs, dont Steinmetz et Maurice Tempelsman, l’un de ses proches, patron de Lazare Kaplan International et donateur du Parti démocrate, aux États-Unis. « Officiellement, la raison était financière. Dos Santos estimait que l’État ne percevait pas assez de revenus du diamant. Il avait l’impression de se faire avoir », explique un ancien du MPLA.

Le gouvernement décide de créer une nouvelle société avec exclusivité sur l’exportation des pierres : l’Angola Selling Corporation (Ascorp), détenue à 51% par Endiama et à 24% par des associés de Leviev. Le quart restant est attribué à une société suisse liée, selon des sources bancaires, à Isabel dos Santos.

La politique, c’est un jour comme ça et un autre autrement », philosophe-t-il

Grâce à sa proximité avec Moscou et avec les Dos Santos, Lev Leviev, plus tard accusé d’avoir soutenu des exactions sur les populations, devient le roi du diamant angolais. Beny Steinmetz est écarté. « J’ai cessé d’aller en Angola quand le contrat avec Endiama a expiré. La politique, c’est un jour comme ça et un autre autrement », philosophe-t-il.

En 2000, il s’est déjà implanté au Botswana, deuxième producteur mondial derrière l’Australie avec 24 millions de carats – six fois plus que l’Angola. Il a aussi des vues sur un plus petit joyau : la Sierra Leone, alors inexploitée en raison de la guerre qui l’ensanglante depuis 1991. « Les grosses compagnies ne voulaient pas y aller, alors de plus petites en ont profité pour se faufiler », confie un expert. Parmi elles : Branch Energy, partenaire d’EO, à qui cette dernière fournira des hélicoptères et quelque 2 000 hommes pour assurer la sécurité de ses mines, en 1997.

« Comme en Angola avec l’Unita, EO a repris du terrain à la rébellion du RUF [Revolutionary United Front, de Foday Sankoh] et les diamantaires en ont profité, notamment Branch Energy et DiamondWorks », résume l’une de nos sources. Mais DW n’a pas l’envergure pour développer des mines de la taille de celle de Koidu, reprise aux rebelles. Elle cherche des investisseurs.

Benny est un homme qui veut faire le bien dans les pays où il travaille »

« On est allés voir Beny, raconte un ancien de DW. On l’avait connu en Angola et on savait qu’il tenait ses promesses. » En 2003, Energem (qui a succédé à DW) crée Koidu Holdings en coentreprise avec BSGR. Quatre ans plus tard, cette dernière rachète les parts de son associé et détient Koidu à 100%.

« Beny sait prendre des risques. En Sierra Leone, il a su s’appuyer sur nos relations avec les gouvernements de Valentine Strasser, Julius Maada Bio ou Ahmad Tejan Kabbah », poursuit notre ancien de DW puis d’Energem, à l’époque dirigée par Tony Teixeira, beau-frère du Congolais Jean-Pierre Bemba.

L’équipe dirigeante de Steinmetz Diamond Group. En bas, de g. à dr. : Beny Steinmetz, Daniel Steinmetz (son frère aîné) et Nir Livnat

L’équipe dirigeante de Steinmetz Diamond Group. En bas, de g. à dr. : Beny Steinmetz, son frère aîné Daniel Steinmetz et Nir Livnat © Collection personnelle/DR

« On a réussi parce qu’on était plus aventuriers, glisse Steinmetz. On a mis beaucoup d’argent et on a fait les choses bien avec les populations, à Koidu. C’était important, car la mine est quasiment dans la ville ». « Beny est un homme qui veut faire le bien dans les pays où il travaille », confirme un partenaire d’affaires installé à Londres.

Tous ne partagent pas cet avis. À Koidu, en 2007, puis en 2012, des manifestations éclatent contre Octea, filiale de BSGR. Bilan : quatre morts, dont Aiah Momoh, 30 ans. Sur la pierre érigée à sa mémoire, sa famille a tenu à inscrire ces mots : « Décédé lors d’une manifestation pacifique contre Koidu Holdings SA Limited pour abus des droits de la communauté par les entreprises ».

Un temps menacée de se voir retirer sa licence, Octea a échappé aux poursuites de l’État en 2016. Depuis, des habitants ont porté l’affaire devant la Cour de justice de la Cedeao, accusant le gouvernement de ne pas les avoir protégés.

Sophie Marceau et le Millenium

Dans The Steinmetz Diamond Story, un livre que l’homme d’affaires a écrit et a fait imprimer à l’intention de ses proches en 2003 (il a été réédité en 2011), aucune mention de la Sierra Leone. L’Afrique du Sud, l’Angola ou le Botswana y figurent en bonne place, comme l’actrice française Sophie Marceau avec, à son cou, le Millennium Star : 203,4 carats taillés en 2000. Quelques pages plus loin, une Formule 1 en pierres précieuses.

Deux diamants rose de 59 carats sont chacun incrustés sur le capot de deux bolides de Formule 1

En 2004, le Steinmetz Diamond Group (aujourd’hui Diacore) s’était associé à l’écurie Jaguar lors du Grand prix de Monaco. Un diamant rose de 59 carats avait été incrusté sur le capot du monoplace de Mark Webber et sur celui de Christian Klien. C’était compter sans les aléas du sport : Klien encastrera sa voiture dans un rail de sécurité. Le joyau qui ornait le bolide ne sera pas retrouvé.

À l’époque, Steinmetz s’est déjà tourné vers d’autres activités. « Lorsque j’ai eu quarante ans, j’ai voulu m’éloigner du diamant. Sinon, j’aurais fait la même chose toute ma vie ». En 1997, il quitte la Belgique pour s’installer en Israël avec son épouse française, Agnès (née Bouaziz), et leurs quatre enfants.

Au début des années 2000, il rachète la société Bateman, en Afrique du Sud, spécialisée dans les mines et la métallurgie, tandis qu’il s’est lancé dans l’immobilier, notamment en Grande-Bretagne. En RD Congo, il s’associe à un autre fils de diamantaire israélien, Dan Gertler, dans la prise de contrôle de Nikanor, plus tard vendue à Glencore dans une opération – jugée frauduleuse – qui vaut aujourd’hui à Gertler d’être sous sanctions des États-Unis.

Au fond, je suis peut-être un petit peu fou, ça ne se voit pas ?» s’amuse le Franco-Israélien

En réalité, BSGR et Steinmetz travaillent peu en RD Congo, où ils jugent la corruption trop importante et où Dan Gertler gère les affaires. Ils quittent le pays dès l’arrivée de Glencore.

« J’aime les défis. Au fond, je suis peut-être un petit peu fou, ça ne se voit pas ? », s’amuse le Franco-Israélien. Fallait-il être fou pour s’approcher de la Guinée de Lansana Conté ? En 2005, le président guinéen est malade et son pouvoir, fragile. Mais le vieux Soussou se sait assis sur une montagne d’or, ou plutôt de fer. Depuis huit ans qu’il a signé un accord avec le géant Rio Tinto, aucun minerai n’est cependant sorti du sol.

« Conté enrageait, raconte un témoin. Alors que la Guinée avait des ressources énormes, Rio Tinto ne développait rien. » BSGR saisit l’occasion. Aidé par des intermédiaires : Michael Noy, Frédéric Cilins et Avraham Lev Ran – qui connaissent l’Afrique de l’Ouest pour y faire de l’import-export –, le groupe prend part à deux concessions de la région du Simandou, près de Zogota.

Les installations minières de Rio Tinto, dans le Simandou, en Guinée.

Les installations minières de Rio Tinto, dans le Simandou, en Guinée. © Rio Tinto

Très vite, les hommes de Steinmetz, qui ne joue dans cette histoire que le rôle officiel de « conseiller », se rendent compte du potentiel. Le Sud-Africain Marc Struik, chef de la division mines de BSGR, l’estime à 3 milliards de tonnes. Seulement, Rio Tinto possède les permis sur les blocs 1, 2, 3 et 4 – les plus prometteurs. Qu’importe, il y a une occasion à saisir, en agissant auprès de Lansana Conté.

Reclus, le président reçoit peu, mais Cilins a de la ressource. Avec le concours de Mamadie Touré, la quatrième épouse du chef de l’État, et du beau-frère de celle-ci, Ibrahima Sory Touré, BSGR s’immisce au cœur du pouvoir.

Lansana Conté était très mécontent des grosses compagnies qui ne faisaient rien, selon lui

Au début de 2008, Beny Steinmetz se rend en Guinée pour la première fois afin d’y rencontrer le président. Ce dernier le reçoit sous un arbre, non loin d’un palais présidentiel « qui avait été bombardé » : « C’est la seule fois où je l’ai vu. Il fumait cigarette sur cigarette. Il était malade et avait les jambes très gonflées. Je me rappelle qu’il y avait énormément de mouches et que je n’ai pas dit grand-chose. C’est surtout lui qui a parlé. Il était très mécontent des grosses compagnies qui ne faisaient rien, selon lui ».

« Cilins et BSGR ont joué à plein sur la déception qu’éprouvaient les Guinéens à l’égard de Rio Tinto. Ils se sont présentés comme ceux qui allaient réellement développer le pays, et cela a fonctionné », explique un protagoniste.

En juillet 2008, Lansana Conté prend l’une de ses dernières décisions d’envergure : les permis de Rio Tinto sur les blocs 1 et 2 sont annulés et attribués à BSGR en décembre. Quelques jours plus tard, le chef de l’État pousse son dernier soupir. En 2010, BSGR revend au Brésilien Vale 51% de ses droits pour 2,5 milliards de dollars. Quinze fois la mise de départ. Un jackpot !

La corruption a-t-elle facilité cette success-story ? Mamadie Touré a-t-elle été rémunérée par BSGR pour l’introduire auprès de Conté ? Elle-même a reconnu avoir perçu environ 10 millions de dollars. L’entreprise et Beny Steinmetz ont-il profité d’un pacte de corruption ? L’intéressé le nie. « Touré [réfugiée aux États-Unis depuis un accord passé avec la justice américaine] a menti. Si elle était venue au procès, à Genève, chacun s’en serait rendu compte. Notre tragédie, c’est notre succès. Ce que BSGR voulait faire en Guinée était trop ambitieux. »

Spaghettis à la sauce tomate

Jusqu’en 2010, Steinmetz rencontre Moussa Dadis Camara, puis Sékouba Konaté, successeurs de Conté. Il explique qu’il faut faire sortir le fer par le Liberia et non par la Guinée, propose de relier Conakry à Kankan par une ligne ferroviaire, qu’il s’engage à construire.

Dadis Camara ? Je crois qu’il voulait le bien du pays. Mais, à l’inverse de Sékouba Konaté, il manquait d’expérience

« Cela aurait coûté environ un milliard de dollars », précise-t-il. Steinmetz se souvient des rendez-vous avec Dadis Camara, « toujours vers trois ou quatre heures du matin ». « Je crois qu’il voulait le bien du pays. Était-il un bon président ? Il n’avait sans doute pas les connaissances et l’expérience, contrairement à Konaté, qui était plus âgé, dit-il. Notre projet aurait été profitable à la Guinée. Dix ans plus tard, pas un gramme de fer n’est sorti du pays et pas un kilomètre de rail n’a été construit. Si nous avions continué, avec Vale, nous aurions déjà exporté 80 millions de tonnes et triplé le PIB. Mais George Soros a tout stoppé. »

Au début de 2011, deux mois après avoir été élu, Alpha Condé déclenche les hostilités. Pour le président, et selon les informations que lui ont transmises les réseaux du milliardaire américain George Soros, dont il est proche, le groupe Steinmetz a acquis ses permis par la corruption. « Il a exigé que BSGR paie 1,25 milliard de dollars [à l’État guinéen] pour maintenir ses droits, raconte un avocat de la société. C’était une taxe d’extorsion. Et lorsque BSGR a refusé, Soros est intervenu ».

Toute cette histoire de corruption en Guinée, c’est une machination »

« BSGR m’a demandé conseil et j’ai dit qu’on ne devrait pas payer. C’est là que les problèmes ont commencé », assure Beny Steinmetz, qui rencontrera deux fois Alpha Condé, sans que parvenir à un accord.

« Soros a alors eu l’idée de monter un comité technique, prétendument pour analyser toutes les licences. Mais ils n’ont fait qu’un seul (faux) contrôle, sur BSGR », assure-t-il encore, avant de conclure : « Toute cette histoire de corruption en Guinée, c’est une machination ».

Dans sa suite genevoise, alors que les plats de notre déjeuner arrivent après une heure et trente minutes d’attente, Beny Steinmetz brandit les documents qui le hantent depuis 2014. Cette année-là, BSGR se voyait retirer par la Guinée ses droits sur les blocs du Simandou, tandis que Vale se retournait contre elle et l’attaquait en justice pour lui avoir dissimulé des faits de corruption.

Entre les mains de Beny Steinmetz, en format A3 et en couleur, le “système Soros”, fait d’ONG, de cabinets et de fondations. Engagé dans un bras de fer judiciaire, il consacre aujourd’hui une bonne partie de son temps à son combat contre le milliardaire américain. « Il n’y a pas de conciliation possible », tranche-t-il.

Alpha Condé s’est rendu compte qu’il avait fait une erreur et que ce sont les Guinéens qui ont perdu le plus dans cette affaire »

Il se réjouit toutefois d’avoir « fait la paix » avec Alpha Condé, avec l’aide de Hamed Bakayoko, aujourd’hui Premier ministre de Côte d’Ivoire, et de Nicolas Sarkozy, avec qui il s’est lié d’amitié en 2013 lorsque le Français a été fait docteur honoris causa de l’université de Netanya – la ville d’enfance de l’homme d’affaires. En 2019, BSGR, qui avait contesté son éviction de Simandou, a en effet accepté de renoncer à récupérer ses permis en échange d’un abandon des poursuites en Guinée – un accord qui n’a pas été définitivement validé par son conseil d’administration.

« Je crois qu’Alpha Condé s’est rendu compte qu’il avait fait une erreur en écoutant Soros et que ceux qui ont perdu le plus dans cette affaire, ce sont les Guinéens, espère Steinmetz. Il fallait faire la paix. Même si BSGR avait fini par gagner sur le papier, qu’est-ce que cela aurait changé ? On n’aurait pas pu travailler là-bas sans l’aval du gouvernement ».

L’ancien diamantaire a achevé son plat de spaghettis à la sauce tomate (son préféré, avec le poisson grillé). Nous quittons la suite, nous autorisant un passage par le bar désespérément désert. Puis, Beny Steinmetz retourne à ses affaires, jonglant entre ses deux téléphones. Peut-être se renseigne-t-il sur la Côte d’Ivoire, où il surveille les mines de nickel pour le compte de la Compagnie minière du Bafing.

Il a repris ses quartiers en Israël, conscient que la partie qui l’oppose à George Soros ne fait que commencer

Depuis 2016, il a rencontré plusieurs fois le président Ouattara, notamment grâce à la première dame et aux contacts de celle-ci en Israël, mais aussi Amadou Gon Coulibaly, l’ex-Premier ministre ivoirien (décédé en juillet dernier), ainsi que Jean-Claude Brou, ministre des Mines devenu président de la Commission de la Cedeao, et, bien sûr, Hamed Bakayoko. Cherche-t-il à s’investir davantage à Abidjan ? Il ne manque en tout cas pas d’ambitions et les a même évoquées avec « Hambak » et Nicolas Sarkozy lors de vols en jet privé.

La lagune Ébrié devra attendre. Le 22 janvier, lendemain de notre rendez-vous, Beny Steinmetz est condamné à cinq ans d’emprisonnement et à 50 millions de francs suisses (46,2 millions d’euros) d’amende. Sa défense n’aura pas suffi contre, dit-il, une « enquête menée à charge » et « l’influence de Soros ».

Ayant fait appel, le Franco-Israélien a, depuis, repris ses quartiers en Israël, dans sa résidence au bord de la Méditerranée. Sportif accompli – il a notamment couru le marathon du Médoc, en France, et celui de New York –, l’ancien diamantaire est conscient que la partie qui l’oppose au milliardaire américain nonagénaire ne fait que commencer.

Entouré de communicants et d’avocats de haut niveau, ce businessman redouté ne manque ni de charme ni de moyens. Cela suffira-t-il à effacer l’image qui lui colle désormais à la peau, celle d’un homme d’affaires retors et corrupteur ? Habitué aux eaux troubles dans lesquelles il a su réaliser ses meilleures affaires, Beny Steinmetz se retrouve forcé de jouer, en partie, la transparence. Assis au sommet d’un empire tentaculaire, placé malgré lui sous les projecteurs des médias, le magnat a désormais autant besoin de se dévoiler que de conserver ses secrets, au risque de tout perdre. Un défi… de taille.

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