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Algérie : Tebboune, Bouteflika, Boumédiène… La longue tradition des soins à l’étranger

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Le président algérien Abelmadjid Tebboune est apparu à la télévision publique dimanche après-midi pour la première fois depuis le 15 octobre.

Le président algérien Abelmadjid Tebboune est apparu à la télévision publique dimanche après-midi pour la première fois depuis le 15 octobre. © Capture d'écran Twitter/JA

Le long séjour en Allemagne de Abdelmadjid Tebboune, de retour en Algérie ce 12 février, n’a finalement rien d’exceptionnel. Tous ses prédécesseurs ont un jour ou l’autre confié leur santé à des hôpitaux étrangers.

Au total, il sera resté 96 jours en Allemagne, pour traiter les séquelles de sa contamination au Covid-19 et subir une opération au pied. Abdelmadjid Tebboune a établi un record présidentiel en matière de séjour dans un établissement hospitalier européen. Même si leurs hospitalisations à l’étranger ont été de plus courte durée, tous ses prédécesseurs ont un jour ou l’autre confié leur santé, voire leurs vies, à des cliniques françaises, russes, belges, espagnoles ou suisses.

Les hôpitaux et les cliniques d’Europe n’ont plus de secret pour les dirigeants algériens, qui préfèrent y soigner petites et grandes pathologies plutôt que de faire confiance aux hôpitaux et aux médecins algériens. L’hospitalisation ainsi que la longue convalescence du président Abdelmadjid Tebboune dans une clinique de renom à Cologne après sa contamination au Covid-19 relance le débat autour des défaillances du système de santé en Algérie, du choix des responsables civils et militaires de se faire soigner dans des établissements hospitaliers étrangers et les privilèges dont ils bénéficient de la part des organismes de l’État.

Pourquoi les hauts responsables algériens se tournent-ils vers des médecins étrangers ? Qui prend en charge les coûts de leurs soins et autres prestations post-hospitalisation ? Pourquoi les Algériens ont-ils le sentiment qu’il existe deux catégories en matière d’accès aux soins, le premier pour les nantis et le second pour le citoyen lambda ?

« Dans la gueule du loup »

C’est le colonel Houari Boumédiène (1932-1978) qui a instauré ce qui s’apparente à une tradition pour les locataires du palais d’El Mouradia. En septembre 1978, atteint d’une mystérieuse maladie, Boumédiène décide de se confier sur ses soucis de santé à deux de ses proches collaborateurs. Les analyses de sang qu’il a fait faire en France sous un prête-nom, pour ne pas éveiller les soupçons des services secrets français, n’augurent rien de bon, annonce-t-il. On craint un cancer du sang.

Craignant la CIA et les services secrets français, Boumédiène refuse de se faire soigner aux États-Unis ou à Paris

Il suggère alors de se faire soigner à l’étranger, mais exclut d’emblée deux destinations. Exit les États-Unis : le secret de sa maladie serait éventé par la CIA au moment même où il poserait le pied sur le sol américain. « Nous tomberions dans la gueule du loup », observe Boumédiène.

Quant à la France, le président algérien ne veut même pas en entendre parler. Non seulement les services secrets français seraient mis au courant, mais il ne serait pas opportun de se faire soigner dans un hôpital parisien compte tenu du poids de l’histoire entre les deux pays. Et puis Boumédiène n’a aucune affinité avec son homologue français Valéry Giscard d’Estaing, qu’il juge hautain, sec et nostalgique de l’Algérie française.

Le chef de l’État sera finalement évacué dans une clinique à Moscou, où il séjournera pendant 47 jours avant de regagner Alger sans que les médecins russes n’aient pu soulager son mal ou en trouver l’origine avec une absolue certitude.

Boumediène est ensuite admis à l’hôpital Mustapha Pacha d’Alger. Médecins, spécialistes et sommités de la médecine du monde entier sont appelés à la rescousse pour le sauver. Mais le colonel décèdera le 27 décembre 1978 à l’âge de 46 ans après 44 jours de coma.

Réplique du Val-de-Grâce

La mort de Boumédiène fait prendre conscience à son successeur, Chadli Bendjedid (1929-2012), de la nécessité de doter son pays d’un hôpital moderne, accessible non seulement aux hauts dirigeants algériens mais aussi aux étrangers souhaitant bénéficier de soins de qualité comparables à ceux prodigués dans les établissements européens ou américains.

C’est ainsi que l’hôpital militaire d’Ain Naâdja, sur les hauteurs d’Alger, voit le jour en 1987 pour un financement qui avoisine les 80 millions de dollars. Conçu comme une réplique de l’hôpital Val-de-Grâce à Paris, il est doté d’équipements modernes et d’un personnel médical hautement qualifié pour prendre en charge toutes les pathologies. Il dispose également d’un pavillon pour accueillir des VIP avec la discrétion propre aux institutions militaires. Gage de l’excellence de ses prestations, l’armée américaine a choisi cet hôpital en 1988 pour offrir une couverture sanitaire à la 6e flotte en patrouille dans le bassin méditerranéen.

Si Chadli Bendjedid a toujours recours à des soins à l’étranger, il rend son dernier souffle à Ain Naâdja

« Sa construction était d’autant plus nécessaire qu’aux débuts des années 1980, le montant des prises en charge de nos malades à l’étranger était aussi élevé que le coût d’un hôpital », se souvient un officier à la retraite. « Nous avons pris en charge un ancien président du Mali et bon nombre de ministres africains de passage à Alger, racontait en 2013 un ex-directeur de Ain Naâdja non sans une pointe de fierté. L’avantage est qu’un patient peut être soigné quelle que soit sa pathologie sans quitter les murs de l’hôpital. »

Si Chadli Bendjedid avait toujours recours à des soins à l’étranger, notamment en Belgique, où il se fait opérer d’une hernie discale, il rendra son dernier souffle en octobre 2012 à Ain Naâdja.

Depuis son inauguration, cet établissement sous tutelle du ministère de la Défense a accueilli de nombreuses personnalités civiles et militaires, dont Ahmed Ben Bella et Liamine Zeroual. Viscéralement patriote, ce dernier ne s’en est pas moins tourné vers une clinique en Espagne au milieu des années 1990 pour une opération au pied. Aujourd’hui encore, Zeroual se rend à Ain Naâdja pour des soins ou des examens de routine, cultivant la discrétion.

Le traumatisme Boudiaf

Atteint d’une maladie rénale héréditaire, Abdelaziz Bouteflika était un patient assidu des hôpitaux helvétiques durant les deux décennies qui ont précédé son arrivée au pouvoir, en 1999. Depuis la guerre d’indépendance, la Suisse, alliant excellence et discrétion, est une destination très prisée par la nomenklatura algérienne. Certains y possèdent des biens, des comptes bancaires et des affaires prospères. Ils jouissent de la douceur de vivre de Genève et Lausanne… et de leurs cliniques huppées.

Champion des soins à l’étranger, Bouteflika ne place pas une grande confiance en la médecine de son pays. Il en fera la démonstration durant les quinze dernières années de son règne. Victime d’un ulcère hémorragique en novembre 2005, il est d’abord soigné à Ain Naâdja pendant quelques heures avant d’être évacué par un avion spécialement dépêché de France vers le Val-de-Grâce.

La préférence de Bouteflika pour les médecins français, chinois, espagnols et suisses exaspère ses compatriotes

L’hôpital militaire algérien est en mesure de prendre en charge sa pathologie et ses complications. Mais, de crainte que l’armée ne soit accusée d’être mêlée à une éventuelle disparition du chef de l’État, l’ancien chef des services secrets, le général Mohamed Médiene, dit « Toufik », décide, en accord avec la famille Bouteflika, de le faire hospitaliser à Paris. L’assassinat du président Mohamed Boudiaf par un membre de sa garde rapprochée reste un traumatisme qui hante les généraux.

Même scénario en avril 2013, lorsque Bouteflika est victime d’un AVC, dont il garde encore aujourd’hui de graves séquelles. Pris en charge brièvement à Ain Naâdja pour les soins d’urgence, il est de nouveau admis au Val-de-Grâce puis à l’hôpital des Invalides.

Son long séjour dans ces deux établissements durant le printemps et l’été 2013 a d’ailleurs posé un problème de sécurité nationale. Les communications, discussions et échanges du chef de l’État algérien avec ses proches et ses collaborateurs ne sont plus un secret pour les services de renseignements français et « Toufik » demande expressément à Bouteflika d’écourter son séjour. Celui-ci durera 80 jours, assez longtemps pour que les Grandes oreilles de la France compilent des informations sur l’état de santé du président algérien et sur bien d’autres choses.

Paris, Grenoble, Genève ou encore Barcelone, où il s’était fait opérer en 2014 dans une clinique d’ophtalmologie… Bouteflika part régulièrement à l’étranger pour des soins ou des contrôles routiniers. Le 24 février 2019, alors même que des manifestations drainent des millions de personnes dans les rues algériennes contre sa candidature pour un cinquième mandat, il est hospitalisé aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), qu’il quitte le 10 mars non sans susciter encore plus de colère et d’indignation de la part de ses compatriotes.

Traitement VIP

Les hospitalisations répétées du chef de l’État dans des cliniques étrangères mettent en lumière l’état moribond du système de santé algérien. Et soulignent l’échec patent de ses gouvernements successifs, en dépit de la manne pétrolière qui s’est déversée sur le pays durant les deux dernières décennies, à construire des hôpitaux en mesure de fournir les prestations que les dirigeants vont solliciter en Europe.

La préférence de Bouteflika pour les médecins français, chinois, espagnols et suisses exaspère d’autant plus ses compatriotes qu’ils jugent que l’argent qui avait servi par exemple à construire la Grande mosquée d’Alger pour près de 2 milliards de dollars aurait pu servir à la construction d’hôpitaux, à l’achat d’équipements et de médicaments pour les cancéreux, ou encore à la rénovation de dispensaires vétustes ou délabrés.

Prise de rendez-vous, réservation d’hôtels, voiture avec chauffeur… Les VIP bénéficient de nombreux services

Le recours aux hôpitaux étrangers ne date pas de l’ère Bouteflika. Depuis des décennies, ministres, apparatchiks, élus de la nation ou encore hauts gradés constituent une bonne clientèle pour les établissements parisiens en particulier. Hôpital américain de Neuilly, la Pitié-Salpêtrière, Hôpital Bichat, Hôpital de la Santé ou Hôpital George Pompidou accueillent régulièrement les nantis du système en vertu d’une convention qui lie depuis 1980 l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) et la Caisse nationale des assurances sociales (CNAS) algérienne. L’organisme public finance les frais d’hospitalisation et de séjour des patients algériens admis en France pour des pathologies qui ne peuvent pas être prises en charge dans leur pays.

Toutefois, le malade lambda ne bénéficie pas du même traitement que celui réservé aux VIP. Les happy few ont droit aux services d’une assistance sociale de l’ambassade d’Algérie en France pour la prise de rendez-vous médicaux, et parfois même pour l’achat de médicaments, ainsi que ceux de l’administrateur général de l’ambassade, chargé des réservations dans les hôtels.

Certains privilégiés bénéficient également d’un chauffeur et d’une voiture mise à disposition par la représentation diplomatique. Il arrive que cette dernière prenne en charge les frais de certaines prestations du malade VIP dans l’attente d’un remboursement de la part de la CNAS. Les officiers et cadres de l’armée nationale, dont les soins sont assurés notamment par la caisse de retraite militaire, sont pris en charge par le bureau militaire de l’ambassade.

Infinie générosité

Libéré de la prison d’El Harrach en janvier 2020, le général Hocine Benhadid a lui été admis dans un hôpital de Paris grâce à une prise en charge de l’institution militaire, pour soigner les graves séquelles d’une opération qui avait mal tourné à l’époque de son incarcération.

L’ancien président par intérim, Abdelkader Bensalah, l’ex-président de l’Assemblée nationale, Larbi Ould Khelifa, l’ex-chef du gouvernement Belaïd Abdesselam (décédé en juin 2020) ou encore le diplomate Abdelkader Hadjar (disparu en octobre 2020) faisaient partie de ces privilégiés qui bénéficiaient d’un traitement de faveur, ordonné directement par la présidence de la République. Celle-ci peut parfois se montrer d’une infinie générosité à l’égard de certains membres de la nomenklatura.

La présidence algérienne aurait réglé une facture laissée par Ben Bella au Crillon de plusieurs centaines de milliers d’euros

C’est le cas d’Ahmed Ben Bella, décédé en avril 2012 à l’âge de 95 ans. Entre 2011 et 2012, Zohra Sellami, son épouse, se fait soigner dans un hôpital parisien aux frais du Palais d’El Mouradia. Bouteflika donne alors l’instruction de loger l’ancien chef de l’État dans une suite présidentielle du prestigieux hôtel Le Crillon et de mettre à sa disposition une voiture et un chauffeur de l’ambassade d’Algérie à Paris. La facture laissée par Ben Bella au Crillon se serait élevée à plusieurs centaines de milliers d’euros.

On ignore le montant des frais d’hospitalisation et de convalescence du président Tebboune en Allemagne. Et il y a peu de chances que la présidence communique sur ce volet, qui relève quasiment du secret d’Etat. Il n’empêche que son admission dans un hôpital étranger est perçue par ses compatriotes comme une preuve supplémentaire de la défaillance de leur système de santé.

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