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Cet article est issu du dossier «Tunisie : comment réanimer les hôpitaux ?»

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Politique

Tunisie – Samira Meraï Friaa : « La crise du Covid-19 a révélé le manque d’équipement et de personnel »

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Mis à jour le 12 février 2021 à 10h57
Samira Meraï Friaa, à l’hôpital de La Rabta (Tunis), le 18 avril 2020.

Samira Meraï Friaa, à l'hôpital de La Rabta (Tunis), le 18 avril 2020. © HICHEM

En première ligne dans la lutte contre le coronavirus, l’ex-ministre de la Santé Samira Meraï Friaa livre son analyse sur la gestion de la pandémie et sur les réformes qui permettraient d’assurer une meilleure couverture sanitaire.

Elle fait partie de ces médecins tunisiens qui se battent en première ligne contre le Covid-19. Pneumologue, mais aussi ancienne députée, ex-ministre de la Femme, de la Famille et de l’Enfance (2015-2016), puis de la Santé (2016-2017), Samira Meraï Friaa sait combien, en ces temps de crise sanitaire, il est difficile pour l’exécutif de faire des choix, alors qu’il est soumis à des contraintes budgétaires.

Selon elle, la réforme du secteur de la santé passe par une stratégie gouvernementale multisectorielle, par des partenariats public-privé et par une coopération accrue avec le reste du continent africain. Entretien.

Jeune Afrique : En juillet 2020, vous avez dénoncé un manque de moyens au sein du service des maladies respiratoires que vous dirigiez à l’hôpital tunisois de La Rabta. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Samira Meraï Friaa : La période était très difficile. Pour 31 lits, auxquels s’ajoutent 8 lits destinés exclusivement à l’hôpital de jour, nous tournions au quotidien avec seulement deux infirmiers. Depuis, nous avons obtenu des renforts, mais ils restent insuffisants pour des malades atteints du Covid-19 et nécessitant une surveillance constante.

Concernant les équipements, j’ai pu obtenir de ma propre initiative 160 000 dinars (48 000 euros) de financements auprès de plusieurs hommes d’affaires. Cette somme nous a permis d’acquérir du matériel de ventilation et de monitoring, ainsi que des ordinateurs. Mais j’ai dû payer de ma poche des caméras pour surveiller l’entrée du service.

Vous exercez toujours à La Rabta, mais avez perdu votre titre de chef de service. Pourquoi avez-vous intenté une action en justice ?

En l’absence de réponse du ministère, nous avons été quatre « seniors » de ce service à annoncer que nous présentions notre démission collective, au début de juillet 2020. Nous l’avons retirée dès le lendemain, car notre but était uniquement de faire pression. Seule ma démission a été validée, le surlendemain.

Si le nombre de malades augmente, nous atteindrons nos limites

Au début d’août, j’ai gagné mon recours auprès du tribunal administratif contre l’ex-ministre de la Santé, Abdellatif Mekki, mais la décision de justice qui devait aboutir à ma réintégration n’a toujours pas été exécutée.

Le ministère de la Santé gère-t-il bien la crise sanitaire ?

Oui, mais il manque une stratégie claire, une vision. Si le nombre de malades augmente, nous atteindrons nos limites. Notre couverture géographique fait exception en Afrique, avec 2 000 dispensaires, 120 hôpitaux de circonscriptions, 35 hôpitaux régionaux, 35 hôpitaux à vocation universitaire et 6 centres universitaires spécialisés.

Néanmoins, tout est à revoir, car le secteur souffre d’insuffisances en matière de qualité, d’efficacité et même d’équité puisque nombre de structures se trouvent sur la côte. Le pays compte 254 lits de réanimation dans le public et une centaine dans des cliniques, mais certains n’étaient pas utilisés, faute de moyens humains. D’autres lits ont été installés dans certaines régions pour faire face à la crise. Il faudrait davantage de circuits pour orienter les malades selon les besoins, du médecin de ville jusqu’à ces services.

Heureusement, la prise en charge à domicile par les médecins de ville s’est développée. Bon nombre de patients ont pourtant perdu la vie chez eux. Cette crise a révélé un manque d’équipement et, surtout, de personnel.

Depuis des années, on déplore la fuite des jeunes médecins tunisiens à l’étranger…

Dans le passé, ces départs étaient encadrés par les chefs de service, et les médecins partaient se perfectionner en Europe dans la perspective d’un retour. Aujourd’hui, au contraire, on assiste à une fuite inquiétante. Il y a chaque année plus de postes d’anesthésistes à pourvoir que de candidats.

Changer de ministre n’a jamais été une solution. On a en eu une quinzaine depuis 2011 !

Et le manque d’attractivité des salaires n’est pas le seul obstacle : l’ambiance de travail s’est dégradée. Certains patients se montrent parfois agressifs à l’égard des médecins, sans savoir que ces derniers sont eux aussi victimes du système de santé.

Le décès, le 3 décembre 2020, d’un médecin de 26 ans, Badreddine Aloui, à la suite d’une chute dans une cage d’ascenseur à l’hôpital de Jendouba (nord-ouest), a ravivé la colère du personnel soignant. Relayez-vous les appels à la démission de Faouzi Mehdi, le ministre de la Santé ?

C’est à la justice de déterminer les responsabilités dans cette affaire. Quoi qu’il en soit, cet accident a été dramatique pour le pays et a démoralisé le secteur de la santé. J’ai rencontré un problème similaire à La Rabta : un ascenseur censé être neuf était tombé en panne au bout d’un mois, et je me suis aperçue que son installation n’avait pas été suivie par un bureau de contrôle.

Reste à savoir si l’hôpital de Jendouba, qui est dans un état catastrophique, peut être modernisé ou s’il ne vaut pas mieux en construire un nouveau. Quant à changer de ministre… cela n’a jamais été une solution. On a en eu une quinzaine depuis 2011 ! La réforme du secteur est moins une question de personne que de volonté politique : un plan de développement est déjà prêt.

Justement, comment expliquez-vous la lenteur de sa mise en œuvre ?

La réforme du système de santé doit être repensée à l’échelle du gouvernement. Elle ne devrait pas seulement inclure le ministère de la Santé, mais aussi celui des Finances, des Affaires sociales et de l’Équipement. Il faudrait commencer par résoudre le problème du déficit des hôpitaux publics, car la Cnam [Caisse nationale d’assurance maladie] ne les paie pas, n’étant elle-même pas payée par d’autres caisses, qui n’ont pas de quoi financer les retraites.

Par ailleurs, la mauvaise gouvernance est souvent liée à une corruption endémique, favorisée par l’absence d’un système de contrôle efficace.

Y a-t-il d’autres solutions ?

Le coût des dépenses de santé a crû de 11 % chaque année du fait du recours à des nouvelles technologies et de l’explosion de certaines maladies. Compte tenu de la crise économique, la réforme ne peut se faire qu’avec des partenariats public-privé.

Le secteur hospitalier privé se développe depuis les années 1990, et, alors que ses prestations ne représentent que 20 % de la capacité hospitalière totale, la Cnam lui consacre 47 % de son budget. Nous avons besoin de la culture managériale et de l’efficacité du privé, car le secteur public pâtit, lui, d’un excès de bureaucratie et du fait qu’il n’est pas suffisamment contrôlé.

Vous avez rejoint le think tank Union for Global Health aux côtés d’anciens ministres africains. Quels sont vos objectifs ?

Nous partageons la volonté de promouvoir une bonne gouvernance. Avec la crise du Covid-19, les systèmes de santé ont été mis à rude épreuve. Union for Global Health a été créé en septembre 2020 dans le but d’élaborer ensemble des réponses sanitaires et d’atteindre les objectifs de santé pour tous.

Je n’ai jamais quitté la politique. Je suis pour qu’une union centriste se constitue

Nous travaillons avec d’anciens ministres de la Santé (du Burkina Faso, du Sénégal, du Bénin, de Mauritanie…) en coopération avec la Commission économique pour l’Afrique des Nations unies (CEA) afin d’émettre des recommandations destinées aux responsables politiques.

En janvier 2019, vous avez quitté le parti libéral Afek Tounes, dont vous étiez cadre depuis 2011. Envisagez-vous un retour en politique ?

Je n’ai jamais quitté la politique. Je reste indépendante, car je ne pense pas qu’un petit parti puisse faire avancer et sauver la Tunisie. Je suis pour qu’une union centriste se constitue avant d’envisager de m’engager de nouveau au sein d’un mouvement.

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