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Côte d’Ivoire : Michel Gbagbo, sur les traces de son père ? 

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Michel Gbagbo, à Abidjan, le 1er février 2019.

Michel Gbagbo, à Abidjan, le 1er février 2019. © Thierry Gouegnon/REUTERS

Le fils de Laurent Gbagbo sera le candidat de l’opposition aux législatives du 6 mars dans la commune de Yopougon. Une circonscription emblématique pour un homme qui affirme mûrir depuis longtemps son projet politique.

Comme d’autres fils de président, il a fini par basculer. Happé par cette politique qui l’a si souvent éloigné de son père. Qu’importe. À 51 ans, Michel Gbagbo est décidé à vivre, à son tour, le grand frisson d’une élection au suffrage universel. Le 6 mars, il sera candidat aux législatives dans la commune de Yopougon, à Abidjan, sur la liste commune présentée par Ensemble pour la démocratie et la souveraineté (EDS), la plateforme des formations pro-Gbagbo, et le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI).

Après une décennie de boycott des élections, le retour des « GOR » (les « Gbagbo ou rien ») dans les bureaux de vote sera l’un des principaux enjeux de ce scrutin. Et nul doute que Michel Gbagbo sera, tant par son patronyme que par la circonscription convoitée, bastion de l’ancien président, l’un de ceux dont la performance sera la plus scrutée.

Confiance de son père

Pour ce professeur de psychologie à l’université d’Abidjan, également écrivain, ce sera une première. Voilà pourtant un moment qu’il se prépare à se présenter à Yopougon. Dès le milieu des années 2000, alors que son père est président, il travaille à faire de cette commune populaire de plusieurs centaines de milliers d’habitants son « point d’ancrage politique ». « J’ai toujours voulu me présenter dans cette circonscription où je me suis investi comme militant, explique-t-il. J’ai envie de m’engager et de participer au débat public à l’Assemblée nationale. C’est là qu’on a de vrais échanges, qu’on a accès aux dossiers, qu’on vote les lois. Le tout en bénéficiant d’une légitimité populaire. »

En 2010, il souhaite être candidat aux législatives. Mais la crise post-électorale qui ravage la Côte d’Ivoire en décide autrement. Le 11 avril 2011, Michel Gbagbo est arrêté avec son père et Simone Gbagbo dans le bunker de la résidence présidentielle, à Cocody. Les images du clan déchu, hagard et violenté par les nouveaux maîtres du pays, font le tour de la planète. Tandis que l’ancien chef de l’État est transféré à Korhogo, dans le Nord, lui est envoyé à Bouna, dans le Nord-Est, avec d’autres cadres du Front populaire ivoirien (FPI). Il y reste plus de deux ans en détention, durant lesquels il subit les humiliations de ses geôliers.

Libéré en août 2013, il revient à Abidjan. Son père, lui, a été remis à la Cour pénale internationale (CPI), à La Haye. Malgré la distance, ils restent en contact régulier. Michel est l’un des rares qui a toujours gardé la confiance du Woody de Mama. En parallèle, il monte en grade au sein du FPI pro-Gbagbo. De secrétaire national technique, il devient secrétaire général adjoint, en charge de la politique pénitentiaire et des prisonniers politiques. À ce titre, il accompagne la réinsertion politique et sociale de ces derniers qui, au fil des ans, reviennent progressivement en Côte d’Ivoire. Il participe aussi aux réunions du secrétariat général, l’organe décisionnel du parti chargé de continuer à le faire vivre malgré l’absence de Laurent Gbagbo.

Bataille symbolique

Désormais investi à Yopougon, le voici chargé de remporter l’une des batailles les plus symboliques des futures législatives. Pour gagner, les états-majors du FPI et du PDCI n’ont pas lésiné sur les moyens. Sur leur liste commune figurent, outre Michel Gbagbo, plusieurs personnalités bien connues : Georges-Armand Ouégnin, le président de la plateforme EDS ; Dia Houphouët, l’un des petits-fils de Félix Houphouët-Boigny ; Marie Aké, ancienne députée ; Zahia Berthe, la responsable des femmes du FPI à Yopougon ; et Euphrasie N’Guesssan, déléguée du PDCI dans la commune. « C’est un gros challenge, résume Michel Gbagbo. Avec cette liste, dans ce fief historique du parti et après dix ans d’absence, nous n’avons pas le droit de perdre ! »

Je n’ai jamais bénéficié d’un traitement de faveur. »

Portée par les militants de la fédération FPI de Yopougon, la candidature de Michel Gbagbo a été validée par son père depuis Bruxelles. « Je n’ai jamais bénéficié d’un traitement de faveur, assure-t-il. Tout le monde sait que je voulais être candidat ici. Une fois que ma candidature a été choisie par la base, le président l’a validée comme il l’a fait pour toutes les autres. » À en croire ses soutiens, l’universitaire serait très apprécié parmi les militants à « Yop ». Parce qu’il est le fils de l’idole locale, mais pas uniquement. « Les gens l’aiment parce que c’est un authentique militant, soutient Georges-Armand Ouégnin. Il est d’une grande simplicité et il est toujours resté proche du peuple. Il est aussi très dévoué sur le plan social et humanitaire. »

Ces derniers jours, les deux hommes et les autres candidats de leur liste ont démarré leur pré-campagne dans les rues de Yopougon. La semaine prochaine, ils feront du porte-à-porte pour convaincre les électeurs de voter pour eux. Pour Michel Gbagbo, tout l’enjeu sera de leur expliquer pourquoi il faut maintenant se rendre aux urnes après les avoir boycottées. Entre l’appel à la désobéissance civile lancée pendant la présidentielle et la participation aux législatives quelques mois plus tard, certains risquent de s’y perdre. « Nous ne changeons pas de combat, nous changeons de lieu, justifie-t-il. Notre parti ne peut pas rester éternellement en dehors des élections. C’est aussi lié au contexte politique : nous nous sommes rapprochés du PDCI et nous avons désormais une opportunité de bien revenir dans le jeu politique avec ces législatives. »

Négociations pour le retour de Laurent Gbagbo

Grâce à cette alliance, Michel Gbagbo et les GOR estiment qu’ils peuvent non seulement reprendre Yopougon au Rassemblement des Houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP, au pouvoir), mais aussi obtenir la majorité à l’Assemblée nationale. À leurs yeux, Alassane Ouattara est illégitime et son troisième mandat anticonstitutionnel. « Après, le fait est qu’il est installé au palais et qu’il a été reconnu par tous les partenaires étrangers. Nous sommes obligés de faire avec. Et donc de travailler à rééquilibrer les choses, notamment en essayant de conquérir le pouvoir législatif », estime le candidat.

Alassane Ouattara fait tout pour gagner du temps. Au début, Laurent Gbagbo devait rentrer après la présidentielle. Maintenant, c’est après les législatives. Quel sera le prochain prétexte ? »

Pour leur retour à la compétition électorale, les troupes de Gbagbo devront toutefois se passer d’un avantage de taille : la présence de leur mentor à leurs côtés. Depuis son acquittement par la CPI, en janvier 2019, l’ancien président attend de pouvoir rentrer en Côte d’Ivoire. Après sa réélection, Alassane Ouattara s’était dit disposé à permettre son retour dans une logique de réconciliation nationale. Début décembre, après plusieurs mois d’attente, Laurent Gbagbo s’est finalement vu remettre ses passeports ordinaire et diplomatique. Le 6 janvier, nouvelle étape : Assoa Adou, le secrétaire général du FPI pro-Gbagbo, et plusieurs de ses lieutenants étaient reçus par Hamed Bakayoko, le Premier ministre, afin d’évoquer le retour de l’ancien chef de l’État. Mais depuis, plus rien ou presque, et la situation irrite le camp Gbagbo.

Dans un communiqué publié le 11 février, la direction du FPI appelle les autorités à s’engager à « réunir, dans un délai convenable, les conditions du retour effectif en Côte d’Ivoire du président Laurent Gbagbo ». « Alassane Ouattara fait tout pour gagner du temps, lâche Michel Gbagbo. Au début, mon père devait rentrer après la présidentielle. Maintenant, c’est après les législatives. Quel sera le prochain prétexte ? » À n’en pas douter, l’évolution des tractations dépendra aussi de l’issue des élections.

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