Politique

Tunisie : entre Kaïs Saïed et Hichem Mechichi, la querelle devient crise institutionnelle

Réservé aux abonnés | | Par - à Tunis
méchichi et saied, tunisie© camille chauvin pour ja

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Le remaniement ministériel proposé par Hichem Mechichi a été une nouvelle occasion de confrontation avec le président. Explications.

Ils auraient toutes les raisons du monde de s’entendre. Ensemble, ils tiennent le timon de l’exécutif tunisien. Mais cette navigation à quatre mains a fait long feu. Jamais dans l’histoire du pays l’exécutif n’avait été écartelé au point d’exposer ainsi ses différends sur la place publique.

Entre le président de la République, Kaïs Saïed, et le chef du gouvernement, Hichem Mechichi, rien ne va plus. Les deux hommes se connaissent, s’estiment, et pendant le passage de Mechichi à Carthage en tant que conseiller chargé des Affaires juridiques, ils avaient été proches.

D’autant qu’une vieille amitié liait le chef du gouvernement à la directrice de cabinet du président, Nadia Akacha, qui l’a introduit dans le sérail.

Des bisbilles à la querelle

Mais au fil du temps, les bisbilles ont tourné à la querelle. En cause cette fois-ci, le remaniement ministériel partiel engagé en janvier par Mechichi, dont le tort principal est de ne pas avoir consulté le président. Considérant que c’était là un passage en force, le palais a répliqué en refusant d’inviter les nouveaux ministres à prêter serment, étape obligatoire pour entrer en fonction. Sans les nommer, Kaïs Saïed déclare que cinq d’entre eux sont concernés par des conflits d’intérêts.

L’unique voie de sortie pour Mechichi a été de confier l’intérim des postes demeurés vacants à des ministres en place. Un expédient auquel ses prédécesseurs, Youssef Chahed et Elyès Fakhfakh, ont également eu recours.

Les échanges entre les deux têtes de l’exécutif deviennent alors ubuesques. Le dernier en date ? Une missive d’un autre temps rédigée avec grand soin en calligraphie koufique sur un format A3 que Kaïs Saïed, à grand renfort médiatique, a adressée à Mechichi. Beaucoup de bruit pour pas grand-chose, puisque Kaïs Saïed n’y fait que revenir sur les étapes de la dispute et son interprétation de la Constitution.

Les Tunisiens découvrent un autre visage de leur président s’agrippant à une loi fondamentale qui promeut un système parlementaire qu’il exècre

Pris à témoins, les Tunisiens découvrent un autre visage de leur président s’agrippant à une loi fondamentale qui promeut un système parlementaire qu’il exècre. Kaïs Saïed a ses raisons : la première est une blessure d’orgueil, car il considérait Mechichi comme son disciple. Celui qu’il a choisi entre tous, malgré les nombreuses candidatures, pour former un gouvernement en août 2020, devait être comme son prolongement à la Kasbah, ou du moins un chef de gouvernement prêt à se plier aux exigences de la présidence.

Mais l’illusion de cette relation idyllique a été très vite dissipée : il a suffi que le cabinet présidentiel s’immisce dans le choix des ministres pour que Mechichi comprenne combien sa position était intenable, à moins d’un appui de l’Assemblée, ce qu’il a obtenu.

Aussitôt, les désaccords personnels se sont traduits par des tensions entre Carthage et La Kasbah, malgré les efforts de Mechichi pour faire bonne figure. Résultat, une situation totalement inédite avec un exécutif bloqué et une crise politique qui semble sans issue. Depuis 2011, l’exécutif tunisien a vécu bien des affrontements internes et des bouderies, sans toutefois connaître une telle paralysie.

Antagonismes et bipolarisation

Au premier abord, dans ce face à face de l’État contre l’État, il s’agit d’un président en colère qui honnit le système parlementaire et peine à supporter les provocations du président de l’Assemblée, Rached Ghannouchi. Lequel a pris Mechichi sous son aile tant qu’il lui sera utile. Mais la fracture est plus profonde et met en jeu des questions de légitimité et de légalité. À cette aune, le chef de l’État, élu par le peuple, refuse par principe toute concession.

« À partir d’une autorité morale et électorale, il peut contourner certains aspects de la Constitution, qui permet plusieurs lectures, et retourner la situation en sa faveur », commente Hassen Zargouni, directeur général du cabinet Sigma Conseil.

En attendant, la Tunisie est prise en étau pour ne pas dire en otage. Faute de pragmatisme et de pondération chez les uns et des autres, les antagonismes et la bipolarisation sont devenus une réalité, voire une norme, désormais bien ancrée dans la vie politique tunisienne.

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