Politique

[Série] Maroc-Algérie : la montée des périls (1/4)

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Mis à jour le 25 février 2021 à 17:52

Le mur de défense marocain, entre deux points d’appui, non loin de Guerguerat. © Vincent Fournier/JA

« Maroc-Algérie : demain, la guerre ? » (1/4). L’incident de Guerguerat, en novembre 2020, puis la reconnaissance, par les États-Unis, de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, ont avivé les tensions entre Alger et Rabat. Jamais, depuis 45 ans, le risque de confrontation n’avait paru aussi grand.

Depuis le 13 novembre 2020, jour de la « sécurisation » par l’armée marocaine des quelques centaines de mètres de route asphaltée séparant la localité de Guerguerat de la frontière mauritanienne, l’ancienne colonie espagnole du Sahara occidental nage en pleine uchronie.

Ce genre littéraire et cinématographique à la mode, dont le dernier avatar à succès est la Chronique des Bridgerton, sur Netflix, consiste à relater des événements fictifs en prenant comme point de départ un événement historique. Une réalité parallèle, en quelque sorte, alternative et contre-factuelle, élaborée en l’espèce à coups de bulletins de victoire quotidiens par la direction du Front Polisario et systématiquement repris par l’agence de presse officielle algérienne Algérie Presse Service (APS).

Si l’on en croit la chronique de ce monde virtuel, le 13 novembre 2020 a donc été le point de départ d’une guerre qui fait rage le long des 2 500 kilomètres du mur de défense marocain, qualifié ici de « mur de la honte ».

Ce 22 février, alors que la République arabe sahraouie démocratique (RASD) célébrait, dans les camps de réfugiés de la hamada de Tindouf, le 45e anniversaire de son indépendance en exil, l’Armée populaire de libération sahraouie (APLS) en était à son 102e « parte de guerra » (« rapport de guerre »).

À les lire, la quasi-totalité des positions marocaines situées à l’ouest du mur de sable, de Mahbès à Bir Gandouz, et même certaines garnisons frontalières des provinces de Guelmim et du Souss-Massa, en dehors du Sahara occidental, subissent depuis plus de trois mois des « bombardements intensifs » et des « attaques violentes », allant jusqu’à « la destruction de parties entières du mur » et même d’une « base de commandement ». Côté Forces armées royales (FAR), les pertes sont « colossales ». Côté Polisario, zéro mort.

Dans le monde réel, si ces communiqués martiaux sont scrupuleusement relayés par les médias officiels algériens (mais nulle part ailleurs), seul un accrochage a été réellement documenté. À Guerguerat, le 13 novembre dernier, le Polisario a tiré une salve de roquettes, sans pour autant parvenir à couper la route ni faire de victimes.

« Des tirs de harcèlement sans conséquences », explique une source au sein de l’État-major des FAR, qui parle de « situation maîtrisée et plutôt calme », avant d’ajouter : « Les chefs du Polisario savent que leurs milices ne peuvent pas faire la différence sur le terrain, le reste relève de la pure propagande à usage interne ».

Croupières sanglantes

Outre le fait qu’aucune expertise ni reportage indépendants ne sont venus confirmer la réalité de cette nouvelle guerre des sables, il est en effet hautement improbable que les indépendantistes sahraouis soient en mesure de la livrer.

Le Polisario n’a plus grand-chose à voir avec ce qu’il était dans les années 1980 et jusqu’à l’instauration du cessez-le-feu il y a près de trente ans, quand ses katibas taillaient au canon de 106 mm des croupières sanglantes dans les flancs de l’armée marocaine, quand ses Sam-7 abattaient en plein vol des Mirage F1 et que deux mille prisonniers de guerre croupissaient dans les geôles des camps de Tindouf.

Les chefs sahraouis ont vieilli, à commencer par le « líder máximo », Brahim Ghali, 71 ans, – et leur armement aussi. Une bonne partie du matériel fourni par la Libye de Kadhafi, la Corée du Nord et l’Algérie, ainsi que les blindés récupérés sur l’armée marocaine au début du conflit ne sont plus opérationnels.

Ne restent que les Toyota tout terrain équipées de mitrailleuses de 14 mm, les lance-roquettes multiples russes, les mortiers de 120 et les chars T-62 de conception soviétique.

Face à une barrière de défense flanquée de champs de mines, hérissée de systèmes de détection, survolée par des drones et protégée par des bataillons d’intervention rapide, les indépendantistes – trois à cinq mille hommes tout au plus – n’ont d’autre choix que de pratiquer le hit and run. Autant dire, des piqûres d’insectes. Et très probablement est-ce cela qui, depuis le 13 novembre 2020, tient lieu de « guerre » au Sahara, bien loin de la mère de toutes les batailles jouée chaque soir sur les écrans de RASD TV.

S’en tenir à la description de ce qui apparaît comme une pièce de théâtre aux armées pour en conclure que tout bouge pour que rien ne change au Sahara serait pourtant une erreur. S’il n’est pas à proprement parler une création de l’État algérien, mais plutôt une coproduction algéro-libyenne des années 1970 sur fond de nationalisme sahraoui, le Front Polisario en est depuis longtemps devenu l’instrument.

Rien de ce qui se décide dans les camps de Tindouf ne se fait sans l’aval des dirigeants algériens et, à moins de croire que ces derniers aient concédé leur souveraineté sur une partie de leur territoire, cela n’est après tout que logique.

Brahim Ghali (au centre), secrétaire général du Front Polisario et président de la RASD, dans le camp de réfugiés de Dakhla, non loin de Tindouf, le 9 juillet 2016.

Brahim Ghali (au centre), secrétaire général du Front Polisario et président de la RASD, dans le camp de réfugiés de Dakhla, non loin de Tindouf, le 9 juillet 2016. © Ramzi Boudina/Reuters

L’uchronie est donc un vent de sable qui masque une réalité nettement plus préoccupante : jamais, depuis la fin des années 1970, la tension n’a été aussi vive entre le Maroc et l’Algérie.

Outre les Européens – en particulier la France et l’Espagne –, les Américains et les Russes, celui qui s’en inquiète le plus est sans doute le secrétaire général des Nations unies, António Guterres. L’ONU entretient dans la région depuis trois décennies une mission d’interposition de 462 hommes (dont 245 militaires), sous l’autorité actuelle d’un diplomate canadien et le commandement opérationnel d’un général pakistanais. Son coût : 62 millions de dollars par an.

Depuis la démission de Horst Köhler, il n’y a plus de médiateur onusien

Cette petite troupe de bérets bleus a entre autres pour tâche de patrouiller dans le no man’s land à l’est du mur et jusqu’à la frontière mauritanienne – soit 20 % du territoire de l’ex-colonie espagnole –, véritable zone de non-droit considérée comme « libérée » par le Front Polisario, infestée de mines et parcourue de migrants en route vers le nord, d’orpailleurs clandestins et de trafiquants de drogue. Autant dire qu’elle est en première ligne.

Aveu d’impuissance

Comme s’il pressentait la montée des périls, António Guterres relevait dans son dernier rapport au Conseil de sécurité, en octobre 2020, que les forces du Polisario se montraient « bien moins coopératives que par le passé », refusant l’accès de leurs sites aux éléments de la Minurso, multipliant les incursions dans la zone tampon et procédant à l’installation d’unités militaires dans plusieurs localités proches du mur marocain, sous le prétexte d’y établir des centres d’isolement pour les malades du Covid-19.

Une inquiétude qui est aussi un aveu d’impuissance : démissionnaire, en mai 2019, « pour raisons de santé », le dernier en date des envoyés spéciaux du secrétaire général de l’ONU pour le Sahara, l’Allemand Horst Köhler, n’a toujours pas été remplacé faute de candidat acceptable de part et d’autre. Entre l’Algérie et le Maroc, il n’y a donc plus de médiateur.

Sur ce baril de poudre, l’annonce, le 10 décembre 2020, par Donald Trump – dont ce fut là l’une des toutes dernières initiatives en matière de politique étrangère – de la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental ressemble fort à une mèche en attente d’allumage. Quitte à balayer au passage la fiction diplomatique qui veut que l’Algérie soit, dans l’affaire saharienne, une simple « partie intéressée » et non une « partie au conflit », l’interprétation d’Alger a été immédiate : derrière cette décision américaine et la normalisation concomitante des relations entre le Maroc et Israël, c’est elle que l’on vise.

Et quand El Djeich, la très influente revue de l’ANP (Armée nationale populaire algérienne), évoque « les menaces imminentes que font peser certaines parties ennemies sur la sécurité de la région », c’est à cela qu’elle fait allusion.

Qu’ils y croient ou pas, la narration servie par les dirigeants algériens est claire : à travers le royaume chérifien, c’est « l’entité sioniste » qui désormais se profile aux frontières de la République. D’où leur double réaction. Diplomatique tout d’abord, avec l’envoi de messages en direction de Moscou, destinés à vérifier si le soutien de la Russie, traditionnel fournisseur d’armements à l’ANP, est acquis au cas où, et la multiplication de démarches auprès de la nouvelle administration américaine afin qu’elle annule le décret Trump reconnaissant la marocanité du Sahara.

Une shopping list dont la facture donne le vertige : 100 milliards de dollars pour la décennie 2010-2020

C’est en ce sens que, le 2 février, les représentants de tous les groupes parlementaires au sein de l’Assemblée nationale et du Conseil de la nation ont envoyé une lettre au président Joe Biden, lui enjoignant de revenir sur la décision de son prédécesseur. Seront-ils entendus ? Même si un tel retour en arrière est techniquement possible, il n’est guère probable, tant les deux faces du deal (le Sahara et Israël) sont liées.

Complémentaire de celle-là, l’autre réaction algérienne se veut ouvertement menaçante. Les 17 et 18 janvier, des manœuvres militaires de grande ampleur et largement médiatisées ont été organisées par l’ANP dans la région de Tindouf, à quelques dizaines de kilomètres de la frontière avec le Maroc.

Dirigé par le chef d’État-major en personne, le général Saïd Chengriha, l’exercice « Al Hazm 2021 » a été l’occasion d’une démonstration de force et d’une exhibition de matériels russes dernière génération (Sukhoi Su-30, chars T-72, hélicoptères Mi-35, missiles Iskander), fleurons d’une shopping list dont la facture donne le vertige : 100 milliards de dollars pour la décennie 2010-2020, soit plus du double des dépenses militaires marocaines au cours de la même période.

L’exercice « Al Hazm 2021 » : une démonstration de force de l’armée algérienne, dirigée par le général Saïd Chengriha (à dr.), à la mi-janvier, dans la région de Tindouf.

L’exercice « Al Hazm 2021 » : une démonstration de force de l’armée algérienne, dirigée par le général Saïd Chengriha (à dr.), à la mi-janvier, dans la région de Tindouf. © ANP

Addiction onéreuse

L’Algérie a, certes, 6 700 km de frontières à protéger (contre 3 600 km pour le Maroc), mais, de l’avis de tous les experts, la course aux achats à laquelle elle se livre depuis 2006 va bien au-delà des besoins dictés par sa sécurité intérieure et extérieure.

En Algérie, le Sahara est une cause politico-militaire, et très rares sont les personnalités à avoir exprimé un avis contraire

La volonté affichée d’être la puissance militaire majeure de la région n’explique qu’en partie cette addiction, particulièrement onéreuse en période d’assèchement de la rente pétrolière. Il y a aussi, écrivait à la fin de 2013 le chercheur Laurent Touchard sur son blog défense de Jeune Afrique, « le souci d’asphyxier financièrement un rival marocain contraint de suivre sans disposer, loin de là, de la même marge de manœuvre financière », ainsi que « le jeu opaque d’une haute hiérarchie militaire très impliquée dans la conclusion des gros contrats ».

Sept ans plus tard, ce jugement n’a pas pris une ride, tout comme sont étanches depuis des décennies les blocs d’incommunicabilité de part et d’autre d’une frontière fermée en 1994 et jamais rouverte.

Au Maroc (sauf pour une frange ultra-minoritaire d’extrême gauche), le Sahara est une cause nationale. En Algérie, il est une cause politico-militaire à défaut d’être populaire, et très rares sont les personnalités à avoir osé exprimer un point de vue contraire. Celles qui s’y sont risquées – Ferhat Abbas, Benyoucef Benkhedda, Mohamed Boudiaf et, plus récemment, Khaled Nezzar – se sont fait violemment recadrer.

La guerre des Sables, en 1963, fut une succession d’escarmouches le long d’une zone très peu peuplée

L’historique des affrontements armés directs entre armées marocaine et algérienne ne nous renseigne guère sur ce qu’il adviendrait en cas de conflit. Militairement remportée par le Maroc de Hassan II et diplomatiquement gagnée par l’Algérie de Ben Bella, la « guerre des Sables » d’octobre 1963 fut une succession d’escarmouches le long d’une zone très peu peuplée, entre Tindouf et Figuig.

Trois cent cinquante hommes au total y laissèrent leur peau, et l’État-major algérien toucha du doigt les limites opérationnelles d’une armée populaire issue de la lutte de libération face à une force classique en terrain découvert.

Combat mobile

Treize ans plus tard, les deux batailles d’Amgala, au nord du Sahara occidental, se soldèrent par un match nul, l’oasis étant prise par les FAR en janvier 1976, puis reprise par les Algériens en février.

Même si l’on craignit alors que cela ne débouche sur une conflagration généralisée entre les deux voisins, les combats – sanglants – demeurèrent géographiquement très limités.

Supériorité quantitative de l’armée algérienne versus avantage qualitatif marocain ?

Serait-ce encore le cas aujourd’hui, si l’irréparable devait survenir ? Rien n’est moins sûr, car, à en juger par la configuration des dernières méga-manœuvres de l’armée algérienne, c’est à une guerre conventionnelle de haute intensité que l’on se prépare.

Ce conflit, potentiellement catastrophique sur le plan économique et sur le plan humain, opposerait d’abord deux doctrines militaires différentes. La « soviétique », côté algérien, fondée sur l’engagement massif de blindés appuyés par l’aviation dans le cadre d’offensives à la fois stratégiquement souples et tactiquement rigides. La « franco-américaine », côté marocain, privilégiant le combat mobile, la contre-offensive et l’initiative manœuvrière des chefs d’unités.

Elle opposerait aussi deux armées aux effectifs équivalents, l’une – l’algérienne – incontestablement mieux dotée quantitativement en matériels modernes. L’autre – la marocaine – bénéficiant d’un taux de professionnalisation plus élevé, d’un encadrement qualitativement supérieur et d’une logistique mieux organisée.

« Palmarès sur papier »

Interrogé au sujet des différence 26 places qui séparent l’armée marocaine de celle de son adversaire au dernier classement mondial du site spécialisé Global Firepower, notre source au sein de l’État-major des FAR affirme n’accorder qu’un intérêt tout relatif à ce « palmarès sur papier ».

Selon notre interlocuteur, « le programme de modernisation lancé par Sa Majesté en tant que chef suprême et chef d’État-major des FAR, accorde une toute première importance au facteur humain. Sans le courage, le savoir-faire et la foi patriotique, les armes ne servent à rien. Notre logique n’a jamais été celle de la compétition militaire. Cela dit, lorsque le Maroc décide de mettre fin à la provocation, il le fait de manière foudroyante et définitive. L’exemple de Guerguerat est là pour le rappeler. »

Supériorité quantitative algérienne versus avantage qualitatif marocain ? L’équation n’est pas intangible, mais elle résume assez bien la situation. Questionné il y a quelques années par l’auteur de ces lignes sur le scénario le plus probable en cas de guerre, un général marocain expliquait que le primo attaquant – lequel ne pouvait évidemment être à ses yeux que l’Algérie – n’aurait guère de mal à pénétrer de 100 km à l’intérieur du « territoire ennemi », avant de le payer très cher par la suite. Un schéma auquel souscrirait sans doute – mais en sens inverse – un général algérien.

Comme les Américains et les Soviétiques au cœur de la guerre froide, les deux frères séparés du Maghreb se préparent donc à une guerre chaude, qu’ils espèrent ne pas faire tant elle serait suicidaire, mais dont ils n’ont jamais été aussi proches depuis les batailles d’Amgala il y a 45 ans. « Si vis pacem, para bellum » est une maxime bien dangereuse sous ces latitudes…