Économie

Irak : l’Eldorado des « Corporate soldiers »

Par - Arnaud Lacordaire
Mis à jour le 3 novembre 2016 à 11:55

L’Irak compte aujourd’hui 1 Corporate Soldier pour 10 GI’s, contre 1 privé pour 100 GI’s lors de la première guerre du Golfe, en 1991, et 1 pour 50 en ex-Yougoslavie. Donald Rumsfeld, le secrétaire américain à la Défense, sous-estimant la résistance, a imposé un contingent réduit, incapable de maîtriser la situation militaire. Résultat : l’Irak compterait 13 000 mercenaires étrangers, essentiellement américains et britanniques, 20 000 avec les contractants civils, soit la troisième force militaire alliée. Selon Philippe Chapleau, « 80 % des privés font de la sécurité (protection des forces et des convois), 5 % du déminage, 10 % de l’appui et 5 % du renseignement ». À ce contingent étranger s’ajoutent environ 10 000 privés irakiens, sans compter le soutien marchandé de certaines tribus. Il y aurait environ 1 500 Sud-Africains et seulement 200 Français, mais aucune société française. Le turnover est important. Un contrat moyen dure quatre mois. Les mercenaires sont payés à la journée, à hauteur de 430 dollars pour un ancien légionnaire français. Au sommet de la hiérarchie des salaires, les privés de Blackwater, qui assurent la protection des officiels irakiens, et auparavant celle de l’administrateur Paul Bremer, touchent 18 000 dollars par mois. Montant du contrat : 21 millions de dollars. Les anciens du SAS et de la Légion étrangère perçoivent 12 000 dollars par mois. Il y a plus de SAS en Irak que dans le régiment d’active. Les Gurkhas, ces Népalais des troupes coloniales britanniques, gagnent 8 000 dollars, tout comme les Sud-Africains, vieillissants depuis leur démobilisation en 1994. Global Risks emploie 1 100 personnes, dont 700 Gurkhas. Les Russes et les Serbes, eux, empochent 5 000 dollars, contre 3 000 pour les soldats fidjiens démobilisés des opérations de maintien de la paix de l’ONU, dont ils sont coutumiers. Et les prix baisseraient avec l’afflux de mercenaires colombiens bradés 2 500 dollars du fait de la démobilisation en cours des escadrons de la mort. L’arrivée d’Ougandais « bon marché » n’a pas été corroborée à ce jour. Quant aux « privés » irakiens, ils doivent se contenter de 150 dollars par mois !
Le recrutement s’effectue via les réseaux d’anciens militaires et sur Internet (tacticaljobs. com, iraqijobcenter. com dangerzones. com). Mais aussi à Pomfret, en Afrique du Sud, l’ancien camp du 32e bataillon, devenu le marché mondial du recrutement des mercenaires.
En Irak, les Corporates Soldiers sont venus se partager le pactole de la sécurité. Sur les 18,4 milliards d’investissements prévus par les Américains, jusqu’à 16 % sont consacrés à la sécurité privée, en dehors du coût des troupes américaines. KBR, filiale d’Halliburton, évalue ses dépenses de sécurité à 50 % de ses coûts et a même lancé un appel d’offres au rendement liant la rémunération au nombre de convois indemnes, un remake du Salaire de la peur. Quant à Bechtel, le groupe de BTP californien, il a recruté deux fois plus de gardes du corps d’Armor Group que d’employés !
S’agissant de la sécurité, Dyncorp a décroché un contrat de formation de la police irakienne de 50 millions de dollars. Erinys, une start-up créée à l’occasion du conflit irakien et proche d’Ahmed Chalabi, a remporté un contrat annuel de 70 millions de dollars pour protéger 140 puits de pétrole. Au total, Erinys a recruté 14 000 Irakiens, dont de nombreux anciens des Free Iraqi Forces, la milice de Chalabi. À Kirkouk, en 2004, un seul officier américain supervisait les privés d’Erinys chargés de surveiller 6 % des réserves mondiales prouvées de pétrole sur 150 km2 ! Control Risks emploie 400 personnes pour protéger le personnel diplomatique britannique.
Dans le renseignement, les prétendus « traducteurs » de Titan ont conduit des interrogatoires, notamment à la prison d’Abou Ghraib. Dans le déminage, Ronco Consulting est l’acteur dominant, avec un contrat de 250 millions de dollars sur cinq ans. Une activité d’avenir puisqu’il faudra dix-huit ans pour nettoyer l’Irak en détruisant 100 tonnes de munitions par jour. En cas de désengagement des troupes américaines, l’Irak devrait continuer d’attirer les mercenaires du monde entier. Même si sur le terrain nombre de privés, décimés par les embuscades et dépourvus d’armes lourdes, commencent à renâcler. Des légionnaires français employés par Hart auraient menacé de faire grève.