Politique

Madagascar : Andry Rajoelina a trois ans pour réussir

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Mis à jour le 2 mars 2021 à 10:13

Le président Andry Rajoelina, à Antananarivo le 6 novembre 2020. © MAMYRAEL/AFP

Au pouvoir depuis la fin de 2018, Andry Rajoelina a vu la Grande Île subir de plein fouet les conséquences de la pandémie de Covid-19. À lui maintenant de prouver à ses électeurs qu’ils ont fait le bon choix.

Bientôt arrivé à mi-mandat, Andry Rajoelina résistera sans peine à la tentation du premier bilan tant il semble évident que le meilleur est encore à venir pour Madagascar et son président.

Confortablement élu à la fin de 2018 sur la promesse d’assurer l’émergence économique de son pays, le chef de l’État va devoir sérieusement accélérer le rythme de ses réformes s’il veut être au rendez-vous qu’il a lui-même fixé à la population pour 2023. Avec le passage du Covid-19, l’économie de la Grande Île ne présente plus le même bulletin de santé qu’à la fin de 2018, lorsqu’elle venait d’enregistrer une croissance de 4,4 %, soit son meilleur taux de la dernière décennie.

Rêve inaccessible

Les 5,3 % annoncés à l’époque pour 2021 ne sont plus aujourd’hui qu’un rêve inaccessible dans un pays frappé de plein fouet par les conséquences de la crise sanitaire. Les Malgaches ont fini l’année 2020 épuisés, à l’image d’un pays qui aura perdu 9,4 points de croissance dans l’année par rapport aux prévisions, avec un PIB accusant une chute finale de 4,2 %.

La population encaisse dans la douleur l’augmentation du coût de la vie

En première ligne faute de filets sociaux suffisants, la population encaisse dans la douleur l’augmentation du coût de la vie dans les villes et de l’insécurité alimentaire dans les campagnes. Près de 1,4 million de personnes sont tombées ces douze derniers mois dans une extrême pauvreté, qui concerne désormais 77 % du pays. Véritable baromètre social de Madagascar, le prix du riz a doublé pendant la pandémie, et quatre habitants sur cinq sont actuellement en situation de « stress alimentaire », selon les dernières estimations de la Banque mondiale, qui, dans ses conclusions, annonce comme conséquence première de la crise un accroissement des inégalités dans un pays où elles sont déjà abyssales.

Sur le plan sanitaire, le pays s’en sort avec les honneurs dus à celui qui a cherché à apporter son écot dans la lutte mondiale contre le virus. L’efficacité du Covid Organics (CVO), commercialisé dès la fin d’avril 2020, a pourtant fait long feu et n’a pas « changé le cours de l’histoire de la pandémie », comme le promettait alors Andry Rajoelina. La tisane à l’artemisia, présentée comme le « remède africain », a néanmoins assis pour un temps la popularité du président à travers le continent et redonné un peu de fierté aux Malgaches – jusqu’à la flambée des cas enregistrés en juillet et en août, au cœur de l’hiver austral.

Avec moins de 300 morts et moins de 20 000 cas officiellement déclarés, la pandémie est restée sous contrôle : d’un point de vue sanitaire grâce à la jeunesse et à la résilience légendaire de la population ; sur un plan macroéconomique et financier, grâce à l’aide d’urgence de plus de 600 millions de dollars accordée en 2020 par les bailleurs de fonds, à commencer par le FMI, qui insiste aujourd’hui sur la fragilité de la situation malgache.

Grogne sociale

Venant confirmer ces craintes, les premiers mouvements de grogne sociale ont démarré avec la nouvelle année, dans la foulée de la colère du personnel médical, qui se demande où sont passés les millions décaissés pour lutter contre le Covid-19. Tout pousse donc Andry Rajoelina à passer à l’action. D’autant que le président a un plan pour remettre le pays sur les rails. L’Initiative pour l’émergence de Madagascar (IEM), annoncée lors de la campagne de 2018, est en effet devenue, en mai 2019, le Plan pour l’émergence de Madagascar (PEM) et constitue à ce titre « la stratégie globale de développement pour les dix années qui viennent », explique à la présidence l’un de ses principaux architectes. Sauf qu’elle n’avait jamais été précisément chiffrée.

Le prix de l’émergence s’annonce élevé

Après avoir présenté succinctement, en octobre 2018, un document vite retoqué par les bailleurs de fonds pour ses lacunes, les autorités ont donc profité de la parenthèse Covid pour sortir leur machine à calculer. Et le prix de l’émergence s’annonce élevé puisque, pour atteindre les 8 % de croissance annuelle nécessaires, la Grande Île va devoir investir l’équivalent de 30 % de son PIB chaque année – et donc, compte tenu de son épargne nationale, trouver plus de 700 millions de dollars par an auprès de différents investisseurs étrangers.

« Nous voulons que toutes les parties concernées puissent se saisir du dossier », reprend notre conseiller. Prévue d’abord le 19 janvier, puis le 5 février, la présentation du PEM est aujourd’hui repoussée sine die. « Sans doute le temps de voir comment articuler cette stratégie avec les appuis financiers des bailleurs de fonds », suppose un diplomate de la place. Sans programme dans le pays depuis le début de 2020, le FMI a clôturé à la mi-février les négociations sur l’attribution d’une nouvelle Facilité élargie de crédit (FEC) de 320 millions de dollars pour les années 2021-2024, son agenda semblant avoir été pris en compte par le gouvernement en ce qui concerne la gestion des ressources publiques comme en matière d’investissement dans les secteurs sociaux.

Reste au président à unifier son camp

Mais, au-delà des négociations avec les institutions internationales, la divulgation du PEM peut aussi être liée à une autre décision, politique cette fois : celle du remaniement gouvernemental attendu depuis plusieurs semaines. Pour le chef de l’État, il ne s’agit pas de remplacer le discret Christian Ntsay à la primature, mais bien de reprendre ses troupes en main. Depuis la victoire de sa majorité aux sénatoriales de décembre 2020, boycottées par une partie de l’opposition, le président dispose de tous les outils constitutionnels. Il lui reste donc à unifier son camp, aux intérêts aussi disparates que les différentes plateformes électorales qui le composent (IRD, IRK, Mapar, TGV…).

La tentation de se muer en omniprésident ?

Rajoelina va devoir faire des choix. La tentation pourrait être grande de se muer en omniprésident, comme semblent le démontrer son cercle encore plus rapproché ainsi que sa gestion de plus en plus directe du PEM. Le chef de l’État sait déjà qu’il jouera gros au moment de dévoiler son plan devant un auditoire impatient, même dans sa propre majorité, qui attend une feuille de route. En plus de la lui donner pour la décennie à venir, Rajoelina pourrait profiter de l’événement pour sonner le coup d’envoi de la seconde moitié de son mandat. Celle pour laquelle les Malgaches l’ont élu il y a deux ans déjà.