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Le vice caché de l’APD

La décision des pays riches de doubler l’aide publique à l’Afrique d’ici à 2010 pourrait avoir des effets per vers. Explication.

Par - Jean-Baptiste Marot
Mis à jour le 12 septembre 2005 à 01:00

A l’occasion du sommet annuel du G8, qui s’est tenu début juillet à Gleneagles, en Écosse, les huit pays les plus riches du globe ont décidé de multiplier par deux l’aide publique au développement (APD) qui sera accordée à l’Afrique d’ici à 2010. Ce ne sont donc pas 25 milliards, mais 50 milliards de dollars que les pays africains recevront de la communauté internationale au cours des cinq prochaines années, dans le cadre des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD).
Attendu de longue date, ce geste a été unanimement salué. Ou presque. Quelques voix commencent en effet à s’élever pour alerter les dirigeants occidentaux sur les effets pervers d’une telle mesure. L’hebdomadaire britannique The Economist, en particulier, laisse ainsi entendre, dans deux articles publiés en juillet, que les dons en provenance de l’Occident peuvent, à long terme, faire plus de mal que de bien à leurs bénéficiaires. Et suggère de faire de l’APD une sorte de récompense attribuée aux pays qui se conforment aux remèdes prônés par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale plutôt que le pivot du développement. Démonstration à travers les exemples de l’Ouganda et de la Zambie.
À Kampala, les fonds internationaux portent à bout de bras l’économie nationale depuis l’arrivée au pouvoir du président Yoweri Museveni, en 1986 : en dix-neuf ans, l’aide versée a atteint plus de 11 milliards de dollars. Aujourd’hui encore, les subsides reçus de l’extérieur jouent un rôle important, puisqu’ils représentent près de 50 % du budget annuel de l’État. Une situation qui risque d’avoir des effets contre-productifs, affirme l’hebdomadaire britannique, des dons réguliers en provenance de l’étranger contribuant à faire naître un mépris total de la chose publique chez les dirigeants qui les perçoivent. Les dérives du régime ougandais en seraient la preuve : chaque année, entre 100 millions et 175 millions de dollars versés au titre de l’APD disparaissent en pots-de-vin et autres dessous-de-table.
La situation serait radicalement différente en Zambie, grâce à la politique économique de ses deux derniers présidents, Frederick Chiluba et Levy Mwanawasa. Caractérisée par une rigueur budgétaire très stricte et le développement du secteur privé, cette politique serait porteuse d’une vertu inexistante au sein des gouvernements systématiquement arrosés par l’APD : une conscience plus grande de la valeur de l’argent et de la nécessité de l’investir. L’intense campagne de lutte contre la corruption lancée par Lusaka tend à le démontrer, même si beaucoup reste à faire dans ce domaine, de même que la mise en place d’infrastructures productives. De nombreuses mines ont été inaugurées, exploitant non seulement l’or et le cuivre, mais aussi l’uranium, les diamants et les phosphates. Dans le domaine agricole, une industrie horticole employant 6 000 personnes complète aujourd’hui la traditionnelle culture du maïs. Légumes et fleurs prennent chaque semaine la direction des marchés britanniques et néerlandais, générant un chiffre d’affaires de 60 millions de dollars par an, se félicite The Economist. Les champs de tabac, de coton, de soja et de manioc, très rares il y a encore dix ans, font désormais partie du paysage. Le pays dispose, en outre, de réserves foncières inexploitées. Quant aux investisseurs étrangers, ils commencent à trouver certaines activités locales très rentables. Le cas le plus emblématique est celui de l’entreprise indienne Vedanta Resources, qui a pris possession, il y a moins d’un an, de 51 % du capital de la compagnie minière zambienne Konkola Copper Mines pour 25 millions de dollars et qui bénéficie d’un formidable retour sur investissement.
Beaucoup de difficultés demeurent cependant, comme une irrigation insuffisante des terres, un potentiel touristique largement inexploité ou une population qui vit dans sa majorité en dessous du seuil de pauvreté : 65 % des Zambiens gagnent moins de 1 dollar par jour, contre 38 % des Ougandais. Mais à chaque fois la responsabilité en est imputée à la bureaucratie zambienne. Et le fardeau de la dette contractée par le pays auprès du FMI et de la Banque mondiale – 7 milliards de dollars avant l’annulation consentie par le G8 – n’y serait donc pas pour grand-chose…