Politique

Libye : Khalifa Haftar peut-il faire son retour ?

Réservé aux abonnés | | Par
Le maréchal Khalifa Haftar, le 17 décembre 2019 à Athènes.

Le maréchal Khalifa Haftar, le 17 décembre 2019 à Athènes. © Thanassis Stavrakis/AP/SIPA

Si Khalifa Haftar a perdu de son influence depuis plusieurs mois, le nouvel exécutif libyen, formé par des personnalités peu connues, pourrait avoir besoin du maréchal pour mener à bien sa mission…

Homme d’affaires lié au régime de Kadhafi, Abdulhamid Dabaiba a déjoué tous les pronostics lorsqu’une plateforme de dialogue interlibyen parrainée par l’ONU l’a choisi comme Premier ministre début février, en même temps qu’un nouveau président, Mohamed Younes el-Menfi. La France et l’Égypte soutenaient pourtant une liste rivale dirigée par le président de la Chambre des représentants Aguila Saleh et le ministre de l’Intérieur du Gouvernement d’accord national (GNA), Fathi Bachagha.

Mais il est un acteur majeur de la crise libyenne qui a dû pousser un ouf de soulagement : Khalifa Haftar, le maréchal qui a lancé une offensive dévastatrice sur Tripoli en 2019, avant de voir ses troupes fuir en mai 2020, au terme de semaines marquées par les frappes de drones turcs contre ses forces.

Alliés et rivaux

Quelques mois avant l’échec de sa grande ambition – prendre le contrôle du pays –, Haftar avait tenté d’écarter Aguila Saleh et d’assumer le commandement politique général de la région. En vain. La Russie et l’Égypte, qui soutenaient son opération, ont finalement fait du président de la Chambre des représentants le principal représentant de l’Est libyen durant les négociations qui ont suivi l’échec de Haftar.

Quelques mois avant l’échec de sa grande ambition – prendre le contrôle du pays –, Haftar avait tenté d’écarter Aguila Saleh

En juin 2020, Haftar a ainsi été convoqué au Caire avec Saleh pour approuver un cessez-le-feu et une initiative politique portée par le président du parlement. De retour à son quartier général, à Rajma, Haftar a observé, impuissant, Aguila Saleh prendre les devants et chercher une solution politique. Au cours d’une réunion avec des responsables russes, le maréchal a alors menacé de lancer une autre offensive, ciblant cette fois Misrata, selon des responsables informés de la rencontre.

Avec la défaite de la liste d’Aguila Saleh et la victoire de celle de Mohamed Younes el-Menfi et Abdulhamid Dabaiba, Haftar se retrouve à nouveau faiseur de rois. Si ces deux personnalités encore méconnues sont prêtes à conclure des accords d’opportunité, elles auront en effet besoin du soutien du maréchal pour réussir.

Menace existentielle

Soixante-treize délégués ont voté pour élire un nouveau Conseil présidentiel temporaire qui remplacera le GNA et le gouvernement non-reconnu de l’Est, allié de Haftar, jusqu’aux élections de décembre 2021. Les délégués représentant le maréchal ont reçu l’instruction de voter pour la liste de Dabaiba au deuxième tour du scrutin, affirme Mohamed Eljarh, co-fondateur du groupe de réflexion Libya Outlook for Research and Consulting.

La liste concurrente – avec Saleh dans le rôle de président et Bachagha dans celui de Premier ministre – a manqué la victoire de cinq voix. Elle a dû faire à l’hostilité des forces tripolitaines, qui s’opposaient au programme de réforme de la sécurité du ministre de l’Intérieur visant les milices, aux yeux desquelles Aguila Saleh est coupable d’avoir soutenu l’offensive contre la capitale. Quant à Haftar et ses partisans, ils craignaient d’être encore plus marginalisés en cas de victoire de ce duo.

« La liste Saleh-Bachagha représentait une menace existentielle pour les groupes armés de Tripoli et Khalifa Haftar. Ils auraient pâti d’un pouvoir soutenu par un consensus international et le maréchal est sur la touche depuis qu’Aguila Saleh est devenu l’interlocuteur principal de l’Est depuis la fin de la guerre », analyse Eljarh, qui affirme qu’ »Haftar est vraiment content » du résultat.

La priorité d’Haftar ? Obtenir la nomination de fidèles à la tête de ministères d’importance

« Je crois que ce résultat arrange davantage Haftar, renchérit Claudia Gazzini, de l’International Crisis Group. Bien qu’Aguila Saleh soit un partisan de l’ANL et qu’il ait fait du maréchal le commandant des forces armées, les deux hommes n’avaient pas de bons rapports au cours des derniers mois. Certains membres du cercle de Haftar craignaient que Saleh, en cas de victoire, ne retire le tapis sous les pieds du maréchal. »

Transactions en cours ?

Alors que le nouvel exécutif n’imaginait peut-être pas lui-même l’emporter, ses membres se retrouvent désormais obligés de conclure des accords pour rester à flot. Dabaiba, qui comme Bachagha est originaire de l’influente ville de Misrata, se trouve coincé entre les promesses faites à ses partisans et la pression des partenaires internationaux pour nommer un gouvernement technocratique. Quant au président Mohamed Younes el-Menfi, il est originaire de l’Est, mais n’est pas proche de l’Armée nationale libyenne (ANL) de Haftar.

« La situation est très mouvante, concède Claudia Gazzini. Sur le papier, on pourrait penser que ce nouvel exécutif ne satisfait pas Haftar. Mais il y a aussi des indices qui laissent penser que des conversations ont lieu et qu’une relation plus transactionnelle pourrait se développer entre le Premier ministre et l’ANL », ajoute-t-elle.

La priorité pour Haftar serait à présent de se maintenir à son poste de patron de l’ANL, et d’obtenir que certains de ses fidèles soient nommés à la tête de ministères d’importance au sein du nouveau gouvernement, comme la Défense ou les Finances. Perçu comme un interlocuteur de moins en moins important et de plus en plus gênant depuis plusieurs mois, y compris par ses alliés étrangers, le maréchal pourrait ainsi faire son retour dans le grand jeu libyen.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3101_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer