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À qui profite le libre-échange ?

Par - Par Robert Hunter-Wade* <br>© Financial Times et
Mis à jour le 12 septembre 2005 à 01:00

Pour sortir l’Afrique de la misère, il faut alléger la dette, augmenter l’aide et libéraliser les échanges. Sur ces trois objectifs, les pays riches sont clairement parvenus à un consensus. Mais si les deux premiers concernent d’abord les pays africains, le troisième vise tous les pays en développement. « La suppression des barrières douanières, peut-on lire dans un récent rapport de la Banque mondiale, est de nature à améliorer la croissance et à stimuler la productivité, avec pour conséquence une accélération de la création d’emplois et du rythme de réduction de la pauvreté dans les pays en développement. » Autrement dit, les pays pauvres gagneraient beaucoup plus d’argent s’ils réduisaient leurs droits de douane et si, en retour, les pays riches se montraient plus accueillants vis-à-vis de leurs exportations.
Pourtant, selon les calculs de la Banque mondiale elle-même, à la disparition des barrières douanières, en 2015, le PIB de l’ensemble des pays en développement s’améliorera de 0,6 % seulement. En outre, cette hausse profitera à moins d’une douzaine de nations et les autres perdront des parts de marché, notamment dans les secteurs où elles excellent. Le démantèlement de l’accord multifibre en est l’illustration parfaite : depuis le début de l’année, la Chine a raflé la quasi-totalité du marché, au détriment des pays émergents traditionnellement exportateurs de textile. Par ailleurs, la suppression des subventions à l’exportation aux producteurs occidentaux pourrait se traduire par de graves distorsions financières dans les pays du Sud, grands consommateurs de produits subventionnés.
La levée des barrières douanières des pays en développement pourrait en effet favoriser leurs exportations. Mais affirmer qu’ils en tireront un très grand profit, c’est exagérer les rentrées d’argent et omettre certains coûts, ou manques à gagner. Prenons le cas des droits de douane, qui représentent actuellement jusqu’à 20 % des recettes de certains États. Il faudra les remplacer par d’autres impôts, sur la consommation ou sur le revenu, qui auront des effets non négligeables sur le niveau de vie, donc sur la consommation et la croissance. Autre oubli notoire, les conséquences du non-protectionnisme sur un secteur industriel naissant et encore fragile. Dans un système totalement libéral, le principe de l’avantage compétitif voudrait que les capitaux et les emplois circulent librement pour aller s’exprimer dans le secteur où ils sont le plus utiles. Malheureusement, ce schéma ne fonctionne que dans un monde idéal où le plein-emploi est assuré. La théorie de la mondialisation fait tout bonnement abstraction des coûts sociaux de fermeture ou de maintien d’une activité. Quant aux rentrées d’argent, tout porte à croire qu’elles ne seront pas aussi substantielles que promis. La libéralisation totale des échanges provoquera des modifications en profondeur de certains régimes internationaux qui constitueront autant de handicaps. Ainsi du droit international de la propriété intellectuelle. Aujourd’hui, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) modère son application aux pays du Sud. À l’avenir, il faudra s’aligner sur le système de protection des brevets et licences en vigueur aux États-Unis, ce qui augmentera nettement le prix des médicaments, des logiciels ou encore des produits culturels dans les pays pauvres. Qui risquent donc de dépenser beaucoup plus qu’ils ne gagnent. Un autre changement d’importance concerne l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT), racine historique de l’OMC. Il y a fort à parier qu’une grande puissance comme les États-Unis va s’empresser de renier les règles multilatérales du GATT pour redéfinir un ensemble d’accords préférentiels et jouer de sa sphère d’influence au gré de ses envies, favorisant les uns, isolant les autres. Une troisième source d’inquiétude réside dans l’avenir du Système monétaire international (SMI), dont l’instabilité oblige déjà les pays pauvres à maintenir un certain niveau de réserves en devises. La suppression du SMI devrait accroître le déséquilibre et obliger ces pays à augmenter leurs réserves, diminuant d’autant leur capacité d’investissement dans l’outil de production.
Qu’il faille amener les nations riches à réduire leurs barrières douanières et les pays en développement à se montrer plus réceptifs aux produits occidentaux peut paraître évident. Hélas, cela ne suffira pas. Les pauvres continueront à payer la facture. Mais il serait dans le même temps inéquitable de ne pas toucher au protectionnisme occidental. En clair, les problèmes soulevés par les mécanismes du commerce international sont trop complexes pour être résolus par la seule « libéralisation des échanges ».

* Professeur d’économie politique à la London School of Economics.