Politique

[Série] Maroc-Algérie : Jeune Afrique pris entre deux feux (4/4)

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Mis à jour le 28 février 2021 à 16:18
Marwane Ben Yahmed

Par Marwane Ben Yahmed

Directeur de publication de Jeune Afrique.

L’ancien président algérien Abdelaziz Bouteflika passe devant une garde républicaine avec le roi du Maroc Mohammed VI à l’aéroport d’Alger, le 21 mars 2005. © REUTERS/Zohra Bensemra

« Maroc-Algérie : demain, la guerre ? » (4/4). La question du Sahara n’empoisonne pas seulement les relations entre le Maroc et l’Algérie. Jeune Afrique, toujours interdit de diffusion en Algérie, est aussi une victime collatérale des tensions entre les deux pays.

« La création d’un climat passionnel, les insultes, non seulement entre dirigeants mais surtout entre les masses, encore sensibles au particularisme et au nationalisme, creusent un fossé qu’il sera difficile de combler. » Cette prédiction, formulée en 1964, émane du plus « marocain » des dirigeants algériens, feu Mohamed Boudiaf. Plus d’un demi-siècle plus tard, elle continue hélas de se vérifier chaque jour. Le conflit qu’entretiennent depuis des décennies les frères ennemis du Maghreb est connu de tous et s’exporte un peu partout, de la mal nommée Union du Maghreb arabe, dont les réunions ne se tiennent même plus, à l’Union africaine, théâtre naturel des passes d’armes entre Alger et Rabat, qui n’a réintégré l’institution qu’en 2017 après trente-trois ans d’absence.

Cette « paix très froide », comme la décrivent les diplomates de la région, dont la traduction la plus aberrante est la fermeture d’une frontière de 1 600 km depuis 1994, empoisonne la vie du continent tout entier et paralyse le Maghreb en premier lieu.

Aveuglées par un ressentiment pavlovien, les élites politiques, économiques et intellectuelles des deux pays s’obstinent à perpétuer un conflit anachronique. Pis, depuis les années 2000, nous assistons à une délirante course aux armements. Equipements militaires russes pour l’Algérie, occidentaux pour le Maroc. Des investissements lourds qui seraient sans doute plus utiles ailleurs…

Cette animosité devenue au fil des lustres viscérale, comme entre chien et chat, cet inextricable écheveau de rancœur et de fiel, Jeune Afrique (JA) en a souvent été la victime collatérale. Notamment côté algérien, pour qui notre média devait choisir son camp. Un nœud gordien qui provoqua moult crises. Interdit pendant deux décennies de diffusion sur le territoire algérien, entre 1978 et 1998, JA a de nouveau subi les foudres des autorités il y a un peu plus de deux ans.

À la fin de mars 2018, notre distributeur sur place avait alors reçu une notification du ministère de la Communication – si l’on peut l’appeler ainsi ! – lui enjoignant de ne plus importer JA ni d’autres titres de Jeune Afrique Media Group (The Africa Report), ou proches de lui, comme La Revue, éditée, comme l’on sait, par Béchir Ben Yahmed, et Afrique Magazine, qui appartient à Zyad Limam. Seuls une centaine d’exemplaires de JA étaient autorisés à franchir la frontière. Ils étaient destinés au gouvernement, à la présidence et à diverses institutions, qui ne pouvaient apparemment se passer de leur lecture hebdomadaire…

Oukase d’un autre temps

En creusant un peu, et même beaucoup tant il est difficile dans ce pays d’obtenir la moindre information, nous avons fini par identifier la raison de cet oukase d’un autre temps. En gros : JA serait trop négatif vis-à-vis de l’Algérie. Et, bien sûr, trop indulgent avec le voisin marocain. Une goutte d’eau a fait déborder le vase : l’interview de Nasser Bourita, le ministre marocain des Affaires étrangères, publiée à la mi-mai de la même année (voir JA n° 2992).

Ce dernier n’y était certes pas allé de main morte avec Alger. Mais comment s’en étonner dans le climat de grande tension qui prévaut actuellement entre les frères ennemis maghrébins ? Ce que le gouvernement algérien oublie de dire, c’est que, outre le fait que nous exerçons notre métier de la manière la plus objective possible, nous nous escrimons depuis de nombreuses années à tenter d’ouvrir nos colonnes à ses dirigeants pour leur permettre d’exprimer leur point de vue. Nous ne comptons plus les demandes d’interview adressées aux différents Premiers ministres, ministres des Affaires étrangères, responsables du Front de libération nationale (FLN) ou patrons d’entreprises publiques. Toutes sont restées lettre morte. Pas de son, pas d’image.

La nouvelle Algérie, née du déclenchement du Hirak et de la chute de la maison « Boutef », laissait augurer un retour à la normale. Las !

Il fut un temps pas si lointain où, en dépit des tensions, des a priori, des soupçons ou des accès de paranoïa, certains canaux de discussion restaient ouverts. L’auteur de ces lignes peut en témoigner, qui a passé de longues heures à débattre avec les Larbi Belkheir, Ali Benflis, Ahmed Ouyahia, Abdelmalek Sellal, Abdelkader Messahel, Djamel Ould Abbes, Hachemi Djiar et bien d’autres. Ces discussions furent parfois un peu animées, mais elles avaient au moins le mérite d’exister. Souvent, le supposé parti pris pro-marocain de JA dans l’affaire du Sahara occidental nous était reproché. De manière plus ou moins sibylline.

Puis la vindicte d’El-Mouradia, le palais présidentiel, s’est donc une nouvelle fois abattue sur nous courant 2018, à la fin de l’ère Bouteflika. Quand il s’est agi d’exiger avec le nouveau pouvoir la fin de l’interdiction qui nous frappait, quelques mois après l’élection d’Abdelmadjid Tebboune, pour la première fois depuis longtemps nous pûmes enfin de nouveau échanger. Notamment avec le ministre conseiller à la présidence chargé de la communication, Belaïd Mohand Oussaïd.

Ou avec le ministre de la Communication, Amar Belhimer, un ancien journaliste réputé pour son ouverture d’esprit. La nouvelle Algérie, née du déclenchement du Hirak et de la chute de la maison « Boutef », laissait augurer un retour à la normale.

Gilles de la Tourette

Quelle ne fut pas notre surprise quand, lors d’une discussion de plus d’une heure avec Oussaïd, l’essentiel du débat concernait encore et toujours le Maroc, l’ennemi juré, ses velléités « colonialistes » sur le Sahara, la perfidie de ses dirigeants à la tête d’un « royaume de trafiquants » et j’en passe ! Sans oublier, évidemment, de nous reprocher notre tropisme pro-chérifien et de nous enjoindre d’ouvrir enfin les yeux. En lieu et place du changement annoncé, au moins celui des mentalités, la même antienne obsessionnelle, énième éruption verbale anti-royaume aux allures de symptômes du syndrome de Gilles de la Tourette…

Pour nous à JA, qui avons accompagné au plus près l’histoire contemporaine de ce pays à nul autre pareille, et ce dès la guerre de libération, c’est un véritable crève-cœur

Incompréhensible, alors que l’Algérie a tant de défis à relever et tellement d’autres chats à fouetter. Suicidaire, quand on sait que l’écrasante majorité de la population entend qu’on lui parle d’avenir tandis que ses dirigeants, quels qu’ils soient, s’entêtent à vivre dans le passé, préférant, dès qu’ils en ont l’occasion, s’arc-bouter sur les querelles surannées entretenues avec le Maroc ou avec la France. Nous en sommes toujours là, cinquante-sept ans après la prédiction de Boudiaf. Et pour nous à JA, qui avons accompagné au plus près l’histoire contemporaine de ce pays à nul autre pareille, et ce dès la guerre de libération, c’est un véritable crève-cœur…