Politique

Libye : le nouveau Premier ministre Abdulhamid Dabaiba connecté à Ankara et Moscou

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Abdulhamid Dabaiba (à g.) avec Denis Sassou Nguesso, le président congolais, lors d’une réunion sur la Libye, à Brazzaville, en septembre 2017.

Abdulhamid Dabaiba (à g.) avec Denis Sassou Nguesso, le président congolais, lors d’une réunion sur la Libye, à Brazzaville, en septembre 2017. © theobservatory

La Libye s’est dotée d’un nouvel exécutif qui sera chargé de mener le pays à des élections générales en décembre 2021. Qui sont les nouveaux hommes forts de Tripoli ?

La Libye s’est réveillée le 6 février avec un nouveau président, Mohamed Younes el-Menfi, deux vice-présidents, Moussa al-Koni et Abdullah Hussein Al-Hafi, ainsi qu’un nouveau Premier ministre, Abdulhamid Dabaiba. Ce Conseil présidentiel restreint a été élu à Genève dans le cadre du Forum du dialogue politique libyen (FDPL), processus mené par la mission des Nations unies en Libye (UNSMIL). Un résultat inattendu.

La liste menée par Mohamed Younes el-Menfi a en effet déjoué les pronostics prévoyant la victoire du duo formé par le président de la Chambre des représentants, Aguila Saleh, et du ministre de l’Intérieur, Fathi Bachagha, en remportant le vote à la majorité avec 39 voix sur 75.

Les inconnus du Conseil présidentiel

Les nouveaux élus s’activent désormais pour former d’ici vingt et un jours leur gouvernement de transition, qu’ils devront soumettre à la Chambre des représentants pour adoption par vote. En cas de rejet, leur nomination devra être validée par un vote de la commission du FDPL. Tandis que le Premier ministre, Abdulhamid Dabaiba, est déjà apparu dans plusieurs médias, les autres membres du Conseil présidentiel demeurent inconnus du grand public. Jeune Afrique se penche sur ce nouveau quatuor libyen.

• Mohammed Younes el-Menfi, un président méconnu

Le nouveau président, Mohammed Younes el-Menfi, est inconnu du grand public. Né en 1976, il est originaire de Tobrouk, dans l’est du pays, et appartient à la tribu des Mnefa. Bien qu’il représente la Cyrénaïque, Mohammed Younes el-Menfi n’en est pas moins lié au gouvernement d’accord national (GNA) de Tripoli. Fayez al-Sarraj avait nommé ce diplomate ambassadeur de Libye en Grèce avant qu’Athènes ne le renvoie à la suite de la signature de l’accord maritime entre Tripoli et Ankara en novembre 2019. Mais Mohammed Younes el-Menfi connaît les arcanes de la scène politique libyenne : il a officié comme membre du Congrès général national formé en 2012 et dissous en 2014.

Qualifié de pragmatique, Mohammed Younes el-Menfi n’a cependant guère d’accointances dans l’Est. Il n’a pas de relations avec Khalifa Haftar, ni avec le président de la Chambre des représentants, Aguila Saleh. Une faiblesse dont il pourrait pâtir pour les négociations sur la composition de son futur gouvernement alors que son Premier ministre, Abdulhamid Dabaiba, s’avère plus influent, dans l’Ouest comme dans l’Est.

• Abdulhamid Mohamed Dabaiba, un businessman controversé

À 63 ans, Abdulhamid Mohamed Dabaiba endosse le prestigieux costume de Premier ministre. Originaire de la ville de Misrata, Dabaiba est l’un des hommes forts de la puissante cité-État.

Originaire de Misrata, le Premier ministre est l’un des hommes forts de la puissante cité-État

Le milliardaire a bâti sa fortune sous le régime de Mouammar Kadhafi, durant lequel il a dirigé l’entreprise publique de BTP Lidco.

Abdulhamid Mohamed Dabaiba est issu d’une puissante famille de businessmen. Ex-maire de Misrata, son frère, Ali Ibrahim Dabaiba, dirigeait jusqu’à la révolution de 2011 l’agence publique chargée du développement des infrastructures Odac (Organisation for Development of Administrative Centres). Il est visé à ce titre par l’enquête de policiers écossais sur des détournements de fonds opérés durant son mandat, impliquant également ses fils Osama et Ibrahim.

Mais ce n’est pas la seule affaire qui éclabousse la famille. Lors du processus de discussions de la mission onusienne, Abdulhamid Dabaiba a été accusé d’avoir offert 200 000 dollars à des membres du FDPL pour obtenir des votes en sa faveur. L’UNSMIL avait annoncé le lancement d’une enquête sur ces allégations.

Pragmatique

Au-delà de ses affaires, l’ex-patron du club de foot tripolitain Al-Ittihad s’est forgé une image politique. En 2018, Abdulhamid Mohamed Dabaiba a fondé son propre mouvement, Avenir de la Libye (Libya al-Mustakbal), sur un programme de réunification du pays. Abdulhamid Dabaiba est perçu comme un homme consensuel capable de faire le grand écart entre les différents courants idéologiques libyens.

Surtout, le businessman ne manque pas d’entregent. Il a de bonnes connexions avec Ali al-Sallabi, le prédicateur des Frères musulmans en Libye, mais également avec les kadhafistes. Par ailleurs, il n’est pas fermé à des discussions avec le camp de l’Est. Un louvoiement souvent critiqué par ses détracteurs.

À l’étranger, Abdulhamid Mohamed Dabaiba s’est également forgé de solides réseaux. Il est proche de la Turquie, soutien de Tripoli, où il a noué d’importantes relations commerciales. Mais le nouveau Premier ministre libyen cultive aussi de bonnes relations avec Moscou, allié du général Haftar.

• Musa al-Koni, l’homme du Fezzan

Élu en tant que représentant du Sud libyen, Musa al-Koni est un Touareg originaire d’Oubari. Ce diplomate a occupé de hautes fonctions sous la présidence de Fayez al-Sarraj dont il a été un temps vice-président du Conseil présidentiel. Mais il avait démissionné avec fracas de ses fonctions en 2017 dénonçant l’incapacité du GNA à sortir le pays de la crise. Cette posture avait alors été perçue comme un revirement de ses positions en faveur du général Khalifa Haftar.

Exil à Paris

Avant de siéger à Tripoli, Musa al-Koni avait également officié en tant qu’ambassadeur de Libye au Mali de 2005 au début de la révolution libyenne, en 2011. Il avait alors fait défection avant de s’exiler à Paris d’où il avait appelé à combattre le régime de Mouammar Kadhafi.

Musa al-Koni a officié en tant qu’ambassadeur au Mali de 2005 à 2011

Le Fezzan reste une région hautement stratégique marquée par une instabilité endémique liée aux guerres communautaires. Le sud du pays compte d’importants champs pétroliers exploités par des entreprises étrangères (l’italien Eni et l’espagnol Repsol). Or les Touaregs et la tribu des Ouled Souleymane de la région se disputent la responsabilité de la sécurité de ces champs.

• Abdullah Hussein al-Lafi, proche des milices

Nommé membre du Conseil présidentiel pour la région tripolitaine, Abdullah Hussein al-Lafi est un élu de la Chambre des représentants de Tobrouk depuis 2014. Il s’était cependant rallié au groupe de députés ayant fait dissidence dans l’Ouest.

Abdullah Hussein al-Lafi passe pour proche des milices de Zawiya

Originaire de Zawiya, située sur la côte, à 50 km de Tripoli, Abdullah Hussein al-Lafi passe pour proche des milices de la ville. Ces dernières ont combattu aux côtés des milices tripolitaines lors de l’offensive que Khalifa Haftar avait lancée contre la capitale en avril 2019.

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