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Burundi : Évariste Ndayishimiye va-t-il rompre avec la méthode Nkurunziza ?

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Mis à jour le 10 février 2021 à 10h53
Evariste Ndayishimiye lors de sa prestation de serment, le 19 juin 2020, à Gitega

Evariste Ndayishimiye lors de sa prestation de serment, le 19 juin 2020, à Gitega © CHINE NOUVELLE/SIPA

Après cinq années de tensions sous Pierre Nkurunziza, le président burundais veut ramener le pays sur la scène diplomatique et normaliser ses relations avec ses partenaires occidentaux. Mais les signaux envoyés sont parfois contradictoires…

Le 26 janvier 2020, alors qu’il venait tout juste d’être choisi pour représenter le CNDD-FDD à l’élection présidentielle, Évariste Ndayishimiye avait juré, s’il était élu, de suivre les traces de Pierre Nkurunziza. En le désignant comme « [son] Moïse », Ndayishimiye laissait peu de place aux doutes : même si le président sortant avait remporté son ultime mandat aux forceps en 2015, et même si celui-ci avait été marqué par un fort isolement diplomatique, il ne fallait pas s’attendre à une révolution du côté du palais de Gitega.

Un an plus tard, qu’en est-il ? Après avoir aisément remporté un scrutin contesté, Ndayishimiye a d’abord joué la carte de la continuité. Son premier gouvernement l’illustre bien, avec la nomination à des postes-clés de deux faucons : Alain Guillaume Bunyoni, ancien bras droit de Nkurunziza et pilier de son système sécuritaire, s’est vu confier la primature et Gervais Ndirakobuca, alias « Ndakugarika » (littéralement « je vais t’étendre raide mort », en kirundi), le ministère de l’Intérieur. Ces deux généraux passés par le maquis sont sous sanctions internationales depuis 2015, accusés d’avoir joué un rôle dans la répression des manifestations après la réélection de Nkurunziza.

Ce casting familier a inquiété ONG et diplomates, qui guettaient avec impatience les premiers signes d’un assouplissement du régime après le décès brutal de l’ex-président, le 8 juin 2020. Depuis, Ndayishimiye souffle le chaud et le froid, le plus souvent en phase avec la politique de son prédécesseur, et parfois en légère rupture. La nuance entre les deux reste subtile.

Reprise du dialogue

La principale évolution à ce stade est à chercher sur le plan diplomatique. Là où les cinq dernières années au pouvoir de Pierre Nkurunziza ont été marquées par de multiples tensions avec les voisins de la sous-région, avec l’ONU et l’Union européenne, les premiers mois d’Évariste Ndayishimiye illustrent une volonté de rapprochement avec la communauté internationale.

Ennemi numéro un du régime Nkurunziza, qui l’accusait de protéger les putschistes de 2015, le Rwanda n’est désormais plus infréquentable. Après avoir fait preuve de méfiance et dénoncé son « hypocrisie » en août dernier, Ndayishimiye a entamé un timide réchauffement avec son voisin. Celui-ci pourrait toutefois être laborieux. Si, du côté de Kigali, on estime que « la relation peut être rétablie sans conditions préalables », le président burundais réclame toujours l’extradition des putschistes et le retour des réfugiés.

Le régime de Ndayishimiye change aussi de ton vis-à-vis de ses partenaires occidentaux. Et ces derniers semblent pour l’instant s’en satisfaire. Le 4 décembre, le Conseil de sécurité de l’ONU a retiré le Burundi de son agenda politique, estimant que la situation sécuritaire s’y était améliorée et que les élections « globalement pacifiques » de mai 2020 avaient ouvert « une nouvelle phase ».

Ndayishimiye a besoin que la communauté internationale desserre l’étau pour sortir son pays du marasme

Si l’ONU a tout de même appelé Gitega à « lutter contre les violations des droits de l’homme et autres problèmes persistants », cette décision signifie que le pays ne fait désormais plus l’objet d’un rapport spécifique tous les trois mois, ce que les autorités burundaises réclamaient depuis plusieurs années. Elles célèbrent aujourd’hui une « victoire » diplomatique, même si certains observateurs estiment qu’il s’agit surtout d’un « constat d’impuissance » des Nations unies.

L’autre « réussite » dont se réjouit Gitega est la reprise du dialogue politique avec l’Union européenne, le 2 février. Régulièrement qualifiés « d’impérialistes », les diplomates européens n’avaient, ces dernières années, plus aucun accès aux plus hautes autorités du pays. Ces échanges doivent en principe aboutir, d’ici à la fin de l’année, à une solution « satisfaisante » pour les deux parties. Ce qui se traduirait par la levée des sanctions économiques et financières prises en 2016, qui coupaient le pays des bailleurs européens.

Ndayishimiye, qui a fait campagne sur les questions de pauvreté, a impérativement besoin que la communauté internationale desserre l’étau pour sortir son pays du marasme. « À partir du moment où le Conseil de sécurité retire le Burundi de son agenda, l’Union européenne a peu de raisons de s’y opposer. C’était un préalable indispensable », explique Thierry Vircoulon, chercheur à l’Institut français des relations internationales (Ifri).

« Nous avons toujours cru au dialogue, ajoute un diplomate européen. Ce sont les autorités burundaises qui s’étaient retirées. Désormais, elles tiennent un langage différent, nous ne sommes plus qualifiés de colons. Il n’est pas question de lever immédiatement les mesures, mais il faut donner un minimum de crédit à cette nouvelle administration. »

Place à la realpolitik

Mais sur le terrain, les choses ont-elles réellement changé ? Critiqué pour sa passivité dans la lutte contre le coronavirus, Nkurunziza disait s’en remettre à la « protection divine ». À son arrivée au pouvoir, Ndayishimiye a d’abord amorcé un spectaculaire virage, en faisant du virus l’une de ses priorités. Mais en décembre dernier, le président burundais a de nouveau changé de discours, affirmant que « le virus n’existe pas au Burundi ».

Ce n’est pas le seul aspect sur lequel la nouvelle administration tient un discours ambigu. La grâce présidentielle accordée le 24 décembre aux quatre journalistes du média Iwacu, arrêtés en octobre 2019 et condamnés à l’issue d’une procédure judiciaire très critiquée, avait ainsi été interprétée comme un geste de bonne volonté. Elle avait d’ailleurs été immédiatement saluée par le représentant de l’UE au Burundi, Claude Bochu, qui évoquait alors un « excellent présage pour la nouvelle année ». Le 28 janvier, Ndayishimiye a aussi annoncé qu’il souhaitait entamer un dialogue avec la presse.

Mais ces annonces sont à accueillir avec précaution, alors que nombre de médias ont dû quitter le Burundi après les élections de 2015 et exercent toujours en exil. « Les conditions ne sont pas réunies à ce stade pour un retour au pays, explique le patron de l’un d’entre eux. La libération des quatre journalistes a occulté tout le reste. C’est une bonne nouvelle mais Iwacu est toujours bloqué. On ne peut pas parler d’ouverture et bloquer les médias qui sont au pays. »

De leur côté, la société civile et l’opposition en exil s’inquiètent de voir les partenaires du Burundi assouplir leurs positions alors que nombre d’entre eux ont été contraints à quitter le pays. À Gitega en revanche, on se réjouit de « l’esprit d’ouverture et de confiance mutuelle qui a caractérisé la reprise du dialogue politique » avec l’UE.

L’essentiel, pour les Occidentaux, est la stabilité du pays. Ce qui ne signifie pas forcément la paix »

Il semble que les années de bras de fer laissent aujourd’hui place à la realpolitik. « Le pouvoir essaye de lâcher du lest sans perdre son ADN, ce qui convient à la communauté internationale. L’UE, elle, a compris qu’il fallait changer de stratégie. La carte des sanctions et des droits de l’homme a montré ses limites », explique, pragmatique, un diplomate en poste dans la région.

Sur le terrain, la décision se justifie aussi par le fait que le Burundi s’est entre temps considérablement rapproché de la Chine et de la Russie, moins pointilleux sur ces questions. Pékin a, notamment, beaucoup investi dans les infrastructures et construit le nouveau palais présidentiel inauguré en février 2019 à Bujumbura.

Violations des droits de l’homme

« Tout n’est pas idéal, mais l’essentiel, pour les Occidentaux, est de savoir si le pays est stabilisé. Ce qui ne signifie pas forcément qu’il est en paix », résume notre source diplomatique. « Cela ne veut pas dire que nous oublions la question des droits de l’homme », poursuit un autre diplomate qui précise : « L’UE n’est pas la CPI. Il y a un organe qui a la charge d’enquêter. »

Si le « dossier Burundi » semble en effet classé à New York, il ne l’est pas à Genève, où siège la Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Après d’intenses discussions diplomatiques, le mandat de la commission d’enquête de l’ONU, lancée en 2016, a finalement été prolongé.

« Plusieurs pays étaient sensibles au discours du Burundi après les élections, explique le juriste et diplomate sénégalais Doudou Diène, président de cette commission. Nous n’avons pas d’idées préconçues mais nous allons continuer à enquêter, parce que notre dernier rapport, paru en septembre dernier, indique et documente la persistance des violations des droits de l’homme ».

Selon Doudou Diène, dont le prochain rapport paraîtra en juin, il est donc trop tôt pour dire si les choses ont réellement changé. « Nous estimons que les facteurs de risque continuent à être les mêmes : en matière d’espace démocratique, de liberté d’information, de lutte contre l’impunité, ils n’y a pas eu de changements qualitatifs. Il n’y a pas de poursuites judiciaires contre les Imbonerakure [membres de la ligue des jeunes du parti au pouvoir], que nous identifions pourtant parmi les responsables des violations. »

Un « dur » à la tête du parti au pouvoir

« Un point montre qu’au fond, les choses ne changent pas, affirme Thierry Vircoulon. C’est la très grande stabilité du personnel politique du CNDD-FDD. » L’appareil d’État semble en effet s’appuyer sur les mêmes bases que sous la présidence de Pierre Nkurunziza, qui était déjà, à l’époque, traversée par des tensions en interne entre partisans de l’ouverture et ceux qui s’y opposent.

Le président trace des lignes qui sont positives, mais il faut voir jusqu’où il ira »

Dernière illustration en date, l’élection à la tête du CNDD-FDD de l’ancien président du Sénat, Révérien Ndikuriyo. Cadre du parti passé par le maquis, comme il est de tradition pour ceux qui occupent ce poste, il est classé parmi les « durs ». Il est aussi connu pour certaines sorties polémiques. En 2015, il avait ainsi appelé à « pulvériser les quartiers contestataires » de Bujumbura. Mais au cours du congrès du CNDD-FDD qui a pris acte de cette nomination, Ndayishimiye a appelé ses partisans à ne pas considérer l’opposition comme des ennemis…

« C’est paradoxal, conclut un diplomate. Le nouveau président trace des lignes qui sont positives, mais il faut voir jusqu’où il ira. Et de notre côté, il nous faut un peu miser sur l’avenir. »

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