Politique

Législatives en Côte d’Ivoire : quand le RHDP sort les grands moyens

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Adama Bictogo, le secrétaire exécutif et chef d’orchestre du RHDP, lors d’un meeting à Abidjan, le 9 juillet 2020.

Adama Bictogo, le secrétaire exécutif et chef d’orchestre du RHDP, lors d'un meeting à Abidjan, le 9 juillet 2020. © Luc Gnago/REUTERS

Alors que l’opposition ira aux législatives du 6 mars en ordre dispersé, Alassane Ouattara mise sur un bataillon de candidats-ministres pour obtenir la majorité absolue à l’Assemblée nationale.

Nul doute qu’il doit être pressé de passer à autre chose. Réélu pour un troisième mandat avec plus de 94% des suffrages le 31 octobre, à l’issue d’un scrutin boycotté par une large partie de l’opposition et marqué par des violences, Alassane Ouattara voit probablement dans les législatives du 6 mars l’occasion de clore le chapitre d’une séquence électorale tendue qui a suscité nombre de critiques, y compris à l’étranger.

D’autant que, cette fois-ci, ses opposants – Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo en tête – ont accepté de jouer le jeu des urnes. « C’est déjà une grande victoire pour le président, se félicite un de ses intimes. Pour la première fois depuis bien longtemps, les principaux partis politiques du pays participent à une même élection. »

Pour le président, il n’en reste pas moins obligatoire de confirmer sa victoire à la présidentielle. Impossible de mener à bien son programme sans avoir les mains libres à l’Assemblée nationale. Il ambitionne donc d’obtenir une majorité absolue, soit plus de 128 députés sur les 255 que compte l’hémicycle. Son parti, le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), en compte aujourd’hui 148. L’objectif est donc d’en obtenir au moins autant, voire plus. « Si nous parvenions à obtenir 65% des voix [soit 165 sièges], ce serait bien », glisse un cadre du parti.

Pour y parvenir, Alassane Ouattara et son état-major ont donc déployé les grands moyens. Le RHDP présente des candidats dans les 205 circonscriptions que compte le pays. Parmi eux, une trentaine de ministres, soit la quasi-totalité du gouvernement, brigueront des sièges de députés dans leur région d’origine. Hamed Bakayoko, le Premier ministre, sera candidat à Séguéla. Ally Coulibaly, le ministre des Affaires étrangères, se présentera à Dabakala. Sidi Tiemoko Touré, le porte-parole du gouvernement, sera en lice à Béoumi. Kandia Camara (Éducation nationale) et Anne Ouloto (Assainissement) seront, elles, candidates à Abobo et Toulepleu. Kobenan Kouassi Adjoumani, Mamadou Touré, Eugène Aka Aouélé, Sidiki Konaté… La liste des ministres en quête d’onction populaire est longue.

Pression

Plusieurs proches collaborateurs du chef de l’État seront aussi candidats. Patrick Achi, le secrétaire général de la présidence, et Fidèle Sarassoro, son directeur de cabinet, se présenteront à Adzopé et Sinematiali. Adama Bictogo, le secrétaire exécutif du RHDP, sera lui en campagne à Agboville. Autre candidature non ministérielle : celle du journaliste Venance Konan, le directeur du quotidien Fraternité Matin, qui représentera le parti à Daoukro, fief d’Henri Konan Bédié.

En dépêchant ses lieutenants dans leurs bastions respectifs, Alassane Ouattara cherche d’abord à assurer sa victoire. Plusieurs d’entre eux sont déjà députés. D’autres se présentent pour la première fois. Mais tous sont, en raison de leur statut, des personnalités en vue dans leur région. « En étant ministre, il est évident qu’on a une certaine notoriété et que cela peut aider. Mais nous ne sommes pas des candidats invincibles pour autant. Il faut donc rester humble et ne surtout pas penser que la victoire est déjà acquise », tempère une figure du gouvernement.

Dans l’esprit du président, il est aussi bon que les membres de son équipe jouissent d’une légitimité populaire et qu’ils se frottent au verdict du suffrage universel. « Plusieurs ministres sont déjà députés, maires ou présidents de conseil régionaux. Il est normal qu’ils redescendent dans l’arène pour se confronter de nouveau au vote des électeurs. Pour ceux qui ne sont pas encore élus, ce sera forcément un test important », explique-t-on dans l’entourage de Ouattara. Voire un gage pour la suite de leur carrière… Le chef de l’État doit en effet nommer son nouveau gouvernement après les législatives. Il scrutera donc de près les résultats de chacun avant de trancher. « Être élu ne sera pas une condition exclusive, mais ce sera évidemment un critère important quand il faudra faire des arbitrages », estime un proche du président.

Être élu ne sera pas une condition exclusive pour garder son poste ou entrer au gouvernement, mais ce sera évidemment un critère important. »

Pour les ministres, la pression est donc palpable. « Une élection est un challenge. En tant que ministre, on doit être capable de le relever. Et forcément, on attend de nous que l’on gagne », glisse un candidat. En incarnant le gouvernement et en représentant directement Alassane Ouattara, ces membres de l’exécutif sont aussi plus exposés aux critiques de leurs rivaux. Et compte tenu des tensions et violences qui ont entaché ces derniers mois, pas sûr que cela constitue toujours un avantage. « Ce n’est pas le gouvernement qui va aux législatives, mais des individus qui ont mûrement réfléchi leur décision de se présenter dans leur circonscription, répond l’un d’eux. Être candidat comporte toujours une prise de risque, que l’on soit ministre ou non. »

Opposition dispersée

À un mois du scrutin, les hérauts du RHDP ne ménagent donc pas leurs efforts. Ils multiplient les déplacements, meetings et réunions dans leur fief. Occupés à Abidjan durant la semaine, les ministres se rendent dans leur département le week-end pour battre campagne. « Aucune élection n’est gagnée d’avance, rappelle un cadre du parti. Il faut être sans cesse sur le terrain, pour aller à la rencontre des électeurs et les convaincre du bien fondé de notre action, tant au niveau local que national. »

À chaque fois que deux de ces trois grands partis s’allient, ils sont majoritaires face au troisième », prédit un cadre du FPI pro-Gbagbo.

Malgré ces discours prudents, les candidats du parti présidentiel affichent une certaine sérénité. Surtout depuis l’échec du projet de grande coalition de l’opposition, qui ambitionnait de présenter des candidats uniques dans chaque circonscription. Au final, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) d’Henri Konan Bédié et le Front populaire ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbo ont formé une alliance et présenteront des candidats communs dans de nombreuses circonscriptions, mais le FPI de Pascal Affi N’Guessan s’en est écarté et des centaines d’indépendants ont décidé de maintenir leurs candidatures. « Cela aurait été plus compliqué si l’opposition avait formé un bloc uni et compact face à nous », analyse un candidat du RHDP.

Ces dernières semaines, le ton a commencé à monter entre les différents camps. Face aux opposants qui continuent à dénoncer la légalité du troisième mandat d’Alassane Ouattara, les cadres du RHDP rendent coup pour coup. « Après leur échec à la présidentielle et les violences qu’ils ont provoqué, les opposants n’ont plus que les législatives pour essayer de rebondir. Mais la population n’est plus dupe. Ils se sont discrédités et ils ne sont plus audibles », accuse un responsable du parti. Comme lors de la présidentielle, d’autres agitent le chiffon identitaire et reprochent à leurs adversaires de jouer sur la fibre ethniciste. Des accusations balayées par l’opposition, qui dénonce une manipulation visant à faire peur aux Ivoiriens.

Dans les rangs du RHDP, beaucoup ironisent aussi sur « l’union de façade » entre le PDCI et le FPI. Il n’empêche. Dans certaines régions comme l’Ouest, historiquement acquise à Laurent Gbagbo, ou le Centre, fidèle à Bédié, les troupes d’Alassane Ouattara pourraient bien être mises en difficulté. Tout dépendra notamment du score des pro-Gabgbo qui, après une décennie de boycott, sont de retour dans l’arène politique. « À chaque fois que deux de ces trois grands partis s’allient, ils sont majoritaires face au troisième, prédit un cadre du FPI pro-Gbagbo. Ils peuvent dire ce qu’ils veulent, mais la victoire ne peut pas nous échapper. »

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