Culture

« La chronique des Bridgerton » : quand une romance de la régence britannique débarque en Afrique sur Netflix

Mis à jour le 13 février 2021 à 14:20

Régé-Jean page et Adjoa Andoh dans « Les Chroniques de Brigerton ».

Avec plus de 80 millions de téléspectateurs, la série produite par l’Africaine-américaine Shonda Rhimes bouleverse le paysage médiatique. Et pourrait bien contribuer à changer la société.

Osons une exagération. Bientôt le monde se divisera en deux catégories : ceux qui regardent La Chronique des Bridgerton et les autres. Adapté de la saga littéraire de Julia Quinn et disponible sur Netflix depuis le 25 décembre, le drame historique produit par Shonda Rhimes fait un carton. Selon la plateforme de  streaming, qui a signé un contrat de 150 millions de dollars avec la papesse du soap opera, la série figure dans le Top 10 des contenus les plus regardés dans 83 pays, hors Japon. Avec déjà plus de 82 millions de spectateurs à travers le monde, elle serait la plus populaire de son histoire, n’en déplaise à ceux qui raillent un « conte rose bonbon et bleu layette ».

L’histoire se déroule dans l’Angleterre du milieu du XIXe siècle, sous la Régence. Dans la haute société londonienne, la saison des « débutantes » bat son plein. Au rythme des bals et des réceptions, les mères de la noblesse viennent présenter à la Reine Charlotte leurs filles en âge d’être mariées. Quatrième de la fratrie des Bridgerton, Daphne est sacrée « joyau de la saison » par sa Majesté, ce qui fait d’elle la meilleure promise du moment.

Afin d’attirer les plus beaux partis, elle conçoit un stratagème avec le célibataire le plus convoité, le très beau Simon Basset, Duc d’Hastings, déterminé, lui, à ne pas se marier : s’afficher ensemble, l’une pour susciter la jalousie et la convoitise des prétendants de son rang, l’autre pour éloigner les mères et leurs filles ambitieuses. Mais désir, amour, cynisme, trahisons, argent et secrets de famille se mêleront à la partie… Une romance costumée des plus conventionnelles donc, qui tient pourtant déjà ses promesses d’addiction sur le continent et dans la diaspora grâce à un ingrédient original : un casting résolument multiracial, qui fait de la diversité l’objet même la série.

Audace de la réalisatrice

En effet, de Paris à Douala en passant par Abidjan, la plupart des passionnés se disent conquis par l’audace de la réalisatrice, qui ose montrer, dans une production d’époque, des Noirs jouant des rôles d’aristocrates, et non plus seulement ceux de domestiques, de valets ou d’esclaves. C’est d’ailleurs un article du Guardian consacré à la forte représentation des Noirs dans la série qui a éveillé l’intérêt d’Alvine Tremoulet, responsable Diversité et Inclusion chez Pfizer, à Paris. « Placer des Noirs au sommet de la pyramide permet de repousser les barrières, d’élargir les horizons. Même si l’on a conscience qu’il s’agit d’une fiction, c’est stimulant de se dire que dans les années 1800, des Noirs ont pu occuper de telles positions. »

Community manager dans une PME américaine à Abidjan depuis une dizaine d’années, la Franco-Guinéenne Linsay Khadia Keita ne dit pas autre chose, elle qui attendait impatiemment la nouvelle production de son idole. Elle fait partie, dit-elle, d’une génération de jeunes femmes noires, urbaines, de la classe moyenne supérieure, qui admirent la militante Shonda Rhimes, la suivent sur les réseaux et se font un devoir de regarder chacune de ses séries. Et cette fois, Rhimes est allée au-delà de ses espérances, en faisant, de surcroît, la part belle aux acteurs issus du continent.

Regé-Jean Page, possible successeur de Daniel Craig dans le rôle de James Bond

Hormis Golda Rosheuvel, la plupart des personnages sont originaires d’Afrique subsaharienne, à commencer par Regé-Jean Page, le sensuel et charismatique Duc d’Hastings. Star planétaire depuis un mois, ce fils d’une infirmière zimbabwéenne et d’un prêtre britannique est présenté comme un possible successeur de Daniel Craig dans le rôle de James Bond. À 31 ans, le comédien a pourtant l’habitude des films traitant des problématiques noires.

Jonathan Bailey et Régé-jean Page dans « La chronique des Bridgerton » sur Netflix.

LIAM DANIEL/NETFLIX

On l’a vu en dresseur de poules dans l’Amérique esclavagiste de Racines, un remake d’une série des années 1970. Dans La Chronique des Bridgerton, Regé-Jean Page a pour partenaire de boxe Martins Imhangbe (Will Mondrich), originaire de l’État nigérian d’Edo dans le sud-ouest (ex-royaume du Bénin), fier de savoir que son personnage est inspiré de la vie d’un pionnier noir de la boxe des années 1800 en Grande-Bretagne.

Autre personnage fort venu d’Afrique subsaharienne, la Ghanéenne-Britannique Adjoa Andoh (Lady Danbury), veuve légendaire qui dirige la ville. Elle a joué notamment la mère du personnage de Martha Jones dans la série anglaise Doctor Who. Ses débuts à Hollywood datent de l’automne 2009 : elle était Brenda Mazibuko dans Invictus de Clint Eastwood.

Faire de la diversité l’objet de la série sans jamais évoquer la couleur de peau des protagonistes

Mais le véritable tour de force de Shonda Rhimes, c’est d’être parvenue à faire de la diversité l’objet de la série, sans jamais évoquer la couleur de peau des protagonistes. « Dans ce Londres de la Régence où les aristos peuvent aussi bien être blancs que noirs ou asiatiques, on regarde sans se poser de question les manières de vivre et d’aimer, les questionnements et les égarements individuels. On est juste captivé par les histoires », précise Linsay Khadi Keïta.

Personne ne dit à Daphne : « Il vient de quel pays, ton duc ? » Nul ne s’interroge sur ces prétendants diversement typés pas plus qu’on ne se retourne sur les couples mixtes déjà constitués. « Ce qui est mis en exergue avant tout, renchérit Alvine Tremoulet, ce sont nos ressemblances et nos similitudes d’humains. » « Et c’est une bonne chose, dans l’époque tumultueuse que nous vivons », souligne l’actrice anglo-guyanaise Golda Rosheuvel qui campe la reine Charlotte, dans une interview-bonus à la série.

La seule référence à la carnation est faite par Lady Danbury, dans l’épisode 4, lorsque, pour encourager le Duc à déclarer son amour à Daphne, elle lui dit : « Nous étions deux sociétés divisées, séparées par la couleur jusqu’à ce qu’un roi tombe amoureux de l’une d’entre nous. L’amour, votre Grâce… peut soulever des montagnes. » Il y a aussi une allusion, indirecte, à l’esclavage, lorsque le vieux Lord qui prétend s’intéresser à Marina Thompson demande à examiner ses dents et son maintien avant de se décider.

 Le principe du « colorblind casting »

Comme dans ses autres séries, qu’il s’agisse de Grey’s Anatomy, Scandal ou Murder, on retrouve Shonda Rhimes avec son esthétique de toutes les couleurs, son casting inclusif. Elle applique le principe du colorblind casting, suivant lequel la couleur de peau n’est plus prise en compte dans le choix des interprètes. Elle peut s’autoriser des anachronismes car, à ses yeux, cela ne change en rien le fond de l’histoire, qui demeure sentimentale.

Comme pour s’opposer au désenchantement du monde, Shonda Rhimes se crée un univers dans lequel elle sublime l’Humain. Totalement ouverte aux autres, mais aussi anarchiste à rebours des dogmes et de l’esprit manichéen, elle a fait le pari d’intégrer tout le monde à la société… « Il y a chez cette productrice une forme d’engagement très subtile parce qu’elle oblige les gens qui regardent ses films à réfléchir », analyse Alvine Tremoulet.

Car mettre en scène une reine Charlotte noire n’a rien de gratuit. Il ne s’agit pas seulement de rendre visible le plus grand nombre de minorités. Mais prouver que chaque acteur est capable de jouer n’importe quel rôle. Ce colorblind casting traduit aussi une certaine évolution dans la lutte antiraciste.

Les films d’époque pour les personnes non-blanches ne devraient pas signifier seulement mettre en lumière un traumatisme

Peu de temps avant la fin du tournage de cette première saison, Regé-Jean Page insistait, dans le magazine InStyle, sur la nécessité de représenter des personnes de couleur, même dans les films historiques : « Mais nous savons tous sourire depuis la nuit des temps. Nous nous sommes tous mariés depuis toujours. Nous avons tous eu de la romance, du glamour et de la splendeur. Représenter cela est extrêmement important, car les films d’époque pour les personnes non-blanches ne devraient pas signifier seulement mettre en lumière un traumatisme. »

Le casting multiracial de Shonda Rhimes vise aussi à rétablir une certaine vérité et sortir des représentations datées et monochromes des sociétés occidentales. Par exemple, ce XIXe siècle qu’on imagine très souvent totalement blanc était déjà multiracial. Les Noirs étaient présents en Angleterre sous la régence. Cité dans un article du quotidien allemand Süddeutsche Zeitung, l’historienne Miranda Kaufman évalue à quelque 15 000 le nombre de Noirs qui vivaient sur le sol britannique. Et ils n’étaient pas tous esclaves.

Si l’abolition de l’esclavage n’est intervenue qu’en 1833, la traite était interdite depuis le 2 mars 1807 grâce à l’émergence, dès la fin du XVIIIe siècle, d’un puissant mouvement abolitionniste, surtout dans les milieux non conformistes. Il est établi que des enfants d’esclaves sont alors parvenus à pénétrer dans les milieux aristocratiques, bien qu’ils n’aient pas accédé au rang de courtisans. À en croire l’historienne et consultante de la série Hannah Graig, le personnage de Will Monrich, meilleur ami du duc, est inspiré de celle de Bill Richmond, pionnier de la boxe dans les années 1800.

Pied de nez aux suprématistes blancs

Selon des chercheurs qui se sont spécialisés sur des pans cachés de l’histoire des Noirs, la reine Charlotte descendrait d’une branche noire de la famille royale portugaise, Alfonso III et sa concubine maure Ouruana. Un de leur fils se serait donc marié à la famille noble de Sousa, qui avait aussi des ancêtres noirs. Les producteurs n’ont pas voulu refléter la réalité vaille que vaille, mais imaginer un univers dans lequel la reine métisse aurait pu transformer la société anglaise. Dans une interview au New York Times, le créateur de la série, Chris Van Dusen, confesse s’être demandé si elle aurait usé de son pouvoir pour élever les Noirs dans la société, leur octroyer des terres, des titres, des duchés…

Directrice générale d’Ascèse, l’une des agences de publicité les plus en vue au Cameroun, Mireille Fomekong avoue être tombée sur la série par hasard, un soir de profond ennui. Pourtant elle ne cache pas son enthousiasme devant « ces personnages souvent issus des classes aisées, conquérants, qu’[elle verrait] bien dans une élite noire mondialisée. » Pour Fomekong, La chronique des Bridgerton entre en résonance avec Black Panther, et prolonge le moment de fierté qu’avait été le blockbuster narrant les aventures du premier super-héros africain.

« Avec ces deux œuvres, on quitte le cinéma de revendication trop intello pour un cinéma divertissement qui, néanmoins, de manière subliminale, sans idéologie apparente, installe durablement des messages essentiels dans nos imaginaires : pour critiquables qu’elles soient, les prochaines luttes seront des luttes de classes, elles prendront le pas sur l’éternelle – et parfois artificielle – confrontation Blancs-Noirs, ces derniers étant toujours les victimes. C’est un pied de nez aux suprématistes blancs qui prospèrent auprès des couches populaires blanches. » Elle y voit même une belle réponse aux revendications du mouvement Black Live Matters

Alvine Tremoulet, elle, estime qu’il y aura un avant et après Bridgerton, « parce que cette série est forcément porteuse d’une évolution dans le casting des acteurs. Les films seront peut-être davantage à l’image de nos sociétés. Et s’il y avait encore un doute, le succès de la série française Lupin, avec Omar Sy, rappelle que la demande est réelle. » Pragmatique, Alvine Tremoulet pense aussi au retour sur investissement de ces séries dans lesquelles le plus grand nombre s’identifient aux personnages. Des exemples d’inclusion et de diversité au service de la performance d’une industrie, conclut-elle.