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Infrastructures : des chantiers à la pelle

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Économie

Olivier Stintzy : « Investir dans les hôpitaux, les écoles, le logement »

Pour ce gestionnaire de fonds, les partenariats public-privé permettent de prolonger la durée de vie des équipements à vocation sociale tout en garantissant leur rentabilité.

Mis à jour le 14 avril 2014 à 16:05

Le financier français a collaboré à plusieurs think tanks spécialisés dans les relations Europe-Afrique. © Camille Millerand/JA

Créée en 2010 par d’anciens membres de Natixis Environnement et Infrastructures, la société d’investissement Edifice Capital a fait du secteur des infrastructures l’un de ses principaux champs d’action. Ses fondateurs ont lancé, en partenariat avec la société de gestion Ycap, deux fonds consacrés à l’Afrique, dont l’un, destiné aux infrastructures, devrait disposer de 400 millions de dollars (287,5 millions d’euros) d’ici à 2015. Responsable du pôle infrastructures Afrique chez Edifice Capital, Olivier Stintzy décrypte l’évolution d’un secteur marqué par l’essor des partenariats public-privé (PPP) dans les projets d’infrastructures sociales.

Propos recueillis par Julien Clémençot.

Jeune Afrique : Quel est l’état des infrastructures sur le continent africain ?

Olivier Stintzy : La faiblesse des infrastructures est le principal obstacle au développement de l’Afrique. Le rapport sur la compétitivité du Forum économique mondial l’a encore mis en évidence en 2013 en donnant une note de 3,3 points sur 7 à l’Afrique subsaharienne dans ce domaine, alors que la santé et l’éducation obtiennent une note de 4,5. Le dynamisme et le potentiel du continent ne doivent pas masquer la réalité. On considère par exemple que 30 % de la production d’électricité y est perdue en raison de la vétusté des réseaux de distribution. Finalement, le manque d’infrastructures coûte près de 2 points de croissance chaque année à l’Afrique si l’on regarde les chiffres de la Banque mondiale.

Qui finance ces infrastructures ?

Notre priorité : favoriser les sous-traitants locaux. 

Souvent les États avec l’aide des bailleurs internationaux. Pour des installations comme les terminaux portuaires, les États délèguent au secteur privé, via des contrats de concession pour une longue durée, le financement, la conception et l’exploitation.

On voit également se développer un nouveau modèle appelé partenariat public-privé qui consiste à confier au privé non seulement le financement, la conception, l’exploitation, mais aussi l’entretien et la maintenance des infrastructures dites sociales, c’est-à-dire intervenant dans la santé, l’éducation ou le logement. Cette approche est fortement promue par les bailleurs comme la Banque africaine de développement (BAD) car cela permet de prolonger la durée de vie des équipements et donc, in fine, de limiter l’endettement des États.

Ces partenariats public-privé incluent des clauses de performance. De quoi s’agit-il ?

Cela signifie que le loyer versé par l’État au gestionnaire de l’infrastructure peut être minoré si la maintenance et l’entretien ne respectent pas le cahier des charges qui a été fixé au moment de la signature du partenariat. Par exemple, si, sur les huit ascenseurs d’un hôpital, seuls six fonctionnent correctement.

Edifice Capital est l’une des rares sociétés d’investissement à gérer un fonds entièrement consacré aux infrastructures. De quels montants disposez-vous ?

La taille-cible du fonds « Infrastructure PPP Africa » est de 400 millions de dollars. Au premier trimestre 2013, nous en avons levé 60 millions. Une nouvelle levée devrait être finalisée d’ici à quelques semaines, et la totalité de la somme devrait être réunie mi-2015.

Nous procédons par étapes car cela permet de mettre en avant notre expérience afin de convaincre de nouveaux investisseurs.

Pour le moment, notre fonds a été abondé par des institutionnels africains [fonds de pension et fonds souverains, banque de développement] même si nous discutons aussi avec d’autres partenaires dans les pays du Golfe ou aux États-Unis. L’épargne de l’Afrique représente une manne très importante. On estime que les fonds de pension du continent gèrent environ 350 milliards de dollars.

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Pourquoi cibler en particulier les investisseurs africains ?

Cela correspond à un souci éthique et stratégique. Impliquer des co-investisseurs africains est une manière de nous prémunir contre les revirements réglementaires ou législatifs parfois imposés rétroactivement par les États.

Quels sont les projets dans lesquels vous investissez ?

D’ici à quelques mois, nous espérons officialiser une prise de participation dans la construction d’un pôle hospitalier universitaire à Abuja en partenariat avec l’État nigérian et AFAM Comprehensive Healthcare Group, qui gère déjà une clinique à New York. Nous investirons dans la première phase du projet en installant dans des bâtiments existants un centre « mères-enfants » d’une centaine de lits, dont les équipements seront fournis par GE Healthcare.

Par ailleurs, nous travaillons à la mise en place d’un réseau panafricain de centres de diagnostic médical. Il y a en Afrique une classe moyenne qui consomme et rend ces projets rentables. Nous souhaitons aussi investir dans une centrale à fioul au Mali en partenariat avec un groupe industriel local. Le montage de ces deux derniers projets sera finalisé cette année. Nos investissements seront généralement compris entre 10 millions et 20 millions d’euros. L’objectif est d’offrir à nos investisseurs une rentabilité d’environ 20 % à l’échéance du fonds dans quinze ans.

Edifice Capital propose aussi ses conseils dans le domaine des partenariats public-privé aux États et aux banques de développement…

Effectivement. Notre structure luxembourgeoise a, par exemple, signé en février un contrat avec le Congo [Brazzaville] pour mettre en place un partenariat public-privé au sein de la Direction générale des grands travaux. Cela permettra de former des agents et d’accompagner les projets dans leurs premières étapes. L’idée est de réunir toutes les compétences pour gagner en efficacité sans toutefois rogner les prérogatives des différents ministères, qui demeurent souverains. Nous avons mené une mission similaire au sein de la Banque ouest-africaine de développement [BOAD] afin qu’elle puisse mieux accompagner les États africains dans le montage de leurs partenariats public-privé.

Ces partenariats ont-ils des effets sur l’économie locale ?

Ces projets profitent effectivement aux entreprises locales. Elles peuvent postuler aux activités de sous-traitance comme la blanchisserie dans le cadre d’un projet hospitalier, par exemple. Les garanties des bailleurs et la présence de gestionnaires privés permettent aux PME d’obtenir plus facilement des crédits. Cela renforce aussi le secteur financier. Les banques africaines assurent le financement à court et moyen termes tandis que les banques de développement assurent les financements plus longs.

Les groupes africains de BTP demeurent encore largement absents…

Sa situation évolue. Les groupes sud-africains, nigérians, égyptiens et marocains se développent. Les gouvernements ont pris conscience de ce déséquilibre et réfléchissent à la meilleure manière de leur réserver une partie des contrats. On pourrait donner des « points supplémentaires » lors des appels d’offres aux dossiers qui intègrent la sous-traitance locale pendant la construction et l’exploitation de l’infrastructure.