Société

[Tribune] Sénégal : affaire Diary Sow, du buzz compassionnel au bad buzz

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Par  Mehdi Ba

Mehdi Ba est rédacteur en chef du site internet de J.A. Anciennement correspondant à Dakar, il continue de couvrir l'actualité sénégalaise et ouest-africaine (Mauritanie, Gambie, Guinée-Bissau, Mali), et plus ponctuellement le Rwanda et le Burundi.

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L’étudiante sénégalaise Diary Sow, en août 2020 au Palais présidentiel où elle a été reçue par Macky Sall.

L’étudiante sénégalaise Diary Sow, en août 2020 au Palais présidentiel où elle a été reçue par Macky Sall. © SENEGALESE PRESIDENCY / AFP

De retour au Sénégal au terme d’une « fugue », l’étudiante Diary Sow est confrontée au soupçon d’avoir ourdi un coup promotionnel autour de son prochain roman.

« Il n’y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne. » Depuis son retour discret à Dakar, après une fugue entre France et Belgique qui aura suscité l’émoi des Sénégalais pendant près de trois semaines, Diary Sow médite-t-elle cette maxime inspirée du destin funeste du consul romain Marcus Manlius Capitolinus ?

Cinq ans après avoir reçu tous les honneurs pour avoir vaillamment défendu la colline du Capitole contre les Gaulois, celui-ci fut reconnu coupable de vouloir instaurer une tyrannie, puis précipité du haut de la roche Tarpéienne, située sur la même colline. Diary Sow a, elle aussi, connu une gloire éphémère avant de s’exposer à la vindicte de ceux qui l’avaient encensée. En guise de colline : médias et réseaux sociaux.

Lauréate en 2018 et 2019 du concours général, Diary Sow portait en sautoir le titre – officieux – de « meilleure élève du Sénégal » avant de quitter son pays pour le prestigieux lycée Louis-le-Grand, à Paris, où elle était scolarisée en deuxième année de classe prépa scientifique.

Entre-temps, à 20 ans à peine, elle s’est offert le luxe de publier un premier roman chez L’Harmattan, Sous le visage d’un ange. Parrainée par le ministre de l’Eau et de l’Assainissement, Serigne Mbaye Thiam, chargé par son père, malade à l’époque et depuis décédé, de veiller sur l’enfant prodige, elle a même été reçue en audience par le président Macky Sall.

Buzz et mobilisation

Promise à une brillante carrière, la jeune étudiante disparaît sans laisser de traces au lendemain du Nouvel An, après avoir passé un bref séjour à Toulouse durant les vacances. En quelques jours, sur les réseaux sociaux, les Sénégalais sonnent l’alerte. À Paris, la diaspora se mobilise, colle des affiches et distribue des flyers dans le quartier de Paris où elle logeait en cité universitaire.

D’El País au New York Times, en passant par les principaux titres francophones, les médias font écho à cette disparition mystérieuse pour laquelle l’ambassade du Sénégal à Paris, à l’instigation de la présidence, saisit le service de police français en charge des « disparitions inquiétantes ». Qu’est-il arrivé à Diary Sow ? Le buzz et la mobilisation ne cessent d’enfler.

Trois semaines plus tard, la brillante étudiante réapparaît virtuellement. Son parrain publie en effet sur son compte Twitter une lettre d’explications de sa filleule authentifiant que son départ était volontaire : « Ceux qui cherchent une explication rationnelle à mon acte seront déçus, puisqu’il n’en a aucune », résume-t-elle, avant de rentrer discrètement au pays en esquivant prudemment les médias.

Les Sénégalais attendaient une réponse rationnelle à son départ

Face à ce dénouement pourtant heureux, l’empathie de ses compatriotes cède alors la place à l’ironie, voire à l’indignation. « Pauvre gamine ! Il lui reste à affronter les regards et les langues. Dure, dure la chute des stars ! », commente, en privé, une personnalité politique sénégalaise qui s’était, parmi d’autres, mobilisée pour alerter les médias européens au moment de sa disparition. « Le ministre Serigne Mbaye Thiam aurait pu lui trouver une ‘jolie » excuse : excès de stress, coup de fatigue extrême, etc. Culturellement, il est difficile d’accepter qu’elle ait pu laisser sa  mère et sa famille souffrir juste parce qu’elle a ‘le droit de disparaître’. C’est une notion très occidentale », ajoute la même source.

« Les Sénégalais attendaient une réponse rationnelle à son départ. Par exemple, qu’elle avait fui avec son copain, analyse une jeune cheffe d’entreprise sénégalaise, féministe revendiquée, active sur les réseaux sociaux. Mais quand elle a réapparu sans fournir cette explication, ils se sont déchaînés. Le concept de choix individuel déconnecté de la communauté n’a pas cours au Sénégal. Ce bashing, c’est en quelque sorte la seule option pour trouver un réconfort face à cette attitude qui, chez nous, est incompréhensible. »

Dans son courrier, la jeune femme ne précise pas clairement si elle entend changer d’existence ou reprendre les études qu’elle avait entamées, évoquant un « répit salutaire dans [sa] vie », à laquelle elle « ne renonce pas » pour autant.

Un livre à point nommé

Mais au Sénégal comme dans la diaspora, l’affaire Diary Sow laisse un goût d’autant plus amer que la réapparition de la jeune femme se combine avec une opération de marketing éditorial jugée largement inopportune par la plupart de ses soutiens d’hier. Le 1er février, la jeune étudiante relançait en effet son compte Instagram en y postant un clip promotionnel – plutôt élaboré – de son prochain roman, que L’Harmattan entend publier sous peu. Il est vrai que dans les deux ouvrages de Diary Sow, la thématique de la fugue d’une jeune femme cherchant à échapper à sa condition est omniprésente.

Sous des tonalités un peu bling-bling et sirupeuses, elle y alimente malgré elle les supputations de ses détracteurs, qui dénoncent sans prendre de gants un opportunisme mercantile hors de propos. « L’affaire Diary Sow n’était-elle donc qu’une vulgaire opération de promotion ? » s’interrogent désormais en chœur ses compatriotes.

« Elle ne nous doit rien ! pondère notre interlocutrice. Les Sénégalais doivent tirer des questionnements de cette histoire. Sommes-nous libres de faire nos propres choix une fois adultes, sans forcément rendre de comptes à notre famille ou à la communauté ? »

Pour l’heure, si ce n’est sa lettre d’explications à son parrain, amplement relayée sur les réseaux sociaux, Diary Sow garde pour elle l’alchimie, probablement complexe et intime, qui a présidé à cette fugue devenue affaire d’État(s).

Saura-t-elle en ressortir indemne, loin de la roche Tarpéienne ?

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