Politique

Algérie : le récit exclusif de l’arrestation et de la détention de Walid Nekiche

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Mis à jour le 05 février 2021 à 16h59
Walid Nekiche et sa mère, devant le domicile familial.

Walid Nekiche et sa mère, devant le domicile familial. © said arezki

Arrêté lors du Hirak puis placé en détention provisoire pendant 15 mois, le jeune Walid Nekiche a révélé avoir été torturé lors d’interrogatoires menés par les services secrets. Pour Jeune Afrique, il raconte son calvaire.

Accrochée à un flanc de montagne couvert de vieux oliviers aux troncs noueux, la modeste maison des Nekiche ne désemplit pas depuis la sortie de prison de leur fils Walid. Amis d’enfance, voisins, cousins ou anciens compagnons de cellule, ils sont très nombreux à se succéder dans le salon trop exigu de la demeure familiale afin de partager la joie de parents qui ne pensaient pas revoir leur fils un jour.

« Quand j’allais le voir en prison, je mettais un point d’honneur à ne jamais lui montrer ma peine. Je lui demandais d’être courageux, d’être un homme. Une fois dehors, je pleurais toutes les larmes de mon corps », raconte sa mère.

Pour Walid Nekiche, 25 ans, tout a commencé un mardi 26 novembre 2019, en plein Hirak.

Vers un « endroit inconnu »

Aux alentours de 10 heures, cet étudiant en troisième année à l’Institut national supérieur de pêche et d’aquaculture d’Alger retrouve d’autres jeunes pour entamer une marche. Il prend quelques photos lorsqu’il est abordé par un policier en civil, qui lui demande de lui remettre son smartphone. Il s’exécute. « Il vérifie mon téléphone et y trouve des photos prises lors des marches du Hirak, puis me le rend », témoigne Walid Nekiche. Quelques instants plus tard, le policier revient à nouveau vers lui pour lui demander de lui remettre son portable. « Cette fois-ci, il ouvre l’application WhatsApp et vérifie mes contacts », poursuit-il.

Le policier s’intéresse en particulier à ses échanges avec l’un de ses amis étrangers, un Espagnol nommé José, auquel Walid a envoyé des photos de manifestations. Il décide alors d’arrêter l’étudiant avant de le faire monter, avec l’aide de ses collègues, dans un fourgon. « Ils me conduisent d’abord au commissariat de la Casbah, puis à celui de Bab El Oued, avant de me transférer, vers 16 heures, dans un endroit inconnu », raconte-t-il. Il apprendra plus tard qu’il s’agissait du Centre principal des opérations (CPO), une structure de la Direction du contre-espionnage (DCE), elle-même rattachée à la Direction des renseignements et de la sécurité (DRS) : la fameuse caserne Antar.

Les policiers m’ont accusé d’atteinte à l’unité nationale »

Dans son sac à dos, les policiers mettent la main sur son journal intime, un cahier dans lequel il consigne faits, rencontres, pensées ou convictions politiques. Les forces de l’ordre s’intéressent également à la page Facebook de son village natal de Kabylie, animée par la section locale du Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (MAK). Créé en 2001 par le chanteur et activiste politique Ferhat Mehenni, ce mouvement dissident milite ouvertement pour l’indépendance de la région. « Les policiers m’ont accusé d’atteinte à l’unité nationale », rapporte Walid.

« Torturé » par les services

Du 26 novembre au 2 décembre, le jeune étudiant est questionné par les éléments du CPO. « J’ai été interrogé et torturé, dans les deux commissariats et à la caserne Antar », affirme-t-il. Dans un grand bureau, les policiers lui demandent de passer aux aveux. « Tu as le choix, soit tu parles ici de ton plein gré, soit tu refuses et on passe de l’autre côté. Tu sais ce qui t’attend là-bas », le menacent-ils. Walid continue à affirmer qu’il n’a rien à avouer. Il est alors transféré dans la caserne…

« Le premier jour, j’ai été interrogé et torturé de 17 h jusqu’aux environs de 1 h du matin. J’ai tout subi, tout… Tout ce que vous pouvez imaginer… », confie t-il. De nature timide et réservée, le jeune homme a du mal à exprimer ce qu’il a enduré. Ses silences sont encore plus éloquents que les quelques mots qu’il arrive à faire sortir de sa gorge nouée.

Il se retrouve ensuite seul dans une cellule. « Il y avait d’autres détenus à côté, notamment un terroriste, je crois, et un militaire, mais les interrogatoires ont toujours eu lieu durant la nuit. Ils étaient alors très nombreux à me harceler de questions. Cinq, six, parfois jusqu’à onze », se souvient-il. Au cœur de ces interrogatoires, les relations entre le jeune étudiant et son fameux ami José, un attaché de l’ambassade espagnole à Alger.

Les deux hommes se voient régulièrement et entretiennent une relation amicale depuis 2017. « José vient régulièrement en Algérie et séjourne dans des hôtels. Si c’est un espion, pourquoi ne l’ont-ils pas arrêté ? », s’interroge-t-il. Au bout d’une semaine, le jeune homme est transféré et placé sous mandat de dépôt à la prison d’El Harrach. Il est conduit dans une grande salle, où quatre-vingt sept prisonniers s’entassent les uns sur les autres, dormant sur des couvertures crasseuses à même le sol.

« Détenus du Hirak »

Retour chez les Nekiche. Yebou Hani, un ancien détenu de 34 ans qui a purgé six mois de prison, est venu rendre visite à son ami Walid, qu’il a connu à la prison d’El Harrach. « Faute de place, j’ai dormi 22 jours à même le sol, au milieu des cafards », témoigne-t-il. Ce jeune pizzaiolo a écopé d’une année de prison, dont six mois ferme, pour avoir brandi le drapeau berbère lors d’une manifestation à Alger. Dans la grande salle de l’établissement pénitentiaire, ils sont alors cinq « détenus du Hirak ».

Sans nouvelles de lui, sa famille et ses amis le cherchaient partout

Quand Walid arrive à El Harrach, il est encore sous le choc et gravement traumatisé par les interrogatoires qu’il a subis. Intrigué par ce jeune homme taciturne qui ne parle à personne, Yebou Hani finit par lui arracher quelques bribes d’informations. « Nous avons alors informé nos avocats de la présence d’un détenu du Hirak dont personne ne connaissait le nom », dit-il. Walid a en effet disparu sans laisser de trace pendant près de quinze jours. Pendant sa détention dans les deux commissariats, puis à la caserne Antar, il n’a pas été autorisé à passer un seul coup de téléphone à sa famille. Sans nouvelles de lui, sa famille et ses amis le cherchaient partout.

En mars 2020, après quatre mois de mandat de dépôt, Walid Nekiche passe enfin devant un juge d’instruction. Devant le magistrat, il affirme avoir subi des sévices et des abus sexuels, mais le juge ne donne pas suite. C’est un détenu de plus, comme il y en a des centaines. Il lui faudra encore patienter onze mois pour voir son procès programmé.

La liberté, enfin

Son dossier est vide. Directement géré par la DRS, le puissant service de renseignement, il n’a jamais été instruit. L’une de ses avocates affirme que Walid est poursuivi pour de graves chefs d’accusation dont « atteinte à la sécurité et à l’unité nationale », « distribution et possession de tracts pour porter atteinte à l’intérêt du pays », et « participation à un complot pour inciter les citoyens à prendre les armes contre l’autorité de l’État et organisation d’une manière secrète de communications à distance dans le but de porter atteinte à la sécurité nationale ».

Entamé ce 1er février vers 10 heures du matin, le procès s’est prolongé jusqu’à la nuit. Lors d’un réquisitoire qui a choqué l’opinion, le procureur a requis la perpétuité contre l’accusé. Un autre choc pour Walid. Durant sa déposition, le jeune homme a fait état, encore une fois, du viol et des tortures qu’il a subis. Vers 1 h du matin, le verdict est prononcé : 6 mois de prison de ferme et 20 000 dinars d’amende. Walid Nekiche est enfin libre.

« La justice aurait dû s’autosaisir suite à ses révélations mais elle ne l’a pas fait. Nous avons, pour notre part, saisi le procureur général et déposé plainte. Sans suite jusqu’à présent, mais nous sommes déterminés à obtenir justice et réparation pour Walid », affirme Maître Rezazgui, l’une de ses avocates. Une autre longue bataille s’annonce.

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