Politique

Tunisie : « L’ancien monde politique est en train de sombrer »

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Mis à jour le 09 février 2021 à 08h49
Kerim Bouzouita, conseiller en stratégie et communication politiques

Kerim Bouzouita, conseiller en stratégie et communication politiques © Ons Abid pour JA

Les jeunes Tunisiens qui manifestent aux quatre coins du pays peuvent-ils jouer un rôle dans son avenir politique ? Le conseiller en communication Kerim Bouzouita décrypte les causes et les perspectives de leur mouvement.

Dix ans après la révolution, les slogans de « liberté, emploi, dignité » n’ont plus cours. La colère des jeunes dit aussi bien leur rejet du pouvoir que leur volonté d’en découdre. Depuis le début de l’année, ils mettent en scène leur ras-le-bol dans le centre-ville de Tunis. Sur l’avenue Bourguiba, entre ficus et cordons de police, les attroupements bigarrés surprennent.

S’ils ne relaient pas forcément les revendications des plus démunis, ces jeunes installent, d’une manifestation à l’autre, une forme de protestation sans conformisme. Déguisés, injurieux face à la police, provocateurs et prêts à en découdre, ils osent et dérangent à la fois. L’anthropologue et influent conseiller en communication politique Kerim Bouzouita décrypte cette nouvelle tendance et ses perspectives.

Jeune Afrique : Que se passe-t-il en Tunisie ?

Kerim Bouzouita : Le phénomène n’est pas isolé du reste du monde. Il s’agit de l’expression d’un ras-le-bol, en réaction à la crise que vit la civilisation humaine dans un épisode d’une extrême violence, marqué par la pandémie, l’individualisme libéral et le capitalisme suicidaire. Au niveau local, les manifestations auxquelles nous assistons surgissent à une date anniversaire symbolique, dix ans après le soulèvement populaire porteur d’une promesse de révolution.

Cette révolution était l’espoir d’un nouveau pacte social, supposé fonder la légitimité de l’État et de l’exercice du pouvoir par les élus et l’exécutif sur le consentement volontaire des citoyens. Les forces politiques qui ont participé à la transition démocratique ont échoué à refonder ce pacte social, cela ne va pas sans conséquences. Les grands perdants de l’exercice du pouvoir de la dernière décennie sont les jeunes.

Cette constatation est un argument récurrent. Quelle est sa réalité, au-delà du ressenti des jeunes ?

Les jeunes sont au premier rang de la contestation parce qu’ils sont les grands perdants des dynamiques politiques à l’œuvre depuis une décennie. C’est eux qui subissent de plein fouet l’inversion des courbes de la croissance, de l’emploi et du pouvoir d’achat. Leur avenir est moins prometteur que celui des générations précédentes. Les jeunes sont les laissés-pour-compte de la classe politique et de l’État de manière plus large, et c’est encore plus saillant en Tunisie, où une proportion très importante d’entre eux ne bénéficient pas de couverture sociale.

Quand l’État a pour seule réponse la violence en uniforme, il ne fait pas une démonstration de force mais de faiblesse

Cela se traduit aussi par le fait qu’ils ne participent plus à la vie politique à travers les rouages formels. Leurs très faibles taux de participation aux élections, leur quasi absence au sein du parlement et du gouvernement et leur défiance envers les partis, qui échouent à les encarter, sont autant d’indicateurs qu’on ne peut ignorer. Moins de 8 % de cette nouvelle génération affirme avoir assisté à une réunion d’un parti politique en 2019, c’est dire.

L’absence d’inclusion suffit-elle à expliquer cette crise ?

Il serait réducteur de réduire cette défiance à des causes uniquement matérielles. Tout l’archaïsme de l’État, sa relation verticale avec les citoyens et la tentation sécuritaire expliquent également la grogne et l’insoumission galopante des jeunes. Quand l’État a pour seule réponse la violence en uniforme, il ne fait pas une démonstration de force mais de faiblesse. C’est un aveu d’échec à refondre le pacte social fondamental nécessaire à l’exercice du pouvoir.

Les politiques oublient souvent que le pouvoir n’est pas un simple attribut mais une relation entre décideurs et citoyens. Lorsque cette relation est brisée, nous entrons dans l’impossibilité permanente de gouverner. L’absence de volonté d’établir un dialogue et d’intégrer les jeunes dans une forme de démocratie délibérative et l’apathie politique ne peuvent qu’alimenter la colère de la plus grande partie de la population tunisienne, dont 60 % a moins de 35 ans. Le résultat s’exprime dans la rue, cet espace public où les peuples tentent de se réapproprier leur souveraineté lorsque celle-ci est détournée ou confisquée par les décideurs.

La gérontocratie post-révolution semble refaire les mêmes erreurs que la kleptocratie du régime de Ben Ali

La bureaucratie alimente aussi un sentiment de paralysie totale de l’État. Mais cela n’explique pas tout. La gérontocratie post-révolution semble refaire les mêmes erreurs que la kleptocratie du régime de Ben Ali : discours creux et incohérent avec les réalités sociales, économie de rente et économie informelle, intérêts corporatistes, etc.

Einstein aurait constaté que  « la folie, c’est de faire toujours la même chose en s’attendant à un résultat différent ». Nous pouvons nous attendre à ce que les vagues contestataires s’amplifient, c’est une fatalité sociologique.

Faut-il s’inquiéter pour la démocratie tunisienne ?

Bien au contraire. Un peuple libre a forcément une relation critique au pouvoir. La contestation des jeunes est l’expression de leur appétit politique. Les discours des partis politiques, qui ont occupé l’espace public depuis 2011, font de moins en moins illusion. Nous avons assisté à l’effondrement des fantasmes de la théocratie moralisatrice de l’État puis de la restauration de l’État moderne bourguibiste, et à celui du populisme ochlocratique ou de la gouvernance par la foule prônée par le président de la République actuel.

Les discours et les projets illusoires s’effondrent de plus en plus vite, ce constat nous invite à regarder de très près les manifestations pour analyser les dynamiques politiques qui les animent. Contrairement à ce qu’affirme le discours officiel, qui tente de marginaliser et de criminaliser les manifestations, des dynamiques politiques nouvelles apparaissent.

Comment lire ces nouvelles formes d’expression contestataires ?

La provocation que ces jeunes pratiquent s’inscrit dans une recherche esthétique de l’image contestataire, qui sera massivement diffusée sur les réseaux. Si on regarde l’histoire des mouvements sociaux, on voit que ces modes d’expressions précèdent toujours les manifestes fondateurs de nouvelles forces politiques.

Un nouveau monde politique va s’organiser pour prendre les rennes du destin de la nation

Les jeunes semblent s’être délestés des clivages identitaires et des idéologies périmées des générations précédentes dans un discours critique débarrassé du romantisme politique des droites et des gauches historiques. Nous sommes entre deux moments politiques : l’ancien monde est en train de sombrer inévitablement et définitivement et l’autoritarisme dont il fait preuve est la marque de son chapitre final.

En face, un nouveau monde politique émerge de la marge et il va s’organiser dans les prochaines années pour prendre les rennes du destin de la nation. Bien entendu, il fera face à plusieurs dangers comme la récupération par « l’homme providentiel » ou encore les tentatives de restauration du régime pré-démocratique.

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