Politique

Nucléaire iranien : comment Joe Biden veut relancer l’accord

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Mis à jour le 05 février 2021 à 18h17
FILE PHOTO: Inauguration of Joe Biden as the 46th President of the United States

FILE PHOTO: Inauguration of Joe Biden as the 46th President of the United States © FILE PHOTO: U.S. President Joe Biden signs executive orders in the Oval Office of the White House in Washington, after his inauguration as the 46th President of the United States, U.S., January 20, 2021. © Tom Brenner/REUTERS

L’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche ouvre la porte au rétablissement de l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien. Les négociations s’annoncent cependant difficiles.

« Les États-Unis ne disposeront pas d’un temps infini pour rejoindre l’accord sur le nucléaire », a averti Ali Rabiei, porte-parole du gouvernement iranien, le 26 janvier dernier. Comme aux enchères, la pression monte autour de ce dossier, au moment où Joe Biden prend ses fonctions de président des États-Unis.

Au début de décembre 2020, le Parlement iranien, dominé par les conservateurs, a en effet voté une accélération de son programme nucléaire. Avec la reprise, en janvier, de la production d’uranium enrichi à 20% et la menace de restreindre les inspections des agents de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) dès février, la République islamique semble pressée de faire plier les Occidentaux.

Asphyxiée par les sanctions économiques et financières, elle conditionne le respect de ses engagements au retour des États-Unis dans l’accord ainsi qu’à la levée de l’embargo sur les transactions bancaires et sur ses exportations de pétrole. De son côté, Washington pose comme préalable à toute négociation que Téhéran donne des preuves tangibles de sa bonne foi.

Subtile chorégraphie

Mohammad Javad Zarif, le ministre iranien des Affaires étrangères, a cependant ouvert la porte à une troisième voie, celle d’un retour simultané des deux États à la table des négociations grâce à une médiation de l’Union européenne.

« On peut tout à fait envisager un mécanisme qui synchroniserait ou coordonnerait [les mesures]. Josep Borrell [le chef de la diplomatie européenne] peut mettre sa casquette de coordinateur de la commission conjointe et “chorégraphier” les actions qui doivent être prises par les États-Unis d’une part, et par l’Iran d’autre part », a affirmé Mohammad Javad Zarif sur la chaîne CNN International, le 1er février.

Pour le gouvernement (réformateur) iranien, l’enjeu est de parvenir à un accord avant l’élection présidentielle de juin prochain. Le président sortant, Hassan Rohani, élu pour la première fois en 2013 en promettant d’obtenir un deal sur le nucléaire, est politiquement affaibli.

L’élection d’un président conservateur en Iran, en juin 2021, risque de compliquer encore la situation

Le retrait des États-Unis de l’accord, en mai 2018, a en effet donné des arguments à l’aile dure du régime iranien, déjà opposée à tout compromis en 2015. Résultat, la population, déçue, boude les urnes. Les législatives de février 2020 ont été marquées par une abstention record et par la victoire des conservateurs.

L’élection d’un président conservateur, en juin 2021, risquerait de rendre plus difficile encore la signature d’un compromis. Et les Occidentaux ne disposent que de très peu de temps pour agir.

Près de cinq après la signature de l’accord nucléaire, les enjeux ne sont plus tout à fait les mêmes. Si les États-Unis et les pays européens souhaitent toujours éviter l’émergence d’un Iran nucléarisé, l’influence régionale croissante de la République islamique et son programme balistique les inquiètent de plus en plus. Joe Biden souhaite donc négocier un accord moins restreint que le précédent.

Missiles balistiques

« La principale préoccupation des États européens est d’empêcher l’Iran d’acquérir des armes nucléaires. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils ne sont pas préoccupés par la politique régionale, le bilan en matière de droits de l’homme et les missiles balistiques de l’Iran. La stratégie des États-Unis et de l’Europe demeure la même : revenir sur le programme nucléaire pour gagner du temps et pouvoir s’attaquer à d’autres problèmes », explique Ali Vaez, directeur du programme Iran à l’International Crisis Group.

L’Amérique est-elle prête à cesser de vendre des armes dans notre région ? » s’interroge le ministre iranien des Affaires étrangères

Conclure un nouvel accord sur le nucléaire était également l’objectif de Donald Trump, qui considérait le texte de 2015 comme « le pire accord jamais négocié par qui que ce soit ». Le rétablissement des sanctions contre l’Iran et la logique de « pression maximale » imposée au régime visaient à faire plier Téhéran et à lui imposer une renégociation en vue d’un meilleur deal. En vain.

« L’accord sur le nucléaire a été négocié. Les États-Unis doivent accepter ce sur quoi on s’est mis d’accord. Nous avons décidé de ne pas être d’accord sur certains points, non parce que nous les avons négligés, mais parce que les États-Unis et leur alliés n’étaient pas prêts à faire le nécessaire. L’Amérique est-elle prête à cesser de vendre des armes dans notre région ? » s’est interrogé Mohammad Javad Zarif sur CNN le 1er février.

« Un cadeau au régime iranien »

Pour les opposants à l’accord, l’une de ses nombreuses failles est la restriction, partielle et limitée dans le temps, des activités nucléaires iraniennes.

Selon Jim Inhofe, sénateur de l’Oklahoma, par exemple, l’accord de 2015 est « un cadeau [fait] au régime iranien ». « Il n’aborde pas la question du développement des missiles balistiques, le soutien à un terrorisme dirigé contre [nos] partenaires, les attaques contre le personnel américain et la mise à l’abri d’agents d’Al-Qaïda. Il n’a assurément pas fait progresser les objectifs de sécurité nationale des États-Unis », écrivait-il dans Foreign Policy le 1er février.

Israël va plus loin en affirmant que l’accord, sous sa forme actuelle, ne fait qu’accroître l’influence et le pouvoir d’ingérence de l’Iran. Lequel, libéré des sanctions, pourrait plus facilement financer ses alliés dans la région.

Israël n’est pas le seul à s’inquiéter de l’influence grandissante de Téhéran dans la région

Toujours selon l’État hébreu, rien n’empêche en outre Téhéran de poursuivre ses activités nucléaires en secret. Le général Aviv Kochavi, chef d’État-major de Tsahal, a déjà averti que des plans d’attaque contre les installations nucléaires iraniennes sont en cours de préparation.

De son côté, l’Iran accuse Israël d’être derrière l’assassinat de Mohsen Fakhrizadeh, le « père du nucléaire iranien », tué en novembre 2020.

Participation des États du Golfe ?

Israël n’est pas seul à s’inquiéter de l’influence grandissante de Téhéran. Les États du Golfe, et en particulier l’Arabie saoudite, sont eux aussi préoccupés. Le 29 janvier dernier, Emmanuel Macron a déclaré qu’il fallait les associer aux discussions avec l’Iran.

« Le programme de développement des missiles et les activités de l’Iran devraient être abordés dans le cadre d’un forum régional, où d’autres pays devraient également accepter de mettre sur la table la question de leurs armes conventionnelles et celle de leurs propres politiques régionales », estime Ali Vaez.

Un point de vue que partage Bilal Y. Saab, directeur du programme de défense et de sécurité au Middle East Institute (MEI). « Pour avoir une marge de manœuvre lors de la négociation sur le nucléaire, les États-Unis devront rassurer les pays du Golfe s’agissant de leur sécurité », souligne-t-il dans Foreign Policy.

L’analyste rappelle qu’en 2015 déjà, afin d’atténuer l’impact négatif de l’accord avec l’Iran auprès des partenaires arabes du Golfe, Barack Obama avait « organisé deux sommets pour discuter du renforcement des liens de défense et de sécurité avec les États-Unis ».

Cette discussion n’a pour autant pas permis d’éviter que des installations pétrolières saoudiennes soient attaquées à deux reprises, en septembre 2019 et en novembre 2020 – attaques revendiquées par les rebelles houthis du Yémen, soutenus par l’Iran.

Quoi qu’il en soit et avant toute chose, « la première étape consistera à restaurer l’accord existant, faute de quoi on ne pourra établir la confiance nécessaire à la négociation des autres questions litigieuses. Si l’accord sur le nucléaire est rétabli, et avec lui un peu de confiance, les différentes parties seront en mesure de travailler sur cette base, une fois que le nouveau président iranien aura pris ses fonctions », conclut Ali Vaez.

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