Santé

[Série] Covid-19 : face au manque de vaccins, les pistes russe et indienne (3/5)

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Mis à jour le 10 février 2021 à 15h45
L’Algérie a commencé sa campagne de vaccination contre la pandémie de coronavirus le samedi 31 janvier, en utilisant le vaccin russe Spoutnik V.

L'Algérie a commencé sa campagne de vaccination contre la pandémie de coronavirus le samedi 31 janvier, en utilisant le vaccin russe Spoutnik V. © Fateh Guidoum/AP/SIPA

Alors que les campagnes de vaccination contre le coronavirus s’accélèrent à travers le monde, le continent semble à la traîne… Premiers à homologuer leur vaccin, le Spoutnik V, les Russes y voient une occasion de renforcer leur prestige tandis que, pour les grands fournisseurs indiens, l’enjeu semble plus classiquement commercial.

D’abord, il y a eu Covax, vaste dispositif international censé garantir l’accès équitable de tous les pays au vaccin. Mais très vite, le chacun pour soi et le « nationalisme vaccinal » ont repris le dessus et chacun a compris qu’il lui faudrait se débrouiller. L’Afrique a alors vu arriver ses « amis » chinois, russes et indiens, prêts à lui venir en aide.

Mais si le fameux « Spoutnik V » du laboratoire Gamaleya ressemble avant tout, pour Moscou, à un enjeu d’orgueil national et à un moyen de resserrer les liens avec certaines capitales, la démarche indienne semble très différente, plus prosaïque et sans doute moins « romantique ».

Que vaut le vaccin russe Spoutnik V ?

À Moscou, le développement puis la fourniture du vaccin aux pays « amis » est assez clairement une question d’orgueil national. Les Russes ont été premiers à annoncer qu’ils étaient parvenus à élaborer un vaccin, durant l’été, alors que leur Spoutnik V était encore en test et plutôt moins avancé que d’autres concurrents. Beaucoup comparent d’ailleurs cette course aux vaccins à la course à l’espace entre 1957 et 1975 (le nom choisi par les Russes n’a à cet égard rien d’anodin).

S’en est suivi une surenchère un peu risible sur les taux d’efficacité (Pfizer annonçant 91 %, Gamaleya répliquant avec 92 %, Moderna relançant le jeu avec 94,1 % et les Russes renchérissant à 95 %…). Rapidement, l’exportation a été annoncée vers le Belarus, l’Argentine, l’Egypte, l’Algérie… En Guinée, un mini-test, incluant des membres du gouvernement, a été réalisé en décembre, renforçant l’impression que la vente du sérum russe se négocie avant tout au niveau politico-diplomatique.

Ce que confirme Hichem Louzir, le directeur de l’institut Pasteur de Tunis : « Nous avons eu une réunion à distance le 13 janvier, c’est en bonne voie. Les Russes sont prêts à nous livrer en deux semaines à partir du moment où nous aurons donné notre réponse. Nous avons déjà les données, nous avons pu étudier les documents qu’ils nous ont remis en vue de l’autorisation de mise sur le marché. C’est l’ambassade de Russie qui fait en sorte d’organiser les réunions avec le gens de l’institut Gamaleya et de l’agence russe d’investissement public [le Russian Direct Investment Fund]. »

Durant la Guerre froide, l’Union soviétique avait déjà fait de la fourniture de vaccins aux pays « frères » un outil d’influence. Et pour rester dans la grande tradition des chercheurs de l’ex-URSS, Alexander Gintsburg, le responsable du développement du Spoutnik V, a été le premier à s’injecter le vaccin afin d’en tester les éventuels effets secondaires. Et la propre fille de Vladimir Poutine a compté parmi les premiers patients à recevoir une injection, non par favoritisme mais pour rassurer la population quant à l’innocuité du produit.

Quid des grands industriels indiens­ ?

Contrairement aux Brésiliens, Kazakhs, Russes ou Chinois, les industriels indiens – en particulier le SII, premier producteur mondial de vaccins en volumes, mais aussi Bharat Biotech, qui développe un sérum 100 % made in India, le Covaxin – sont tout sauf des nouveaux venus sur le marché mondial. Depuis longtemps, ils produisent des millions de doses de vaccins contre les principales maladies touchant les pays du Sud, à un tarif très compétitif, et fournissent aussi bien les pays que les organisations internationales et les ONG.

SII se dit capable de produire 100 millions de doses par mois et va fournir plusieurs pays d’Afrique

Dans le cas du Covid, SII a signé très vite un accord avec AstraZeneca l’autorisant à fabriquer et à conditionner son AZD1222. L’industriel se dit capable de produire 100 millions de doses par mois et va fournir plusieurs pays d’Afrique, dont le Maroc. Seul problème : l’Inde est également un pays très peuplé et fortement touché par la pandémie. Ce qui a donné lieu, début janvier, à une polémique.

« En fait, le contrat qui lie SII et AstraZeneca permet d’exporter, détaille Achal Prabhala. Un certain nombre de doses a d’ailleurs été préempté par Gavi, qui va les distribuer. Mais le contrat ne précise pas de chiffres ou de règle de répartition et ne dit pas combien de doses l’Inde peut garder pour elle. Le SII a affirmé que le gouvernement indien lui avait interdit d’exporter sa production, le gouvernement a démenti, le laboratoire est revenu sur ses déclarations… »

Tempête dans un verre d’eau ? Oui et non, l’enjeu est tout sauf anecdotique. « Ce qui est certain, c’est que l’Inde aura son mot à dire, poursuit Achal Prabhala. Un contrat de fourniture vient d’être signé avec l’Afrique du Sud, donc on voit bien qu’il n’est pas interdit d’exporter, mais il y aura sans doute des limites concernant les quantités, dictées par les autorités indiennes. »

SII, qui détient aussi les licences de production des vaccins de Novavax, Codagenix et Bharat, a déjà commencé à alimenter le programme Covax puisque, dans la répartition mondiale des premières doses dévoilée le 3 février, l’immense majorité des produits proposés sort de ses usines (et, dans une moindre proportion, de celles du sud-coréen SKBio et de Pfizer).

Quant à parler de « diplomatie vaccinale » ou de « solidarité entre pays du Sud » à propos des laboratoires indiens, l’idée semble plutôt amuser Achal Prabhala : « La solidarité, c’est une idée romantique mais ça ne repose sur rien. Dans cette affaire, tout le monde est surtout pragmatique. »

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