Sécurité

« Projet » jihadiste en Côte d’Ivoire et au Bénin : opération de communication ou coup de pression de la DGSE ?

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Mis à jour le 05 février 2021 à 14h57
Une capture d’écran de la vidéo diffusée par la DGSE, supposée avoir été tournée dans le centre du Mali en février 2020, et sur laquelle apparaît Iyad Ag Ghaly aux côtés de plusieurs chefs jihadistes.

Une capture d'écran de la vidéo diffusée par la DGSE, supposée avoir été tournée dans le centre du Mali en février 2020, et sur laquelle apparaît Iyad Ag Ghaly aux côtés de plusieurs chefs jihadistes. © DR/Ministère français de la défense

À quelques jours du sommet des chefs d’État du G5 Sahel, le patron du renseignement français a affirmé, vidéo à l’appui, que les principaux chefs jihadistes du Sahel voulaient étendre leurs actions en Côte d’Ivoire et au Bénin. Opération de communication, tentative de déstabilisation de l’adversaire ou coup de pression sur les partenaires ouest-africains de la France ?

Sa déclaration n’est pas passée inaperçue et a suscité de nombreuses réactions – parfois inquiètes – en Afrique de l’Ouest. Et pour cause. Ce n’est pas tous les jours que le chef de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) française s’exprime publiquement. Le 1er février, lors d’une conférence de presse tenue aux côtés de Florence Parly, la ministre française des Armées, et du général François Lecointre, le chef d’état-major général des armées, Bernard Émié est revenu sur l’action de ses services au Sahel. Le patron de la DGSE a notamment présenté une courte vidéo d’une quarantaine de secondes montrant, selon lui, une rencontre entre les principaux chefs d’Al-Qaïda au Sahel dans le centre du Mali, en février 2020.

Sur cette vidéo apparaissent ainsi Iyad Ag Ghaly, le chef du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), Amadou Koufa, son principal lieutenant dans le Macina, et Abdelmalek Droukdel, le chef historique d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), tué le 3 juin 2020 lors d’une opération française dans le nord du Mali.

Qui a filmé ?

En évoquant cette vidéo, Émié indique : « Nous le savons maintenant, l’objet de cette réunion était la préparation d’une série d’attaques de grande ampleur contre des bases militaires. C’est là que les chefs d’Al-Qaïda ont conçu leur projet d’expansion vers les pays du golfe de Guinée. Ces pays sont désormais des cibles eux aussi. Pour desserrer l’étau dans lequel ils sont pris et pour s’étendre vers le Sud, les terroristes financent déjà des hommes qui se disséminent en Côte d’Ivoire ou au Bénin. »

Selon le directeur des services de renseignement français, cette vidéo a été « obtenue » grâce à « une de [leurs] sources humaines ». « Elle a été filmée par un individu évoluant au plus près des chefs terroristes. Obtenir des renseignements de cette nature est le cœur de métier de la DGSE », ajoute-t-il.

Très vite, cette version a suscité des interrogations. Opération de communication ? Voire, comme on le dit dans le jargon du renseignement, une « psyops », c’est-à-dire une tentative de déstabilisation psychologique pour semer le doute chez l’ennemi ? Une chose est sûre : les images ne sont pas volées. L’homme qui filme le fait ouvertement, au sein d’un comité réduit des plus grands chefs de l’organisation jihadiste, lesquels savent donc parfaitement qui est l’auteur de ces images.

Si cet individu était vraiment une source de la DGSE, jamais il n’aurait été « grillé » de la sorte – sauf si, pour une raison ou une autre, il n’est plus actif et se trouve désormais hors d’atteinte de toutes représailles potentielles. Plusieurs spécialistes estiment que la vidéo a plutôt pu être récupérée dans le matériel informatique saisi après l’opération des forces spéciales françaises qui a tué Abdelmalek Droukdel, le 3 juin 2020, près de Talhandak, au nord de Tessalit, à quelques kilomètres de la frontière entre le Mali et l’Algérie. Parmi les victimes de ce raid figuraient, outre le vétéran jihadiste algérien, un de ses responsables de la communication. Cette vidéo, sûrement tournée à des fins de propagande, aurait alors été retrouvée dans ses affaires puis exploitée.

Piqûre de rappel ou moyen de pression ?

Reste une question : pourquoi le patron des services de renseignement français, d’ordinaire si discret, fait-il cette déclaration maintenant, vidéo à l’appui ? Ce « projet d’expansion » des groupes jihadistes sahéliens vers les pays du golfe de Guinée n’est pas une nouveauté, loin de là. Dès mars 2016, l’attentat contre la station balnéaire ivoirienne de Grand-Bassam en avait constitué un premier signal. Puis cette stratégie côtière s’est confirmée, avec l’enlèvement de deux touristes français dans le nord du Bénin, en mai 2019, et surtout l’attaque qui a tué quatorze militaires ivoiriens à Kafolo, dans le nord de la Côte d’Ivoire, en juin 2020.

Pour autant, le fait que Bernard Émié l’évoque ainsi interpelle. Selon le ministère des Armées, son intervention publique aux côtés de Florence Parly et du général Lecointre était prévue de longue date. « Nous avons intérêt à être le plus concret possible dans la définition de notre ennemi au Sahel, explique-t-on dans l’entourage de la ministre. Cette vidéo participe à cet effort de montrer la réalité telle qu’elle est, en expliquant qui sont ces gens et ce qu’ils font. »

Difficile, aussi, de ne pas faire un rapprochement avec le sommet des chefs d’État du G5 Sahel qui se tiendra à N’Djamena, le 15 février, et auquel participera Emmanuel Macron. Ces dernières semaines, le président français, qui a évoqué mi-janvier un possible « ajustement » de son effort militaire dans la région, a rencontré la plupart de ses pairs sahéliens à l’Élysée. À tous, il a répété, comme il le fait depuis le sommet de Pau de janvier 2020, qu’il conditionnait la poursuite de l’opération Barkhane à la fourniture de gages politiques et militaires clairs de leur part.

Dans ce contexte, cette sortie médiatique du patron de la DGSE sur une menace jihadiste qui ne pèse plus seulement sur le Sahel peut être vue comme une piqûre de rappel, voire un moyen de pression sur ses partenaires ouest-africains. « En matière de communication, le timing est plutôt bon, reconnaît-on au ministère des Armées. Mais cette déclaration aurait été faite quoi qu’il en soit, sommet de N’Djamena ou non. »

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