Politique

Centrafrique : face aux rebelles qui veulent asphyxier Bangui, Touadéra privilégie la force

Réservé aux abonnés | | Par - envoyé spécial à Garoua-Boulaï
Des camions bloqués sur l’axe menant à Bangui, à Garoua-Boulaï, au Cameroun, près de la frontière avec la Centrafrique.

Des camions bloqués sur l'axe menant à Bangui, à Garoua-Boulaï, au Cameroun, près de la frontière avec la Centrafrique. © DANIEL BELOUMOU OLOMO/AFP

Les rebelles de la CPC, dont François Bozizé est accusé d’être le principal chef, bloquent la route reliant Bangui au Cameroun. Un axe vital pour les populations, mais aussi pour Faustin-Archange Touadéra, qui cherche à éviter l’asphyxie de la capitale.

Une file de camions qui s’étend à perte de vue. Depuis plus de deux mois, dans la ville frontalière de Garoua-Boulaï, au Cameroun, ils attendent de pouvoir passer en Centrafrique. Assis sur une petite chaise en rotin qu’il a installée à l’ombre de son camion, Ibrahim, un routier camerounais, prend son mal en patience. Tandis qu’il trempe ses lèvres dans son verre de thé brûlant, les effluves émanant de son chargement ne laissent que peu de doute sur l’état de décomposition avancée de sa cargaison d’ail et d’oignon.

« Cela fait six semaines que je suis là à attendre sans savoir quand je pourrais enfin reprendre la route, lâche-t-il plein d’amertume. Je transporte des denrées périssables qui ne tiendront plus longtemps désormais. Nous sommes doublement pénalisés : en plus du temps que l’on perd ici, notre cargaison va être détruite. Qui va me rembourser ? ». Un peu plus loin, un autre chauffeur rallume le moteur de son camion frigorifique. À l’arrière, une cargaison de poulets congelés. « Il faut très régulièrement faire tourner le camion, pour maintenir le congélateur à la bonne température et ne pas briser la chaîne du froid, explique le camionneur. Je ne sais pas combien de temps je vais pouvoir tenir, ça coûte cher en carburant ».

Explosion des prix

Habituellement emprunté par plusieurs milliers de véhicules chaque jour, cet axe est vital pour Bangui. C’est par là que passe une large partie de l’approvisionnement en denrées de la capitale centrafricaine. Par là, également, que transitent les véhicules qui, achetés d’occasion en Europe, sont débarqués au port de Douala avant d’être convoyés vers la Centrafrique. Vitale pour les populations, cet route est aussi l’une des principales sources de recettes douanières pour l’État. Mais, depuis début décembre, elle est quasi-totalement bloquée, en raison de l’offensive des rebelles de la Coalition des patriotes pour le changement (CPC).

À près de 600 kilomètres de là, sur les marchés de Bangui, les conséquences se font durement sentir. Il est désormais devenu difficile de se procurer du lait, de la farine, de l’huile végétale ou encore des produits surgelés. À moins d’y mettre le prix. Un sac de farine de 25 kg, qui se vendait 20 000 FCFA (40€), en coûte désormais 50 000. La situation est d’autant plus préoccupante qu’en raison de l’insécurité, le pays est déjà exsangue. Dans un rapport du 3 février dernier, le Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA) estime ainsi qu’en 2021, « 2,8 millions de Centrafricains et Centrafricaines – 57% de la population – auront besoin d’assistance humanitaire et de protection ».

« Les niveaux très élevés d’insécurité le long de la principale route d’approvisionnement en provenance du Cameroun (MSR1) ont provoqué la suspension des importations. Plus de 1 600 camions entrants, dont 500 avec des fournitures humanitaires, ont été bloqués à la frontière depuis la mi-décembre », s’est inquiétée l’agence onusienne le 1er février, soulignant que les organisations humanitaires « commencent à signaler des ruptures de stock critiques, y compris de la nourriture et des kits de traumatologie ». 

Outre l’augmentation des prix sur les marchés de Bangui – entre 75% et 220% pour les denrées alimentaires de base -, le blocage des échanges entre les deux pays a aussi conduit à la fermeture de plusieurs marchés dans d’autres villes, les commerçants n’ayant plus les moyens de s’approvisionner.

Changement de stratégie

Une patrouille de la Minusca à Bangui, le 13 janvier, quelques heures après la tentative d’incursion menée par les rebelles de la CPC.

Une patrouille de la Minusca à Bangui, le 13 janvier, quelques heures après la tentative d’incursion menée par les rebelles de la CPC. © REUTERS/Antoine Rolland

Après avoir tenté une offensive sur la capitale centrafricaine, le 12 janvier dernier, les rebelles de la CPC, repoussés par les forces armées centrafricaines soutenues par les Casques bleus de la Minusca, des soldats rwandais et des mercenaires russes, ont changé de stratégie. Ils semblent désormais vouloir isoler Bangui, pour mettre la pression sur Faustin-Archange Touadéra, dont la réélection, contestée par une large partie de l’opposition, a été validée par la Cour constitutionnelle le 18 janvier.

Mi-janvier, un convoi d’une trentaine de camions venus du Cameroun a tenté de forcer le blocus instauré par les rebelles. Mais le convoi a essuyé une attaque près de Bouar, lors de laquelle deux chauffeurs camerounais ont été tués. Un autre convoi, parti cette fois de Bangui, a également été attaqué, en dépit de l’escorte assurée par les forces spéciales rwandaises, qui appuient l’armée centrafricaine depuis le début de ce nouveau conflit. « Tout sera fait pour mettre durablement fin au plan des rebelles de la CPC consistant à bloquer le corridor pour étouffer l’économie nationale et le ravitaillement des populations en produits vitaux », avait alors assuré le Premier ministre, Firmin Ngrebada.

Dès le 20 janvier, la Minusca, constatant que les rebelles rassemblés au sein du CPC – anti-balaka, Mouvement patriotique pour la Centrafrique (MPC, de Mahamat Al-Khatim), Unité pour la paix en Centrafrique (UPC, de Ali Darassa) – et leurs alliés, dont l’ex-président François Bozizé, tentaient « d’asphyxier Bangui en attaquant les convois commerciaux sur l’axe vers le Cameroun », avait mis en garde contre « les conséquences graves d’un tel acte sur la population ».

Le lendemain, le Sénégalais Mankeur Ndiaye, représentant du secrétaire général de l’ONU en Centrafrique, a réclamé au Conseil de sécurité une « augmentation substantielle » du contingent de Casques bleus pour faire face à la pression exercée par les rebelles. Évoquant de nombreuses désertions au sein des forces armées centrafricaines, Mankeur Ndiaye a également plaidé pour « une stratégie d’aménagement du mandat ».

La seule issue aujourd’hui envisagée reste la force

Le même jour, tandis que Faustin-Archange Touadéra promettait, dans son premier discours depuis sa réélection, que « les auteurs, coauteurs et complices présumés de ces crimes imprescriptibles commis contre le peuple centrafricain seront recherchés, arrêtés et traduits devant les juridictions compétentes », le gouvernement a décrété l’état d’urgence pour quinze jours. L’objectif affiché étant de « procéder à des interpellations sans forcément passer par le procureur de la République », selon Albert Yaloké Mokpeme, porte-parole de la présidence de la République cité par l’Agence-France Presse.

Signe que les autorités centrafricaines s’attendent à ce que la situation ne s’améliore pas rapidement, l’état d’urgence a été prolongé pour une période de six mois par l’Assemblée nationale, vendredi 5 février. « La stratégie d’asphyxie fonctionne toujours. François Bozizé le sait d’autant plus qu’il y a déjà eu recours en 2002, face à l’ancien président Ange-Félix Patassé qu’il a renversé en 2003, analyse Jean-Marie Kengne, ancien conseiller de Patassé. Mais aujourd’hui, il a en face de lui quelqu’un qu’il a lui-même forgé, qui connaît ses stratégies. En outre, notamment avec l’aide de la Russie et du Rwanda, Touadéra dispose d’une force militaire bien plus importante que celle dont disposait Patassé à l’époque. »

Et il semble bien décidé à aller jusqu’au bout dans ce bras de fer. « Touadéra n’a nullement l’intention de discuter avec les rebelles, et encore moins avec Bozizé, confie à Jeune Afrique un ministre. La seule issue aujourd’hui envisagée reste la force. »

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