Racisme

Assa Traoré : « Les hommes noirs et arabes ne sont pas en sécurité en France »

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Mis à jour le 05 février 2021 à 16h36
Assa Traoré à son domicile en banlieue parisienne, le 28 janvier 2021.

Assa Traoré à son domicile en banlieue parisienne, le 28 janvier 2021. © bruno lévy pour ja

À la tête du collectif La Vérité Pour Adama, la militante anti-racisme dénonce les violences policières, qu’elle estime orientées tout particulièrement contre les personnes issues de l’immigration.

Discriminations, violences policières, impunité des forces de l’ordre… La sœur d’Adama Traoré, mort dans la cour de la gendarmerie de Beaumont-sur-Oise le 19 juillet 2016, parle cash. Soutenue par P-Diddy, Omar Sy, Rihanna et autres stars, Assa Traoré a un discours coup de poing bien rôdé.

Regard fixe, visage fermé, la jeune femme de 36 ans ne laisse rien transparaître de ses émotions. Une carapace, sans doute, que s’est construite cette éducatrice devenue en peu de temps une icône de la cause antiraciste. Elle a fait la une de nombreux magazines, dont celle de Time, à la fin de 2020.

Après plusieurs échanges avec son attachée de presse, elle nous reçoit, seule, dans l’appartement où elle vit avec sa famille en banlieue parisienne, et d’où elle dirige le collectif La Vérité Pour Adama.

Au milieu d’effluves d’encens et de livres sur le colonialisme, Assa Traoré dénonce haut et fort ce que certains osent à peine murmurer : le racisme profond de la société française et de l’État, que le pouvoir soit de droite ou de gauche. « À la limite, avec la droite, c’est mieux, c’est clair, on sait à quoi s’attendre », lance-t-elle en rappelant que son frère est mort sous la présidence du socialiste François Hollande. Ce dernier n’a, selon elle, eu aucun égard pour la famille du jeune homme, décédé à 24 ans dans des circonstances toujours non élucidées, après un contrôle d’identité musclé.

Cet entretien a été réalisé le 28 janvier. Assa Traoré y exprime, avec ses mots, certains jugements – notamment à l’égard de la police et du président français – qui n’engagent qu’elle. NDLR

 

Jeune Afrique : Plus de quatre ans après la mort d’Adama, avez-vous fait votre deuil ?

Assa Traoré : Aujourd’hui, le deuil n’est envisageable ni pour moi ni pour ma famille. Nous voulons avant tout rendre à mon frère son

honneur et sa dignité. Nous faisons face à un obstacle de taille, à cette machine de guerre qu’est l’État français, à sa police et à son appareil judiciaire. Cette situation a fait de moi une soldate engagée en faveur de la vérité et de la justice.

Tous les jeunes des quartiers populaires peuvent potentiellement mourir entre les mains de la police

On ne demande qu’une chose : que les gendarmes soient mis en examen. Qu’il y ait un procès public, que le monde entier puisse voir et entendre les hommes qui ont causé la mort de mon petit frère. Et que justice soit faite, qu’ils soient condamnés pour leurs actes.

Assa Traoré en une.

Assa Traoré en une. © Time Magazine

De nombreuses zones d’ombre entourent le décès de votre frère. Pensez-vous que les circonstances exactes de sa mort seront connues un jour ?

Pour moi, il n’y a aucune zone d’ombre. La vérité est là, mais on est dans un pays, la France, qui ne l’accepte pas et qui est dans un déni de justice s’agissant de la mort d’Adama Traoré. Je dis : « Adama Traoré », mais c’est valable pour tous les jeunes des quartiers populaires, qui tous peuvent potentiellement mourir entre les mains de la police, en toute impunité.

Plusieurs versions circulent. Quelle est votre vérité ?

La vérité est qu’Adama est mort d’un plaquage ventral à la suite d’un contrôle très musclé, le 19 juillet 2016, le jour de ses 24 ans. Cela a été démontré par plusieurs experts indépendants que notre famille a mandatés.

Sous le poids des gendarmes, mon frère suffoquait : lors de leur première déposition, ceux-ci ont d’ailleurs raconté qu’Adama avait dit : « Je n’arrive plus à respirer ». Cela ne les a pas arrêtés. Ils l’ont traîné ensuite dans leur véhicule. Là, il a uriné sous lui et a « piqué de la tête » sans qu’aucun d’eux ne lui porte secours.

Pis, lorsque les pompiers sont intervenus dans la cour de la gendarmerie, les gendarmes ont refusé de lui ôter ses menottes. Résultat, aucun secours n’a pu lui être réellement prodigué, il n’a pas pu être mis en position PLS [position latérale de sécurité]. Contrairement à ce qui a été dit, les pompiers n’ont pas pu lui prodiguer les premiers soins car il est resté menotté dans le dos. Ce jour-là, les gendarmes ont eu droit de vie et de mort sur mon frère. Ils avaient décidé qu’il mourrait, et c’est ce qu’il s’est passé.

 

Avez-vous confiance dans la justice française ?

Je n’ai évidemment aucune confiance en elle. Le 16 juillet prochain, cela fera cinq ans qu’Adama est mort dans les locaux de la gendarmerie de Beaumont-sur-Oise. Cinq ans de combat. Je n’aurais jamais pensé un seul instant que, cinq plus tard, on en serait encore là.

Au début, pourtant, je croyais en la justice de ce pays. J’ai grandi avec la conviction que la justice est un droit. Je réalise aujourd’hui que, si ce droit existe, il n’est pas le même pour tous. Nous, on doit se battre pour renverser cette machine, ce système. Mon petit frère Bagui, qui est le témoin principal dans l’affaire d’Adama, est en prison depuis quatre ans.

La justice française m’a mise en examen pour avoir dit : « Adama, les gendarmes t’ont tué, mais ils ne tueront pas ton nom… ». Cette phrase, et le fait d’avoir rendu publics les noms des gendarmes, m’ont valu deux mises en examen.

Il n’y a pas eu d’enquête impartiale : au contraire, des gendarmes protègent d’autres gendarmes et tentent de masquer la vérité

Si on s’était fié à la justice française, Adama serait mort d’une affection cardiaque, de drépanocytose, sous l’emprise de l’alcool ou de la drogue. La dernière thèse soutenue par la justice française est qu’il serait mort en raison de la chaleur, c’est dire !

Depuis plus de quatre ans, notre avocat, Maître Yassine Bouzrou, demande des actes et des expertises, qui sont refusés par la justice. Il n’y a pas eu d’enquête impartiale : au contraire, des gendarmes protègent d’autres gendarmes et tentent de masquer la vérité.

À chaque fois que la France a mandaté des expertises, c’étaient des « expertises bidon », où mon frère n’était même pas nommé, mais désigné par l’expression « homme de race noire ». Nous avons réussi à les faire annuler et nous continuerons tant que la vérité n’éclatera pas au grand jour.

Y a-t-il en France une impunité policière ?

Pour moi, cette expression est presque trop faible. Nous sommes face à un problème systémique, à une violence policière qui remonte à très loin. Nous vivons encore aujourd’hui les conséquences de l’esclavagisme et du colonialisme.

Il est très important que le monde entier le sache : dans les faits, cette France qui se dit patrie des droits de l’homme ne considère pas ses citoyens issus de l’immigration comme des individus utiles, pouvant participer à la construction du pays. Ni même qu’ils sont maîtres de leur propre vie, puisque le système a droit de vie et de mort sur eux.

Les Noirs, les Arabes, les immigrés, les gens du voyage n’ont aucune importance aux yeux de l’État, qui se veut pourtant démocratique et dont la devise est « liberté, égalité fraternité ».

La France doit reconnaître le crime contre l’humanité qu’ont subi nos parents et nos aïeux. L’Histoire a commencé bien avant 2016 et la mort d’Adama Traoré, à qui l’on reprochait, en réalité, de ne pas avoir sa pièce identité sur lui. Les premiers documents d’identité attribués aux Noirs remontent au temps de l’esclavage : quand un esclave noir sortait sans avoir sa pièce d’identité officielle sur lui, on avait le droit de l’abattre.

On subit encore les conséquences du colonialisme et de l’esclavagisme

La philosophe et historienne Elsa Dorlin a fait un vaste travail de recherche sur ce sujet. Mon frère est mort car il n’avait pas son bouclier, son gilet pare-balles : à savoir sa pièce d’identité, un document que les esclaves noirs devaient porter sur eux. On s’inscrit dans le prolongement de cette histoire.

On subit les conséquences du colonialisme et de l’esclavagisme, les conséquences de la violence policière française qui, au XVIIIe et XIXe siècles, surveillait et contrôlait les Noirs. La mort d’Adama s’inscrit dans le prolongement direct de cette manière de faire. Et quand un président de la république dit que la France ne s’excusera pas pour ces actes, c’est grave.

Votre existence a été bouleversée par la disparition de votre frère. Comment avez-vous vécu ces dernières années ?

La mort d’Adama nous a tous détruits, moi, mes frères… Sur les photos, la peine est gravée sur les visages des membres de ma famille, on voit la mort d’Adama sur leurs traits, la tristesse… Pourtant, jamais personne ne nous demande : « Comment allez-vous, la famille Traoré ? » On n’est même pas reconnus dans notre statut de victimes. Il y a une déshumanisation totale dans les rapports entre l’État, la machine judiciaire, et nous, la famille Traoré.

C’est cette machine de guerre, qui n’a ni remords ni sentiments et où tous les coups sont permis, qui a tué mon petit frère et qui a fait de nous les soldats que nous sommes devenus.

Assa Traoré, lors d’un rassemblement contre les violences policières à Paris, le 13 juin 2020.

Assa Traoré, lors d’un rassemblement contre les violences policières à Paris, le 13 juin 2020. © Thibault Camus/AP/SIPA

Moi-même j’ai changé, et ma vie a entièrement changé aussi. Je me bats pour l’honneur et la dignité de mon frère. Et c’est précisément pour cette dignité que j’ai tenu à écrire un livre, avec Elsa Vigoureux, Lettre à Adama (éd. du Seuil). J’avais le sentiment qu’on parlait d’Adama comme d’un délinquant, qu’on montait des dossiers contre lui, et je me suis dit : « Ce n’est pas possible, je ne “les” laisserai pas écrire l’histoire d’Adama ».

Vous êtes très critiquée par une partie des médias, ainsi que sur les réseaux sociaux. Pourquoi, selon vous ?

Tous ces gens qui me menacent, qui écrivent sur moi, sur Adama, sur la famille Traoré, sont une minorité : des racistes, des gens d’extrême droite… Ils ne me font pas peur une seule seconde. Ils ont déjà tué mon frère.

Nous sommes soutenus par énormément de gens, aux quatre coins de la planète

En revanche, quand je vois le nombre d’insultes qui me sont adressées, je me dis que j’ai un pouvoir sur leurs esprits, que je les hante. Cela signifie que le combat est fort.

En réalité, nous sommes soutenus par énormément de gens, aux quatre coins de la planète. Quand on fait la une du magazine Time, qu’on est désignée comme l’une des personnalités de l’année, ce n’est pas la France, c’est le monde. Le combat pour mon frère a dépassé les frontières. Ce combat, aujourd’hui, on l’a gagné.

Les médias français rappellent régulièrement que vous êtes issue d’une famille polygame. Que pensez-vous personnellement de la polygamie ?

Ce sont les médias qui parlent des Traoré comme d’ « une famille polygame ». Ce ne sont pas nos mots. Aucun de nous n’a jamais parlé de polygamie. Notre famille est une famille formidable, de toutes les couleurs et de toutes les religions, que rien ni personne ne pourra diviser ou arrêter.

Personnellement, je n’ai pas de point de vue sur la polygamie. J’ai un point de vue sur ma famille. J’ai grandi dans une famille heureuse et aimante. Et je ne permets à personne de parler de la vie de mon père, cela ne regarde que lui. Autrement, il faudrait parler de tous les pères des personnalités publiques, de ces pères violeurs, incestueux, ou qui ont participé à des crimes de guerre… Pour quelles raisons, parce que nous sommes Noirs ou de confession musulmane, nous ramène-t-on toujours à ce type de questions ? C’est très réducteur.

Adama a été enterré au Mali. Pourquoi ce choix, alors que vous, sa famille, vivez tous en France ?

Adama repose auprès de notre père, décédé, lui, en 1999. C’était important pour nous symboliquement. Le Mali est notre pays d’origine, on y va très régulièrement.

Nous avons fait ce choix dans un contexte particulier, celui de la mort d’Adama, où des réflexes coloniaux ont très vite ressurgi : mon frère venait à peine de mourir que la préfecture de Cergy-Pontoise nous appelait pour organiser le rapatriement de sa dépouille vers le Mali par un vol Air France depuis l’aéroport Charles-de-Gaulle. Et rapidement, puisque nous sommes musulmans et qu’on a pour coutume d’enterrer nos morts dans un délai de trois jours.

Les fonctionnaires de la préfecture se sont permis d’entamer les procédures pour un rapatriement en omettant complètement que nous sommes d’abord Français et que le choix du Mali n’était pas automatique, que c’est une décision qu’il fallait prendre en concertation avec ma famille.

Nous l’avons vécu comme un rejet, et on n’a pas manqué de leur signifier : Adama Traoré est français. Respectez-nous, et le choix viendra de nous.

Les autorités maliennes vous ont-elles soutenu dans votre combat ?

Au moment de la mort d’Adama, il y a eu une grosse défaillance de la part de l’ambassade du Mali en France et du consulat, qui n’ont eu aucune réaction et n’ont été d’aucune aide. Mais, lorsque nous sommes allés au Mali pour enterrer Adama, le président IBK – qui était en déplacement à notre arrivée – nous a reçus : ma famille, ma mère, qui est née au Mali, et moi-même.

Avec le plus grand des respects, il nous a présenté ses condoléances et a pris le temps de nous écouter. Nous avons notamment évoqué avec lui la nécessité d’un soutien des autorités consulaires maliennes en France quand un ressortissant rencontre un problème d’une telle gravité. Ne serait-ce qu’un soutien juridique ou de conseil.

Le fait que ma mère ait été reçue avec honneur et dignité par le président de son pays de naissance l’a aidée à relever la tête

Comme je le lui ai expliqué, moi, je parle français, je peux me défendre. Mais combien de personnes issues de l’immigration sont en mesure de le faire ? Il y a énormément de familles victimes d’injustices… Et ça, comme je l’ai dit au président IBK, il faut que ça change.

Cette rencontre a été un moment très important pour moi et pour ma mère. Elle a perdu son fils. Ici, en France, le pays où son fils est mort, on ne lui a pas témoigné le moindre égard. Seulement du mépris.

On a accusé Adama, on l’a déshumanisé, il n’était plus une victime mais un coupable. Le fait que ma mère ait été reçue avec honneur et dignité par le président de son pays de naissance l’a aidée à relever la tête. Ce jour-là, elle est ressortie du palais présidentiel la tête haute.

Comment analysez-vous la chute du président Ibrahim Boubacar Keïta et son remplacement par une junte militaire ?

Je ne suis pas sur place, au Mali, pour émettre un jugement fondé. En tout cas, mon affection va vers le président IBK.

Comment expliquez-vous que le sentiment anti-français soit de plus en plus prégnant au Mali ?

Cette question doit être posée aux Maliens de l’intérieur, qui trouveront les mots justes. Je dirais cependant que ce sentiment va bien au-delà du Mali, c’est un problème africain.

Dans l’une de ses chansons, Tiken Jah Fakoly exprime une idée très forte et très juste : « L’Afrique a pris son indépendance, mais la France a donné la photocopie [aux Africains] ». Tiken Jah a raison : il faut que les pays africains récupèrent l’original de leur indépendance. Et c’est ce qui est en train de se construire. J’y crois, car nous avons aujourd’hui une jeunesse qui avance et qui n’a plus peur.

En quelques années, vous êtes devenue l’un des porte-drapeaux de l’antiracisme en France, aux côtés de figures telles que Lilian Thuram, Rokhaya Diallo, Aïssa Maïga ou Françoise Vergès. Quel regard portez-vous sur leur combat ?

Je ne me vois pas comme une porte-parole ou un porte-drapeau. Je ne veux pas tomber dans ce piège que l’État a tendu ces vingt dernières années : nous enfermer dans le statut de porte-parole. C’est une manière de mettre en sourdine la parole des autres.

Je suis juste la sœur d’Adama Traoré et je me bats pour demander la vérité et la justice pour lui. Je ne suis pas une porte-parole, mais, avec le nom de mon petit frère, si je dois renverser tout un système je le ferai. Je veux qu’on parle de mon frère dans vingt ans, dans cinquante ans, qu’on sache qu’il y a eu un combat en France et que ce combat a contribué à la survie d’hommes issus de l’immigration.

En tant que citoyenne française musulmane, mais aussi en tant que militante, qu’avez-vous pensé du discours d’Emmanuel Macron sur le séparatisme ?

Je le prends comme une victoire. Il survient après les marches du 2 et du 13 juin 2020. C’était la première fois qu’il y avait autant de monde dans la rue, sans distinction d’âge ni de couleur. Le président Macron a peur, car il voit qu’il se passe quelque chose en France qu’il ne contrôle pas. Et qu’il doit agir pour faire reculer ce peuple, ce mouvement du Comité Adama qui a été très suivi.

En parlant de séparatisme, le président Macron monte les Français les uns contre les autres

Il veut diviser pour mieux régner. Il construit donc un « séparatisme », ou du moins il en parle, sans doute pour faire en sorte qu’on n’évoque plus certains sujets et en réaction à ces marches successives où est dénoncé le racisme. Il monte les Français les uns contre les autres, une religion contre une autre, certaines couleurs contre d’autres.

Cela montre la défaillance du pays dans lequel on vit. Un pays sans justice ni équité est un pays qui appelle à la révolte. Le peuple français est au bord de la révolte, et cette révolte est légitime.

Vous êtes mère de trois enfants. Avez-vous peur pour eux ?

Bien sûr. Et je ne suis pas la seule : demandez aux parents issus de l’immigration combien de fois ils appellent leurs enfants quand ceux-ci tardent à rentrer à la maison et ce qu’il leur passe par la tête à ce moment-là. D’ailleurs, le plus souvent, leur réflexe est d’appeler le commissariat. Demandez-vous pourquoi.

Il faut voir comment on cherche nos fils dehors parce qu’on a peur dès qu’on ne les voit pas rentrer. C’est une peur qui dépasse les craintes habituelles d’un parent : une peur de cette police qui, par son comportement, loin d’insuffler un sentiment de sécurité et de protection, fait craindre le pire. On se dit que nos enfants ont peut-être croisé un policier violent, un policier raciste.

Aujourd’hui, je suis là pour protéger mes garçons. Qu’en sera-t-il à l’avenir ? Quelqu’un peut-il me garantir que leurs droits seront respectés ? Qu’ils seront en sécurité et qu’ils auront le travail qu’ils méritent, à la hauteur de leurs compétences ? Aujourd’hui, il est très compliqué en France d’avoir un job à sa juste valeur quand on est Noir ou Arabe.

Un grand nombre de personnes se sont rassemblées le 6 juin 2020 place de la Concorde,à Paris, pour dénoncer les violences policières en France, réclamant justice pour Adama Traoré, justice pour tous et brandissant des pancartes Black Lives Matter.  

Un grand nombre de personnes se sont rassemblées le 6 juin 2020 place de la Concorde,à Paris, pour dénoncer les violences policières en France, réclamant justice pour Adama Traoré, justice pour tous et brandissant des pancartes Black Lives Matter.   © Credit : ISA HARSIN/SIPA

Quand on est issu de l’immigration, on a deux fois plus de chances de mourir ou de subir une violence qu’un homme blanc ou qu’une femme blanche. Mes enfants savent comment Adama est mort, dans quelles conditions. Je leur explique qu’ils ne doivent jamais accepter une injustice, mais qu’ils doivent faire plus attention que d’autres, parce qu’ils sont noirs et qu’ils peuvent être soumis à un contrôle d’identité.

Il faut avoir un discours de prévention, pour que les jeunes issus de l’immigration sachent comment réagir face à un contrôle de police, même s’ils ne sont pas dans une situation irrégulière : « Reste calme, ne cours pas, n’oublie pas de sortir avec tes papiers… » Je suis une femme noire, je ne sors jamais sans mes papiers, même pour aller à la boulangerie.

Selon vous, les Noirs et les Arabes ne sont pas en sécurité en France ?

Je veux que le monde entier sache qu’il existe un pays qui se dit démocratique, où des gens meurent car ils sont noirs ou arabes ou issus de l’immigration. Ce pays, c’est la France. Le monde entier doit savoir que les Noirs et les Arabes n’y sont pas en sécurité. Oui, les Noirs, les Arabes, les personnes issues de l’immigration ou des communautés sont en danger… Ils meurent régulièrement du fait des violences et des coups de cette police extrêmement raciste.

À votre avis, existe-t-il un racisme anti-Blanc ?

Pourquoi, à chaque fois qu’on évoque le racisme anti-Noir et anti-Maghrébin, se croit-on obligé de l’opposer à un racisme anti-Blanc ? Pourquoi, à chaque fois qu’un Noir, un Arabe ou une personne issue de l’immigration rencontre un problème, faut-il tout de suite l’opposer à un problème rencontré par un Blanc ? C’est comme si on justifiait encore le racisme qu’il y a envers nous.

Pourquoi ce racisme doit-il être justifié ? Il est là, il faut que la France l’assume. On ne peut pas justifier le comportement discriminatoire et raciste envers les populations issues de l’immigration par le racisme anti-Blanc.

Au Maghreb, les migrants subsahariens sont parfois confrontés à un racisme virulent, peut-être pire qu’en France…

Bien évidemment, ce racisme au Maghreb est inadmissible, intolérable. Des femmes noires sont violées, maltraitées, des hommes bafoués dans leurs droits les plus élémentaires… C’est inacceptable. Mais, au-delà de ces mots, il faut penser à des moyens concrets pour que cesse cette violence.

Envisagez-vous de vous engager en politique ?

Pour le moment, je suis encore dans le combat pour mon frère. Aujourd’hui, ma vision [de l’avenir] va jusqu’à la mise en examen [des gendarmes]. On verra le moment venu, quand ils auront été condamnés et que la vérité éclatera. « L’après » se construira tout seul.

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