Politique

Moncef Slaoui et le Maroc : « Je t’aime, moi non plus »

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Par - à Casablanca
Mis à jour le 4 février 2021 à 17:25

Moncef Slaoui à Washington, le 12 janvier 2021. © Patrick Semansky/AP/SIPA

Promu par Trump puis remercié par Biden, Moncef Slaoui pourrait-il devenir le « Monsieur vaccin » du Maroc ? Jusqu’ici, l’histoire du virologue avec son pays d’origine a surtout été marquée par des rendez-vous manqués…

Sonder les attaches marocaines de Moncef Slaoui, c’est se confronter à beaucoup de langues de bois. Voire à de l’ironie. « Ah, vous voulez parler de Monsieur Moderna (rire) », lâche au téléphone un infectiologue réputé de Casablanca. Avant de poursuivre, « il n’a pas vraiment d’attaches ici. C’est une personne qui a fait sa vie aux États-Unis et qui a eu la chance de développer un vaccin ». La remarque pourrait résumer à elle seule la thèse du sociologue Abdessamad Dialmy selon qui « le Marocain ne s’aime pas ; de ce fait comment pourrait-il aimer ses semblables ? »

Au cours de sa carrière d’immunologiste – il a notamment travaillé pendant trente ans au sein du groupe pharmaceutique GSK, dont il est devenu n°2 –, Moncef Slaoui n’a pas contribué au développement d’un vaccin, mais de quatorze, notamment contre le cancer du col de l’utérus et le rotavirus (souvent meurtrier pour les enfants).

« Sauveur de l’Amérique »

En avril 2020, l’administration Trump lui a proposé de prendre la tête de l’Operation Warp Speed. L’objectif ? Produire 300 millions de vaccins contre le Covid-19 dans l’année, avec un budget de 14 milliards de dollars, le tout en collaboration avec les scientifiques, l’industrie pharmaceutique et les institutions publiques. Monsieur Slaoui, investisseur-administrateur millionnaire, devient alors « Monsieur vaccin », le tout pour 1 dollar symbolique.

CNN ne tarit pas d’éloges sur lui, mais plusieurs démocrates pointent un éventuel conflit d’intérêt : Slaoui possède 10 millions d’euros d’actions chez Moderna, une start-up arrosée par les fonds publics américains pour développer son vaccin anti-Covid. Le scientifique revend alors immédiatement ses parts et redistribue sa plus-value à des associations de lutte contre le cancer.

Démocrate convaincu, très critique envers Trump, et désormais considéré comme « le sauveur de l’Amérique », Moncef Slaoui a pourtant été remercié le 12 janvier par le nouveau président Joe Biden.

Contraint à l’exil

« C’est une personne très volontariste, il veut réellement aider le Maroc, et il est très apprécié ici », confie l’un des experts du comité technique de vaccination du royaume. Pourtant, Moncef Slaoui n’a pas de réseau marocain, que ce soit du côté de l’industrie pharmaceutique ou de la recherche. Après tout, comment le pourrait-il ? S’il est né en 1959 à Agadir au sein d’une famille de la classe moyenne supérieure et a grandi à Casablanca, il s’est s’envolé dès l’âge de dix-huit ans pour la Belgique, après avoir décroché son bac au lycée public Mohammed V. Acte manqué ou non, il avait alors embarqué avec lui les clés du véhicule familial, qu’un proche avait récupéré in extremis à bord de l’avion. Mais il n’est jamais vraiment rentré au pays.

Les États-Unis sont devenus depuis son nouveau cocon avec l’amour de sa vie, la virologue belge Kristen Belmonte. Moncef Slaoui a bien essayé de renouer avec le Maroc : à partir de 1986, il y a enseigné à titre bénévole. Mais au bout de trois ans, la collaboration a été arrêtée, sans raison apparente.

Moncef Slaoui est devenu l’ultime exemple de ces Marocains ignorés chez eux, mais reconnus à l’étranger

À l’époque, son dada, la biologie moléculaire, n’intéresse personne. « Il a été contraint à l’exil, comme beaucoup d’autres qui ont choisi cette voie », témoigne sur la page Facebook de Moncef Slaoui, l’un de ses anciens camarades de classe, le docteur en biologie moléculaire, Kamal El Messaoudi. Plus tard, alors qu’il travaille au sein du groupe pharmaceutique GSK, Moncef Slaoui se rend dans le royaume pour évoquer d’éventuels partenariats avec des universités ou des laboratoires locaux, mais rien ne s’est jamais concrétisé.

« Moncef Slaoui n’est pas un inconnu dans les mieux scientifiques marocains, d’autant plus qu’il a deux frères qui ont exercé dans le pays, Mohamed est gastro-entérologue, l’autre, Amine, décédé il y a quelques années, était pédiatre », affirme le docteur Saïd Afif, membre du Comité technique de vaccination. Pourtant, l’impression que le royaume a découvert Moncef Slaoui en mai dernier reste tenace. Sa reconnaissance aux États-Unis, par la plus haute autorité – le président – a même créé plusieurs jours de polémique dans les médias locaux : Moncef Slaoui est devenu l’ultime exemple de ces Marocains ignorés chez eux, mais reconnus à l’étranger.

D’aucuns ont aussi débattu de sa véritable nationalité : marocaine, belge ou américaine ? Surtout, cette (re)découverte a fait émerger des critiques sur le très faible budget public alloué à la recherche scientifique : 0,8 % du PIB (contre 2,4 % pour les pays de l’OCDE). Moncef Slaoui l’a lui même dit, « le potentiel compétitif du Maroc dans la recherche fondamentale, comme d’autres pays africains, est quasi-nul ». Ce qu’il a accompli aux États-Unis, il n’aurait pu le faire ici, au Maroc.

« Une fierté pour le Maroc » ?

Depuis l’année dernière, Moncef Slaoui est devenu une véritable star. Sur sa page Facebook, des centaines de commentaires quotidiens lui rappellent à quel point il est « une fierté pour le Maroc ». Lui-même se dit toujours très attaché à son pays de naissance – alors qu’il était à la tête de GSK, il s’est même payé le luxe de faire poser dans sa maison de Philadelphie du marbre fossile issu de la région d’Erfoud – et y retourne régulièrement pour voir sa mère, Latifa Slaoui, et sa fratrie. Sans plus.

On l’imagine déjà faire du Maroc un hub pharmaceutique pour l’Afrique

Il faut dire que sa jeunesse marocaine a été marquée par plusieurs drames : très tôt, il a perdu son père, dont on ne sait pas grand-chose sinon qu’il était entrepreneur dans l’irrigation agricole, et sa petite sœur, emportée par la coqueluche (d’où sa passion des vaccins). Et il a été adolescent au cours d’une époque sombre, celle de la guerre larvée entre Hassan II et ses opposants, de la disparition de Ben Barka, des émeutes de mars 1965 durement réprimées, puis des années de plomb.

Le lycéen Moncef Slaoui milite dans les rangs de l’Unem (Union nationale des étudiants du Maroc), un syndicat étudiant alors très ancré à gauche, et au sein de l’organisation clandestine marxiste-léniniste Ila Al Amam, farouchement réprimée par les autorités. Il comprend alors que l’activisme politique est dangereux, et tourne la page.

Aujourd’hui âgé de 60 ans, il aimerait développer des choses au Maroc, faire en sorte que le royaume progresse. Mais il est exigeant, et souhaite qu’on lui en donne les moyens. Évidemment, celui que Forbes a reconnu, dès 2016, comme l’un des « 50 plus grands leaders mondiaux » n’est pas passé inaperçu dans les plus hautes sphères marocaines. Son rôle dans la crise du Covid-19 aux États-Unis a renforcé son aura. Et déjà, dans les couloirs du Comité technique de vaccination, on imagine « qu’il sera approché pour développer une usine locale de fabrication de vaccins, et pour faire du Maroc un hub pharmaceutique pour l’Afrique ».

Doux rêve ou réel projet ? Difficile à dire. Il pourrait aussi bien profiter de sa retraite dorée, ou bien envisager de retourner en Belgique, un pays très réputé pour sa recherche en biologie moléculaire…