Politique

Burundi : la « main tendue » d’Évariste Ndayishimiye aux médias, un message à l’Union européenne ?

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Par - à Kigali
Mis à jour le 4 février 2021 à 09:31

Le président burundais, Évariste Ndayishimiye, lors d’un discours devant les représentants des médias, le 28 janvier 2021.

Le président burundais a assuré vouloir entamer le dialogue avec les médias. Une proposition formulée alors que le pays ouvre des discussions avec l’Union européenne afin d’obtenir la levée de ses sanctions économiques.

Faut-il y voir un réel geste d’apaisement ou une simple opération de communication ? Jeudi 28 janvier, Évariste Ndayishimiye s’est adressé aux responsables des médias présents dans le pays d’une manière inédite depuis qu’il a pris les rênes du pays, en juin dernier.

Il est urgent de trouver une solution à nos différends

Comparant les médias à des « enfants comme les autres » de « l’État bienveillant », il a demandé au Conseil national de la communication (CNC) de mettre sur pied, « le plus rapidement possible », un dialogue avec les médias sous sanctions. « Il est urgent de trouver une solution à nos différends antérieurs. Des médias ont été sanctionnés ou suspendus. Il faut que le CNC puisse s’asseoir avec les responsables de ces médias afin qu’une solution soit trouvée et que ce dossier soit clôturé. Il faut se mettre au travail », a-t-il enjoint.

L’annonce, relayée sur les réseaux gouvernementaux sous le hashtag #JamaisSansLesMédias, a surpris les professionnels burundais et internationaux du secteur rassemblés dans une salle de l’hôtel Kiriri Garden depuis la veille pour un atelier sur « le rôle et la responsabilité des médias dans le développement du pays, la sauvegarde de la cohésion sociale et la protection des droits de l’homme ».

« Un pas dans la bonne direction »

Télé Renaissance, la station privée Radio publique africaine (RPA, dont les locaux avaient été détruits pendant la crise de 2015) et l’Union burundaise des journalistes (UBJ) ont salué un « pas dans la bonne direction », tout en affichant une certaine prudence. Dans un communiqué commun, Innocent Muhozi, le directeur de Télé Renaissance, Bob Rugurika, directeur de la RPA et Alexandre Niyungeko, président de l’UBJ, se sont déclarés « disposés à entreprendre ce dialogue pour le rétablissement de la liberté d’expression de la presse au Burundi ».

Ils ont cependant prévenu que celle-ci « ne pourrait être rétablie dans la situation actuelle, où les libertés et droits n’existent pas », jugeant qu’« un dialogue global et inclusif avec tous les acteurs de la société burundaise est incontournable pour rétablir les libertés publiques ».

Parmi les conditions nécessaires à un dialogue, la levée des mandats d’arrêt

« N’oublions pas que les radios BBC et VOA ont été suspendues. Si cet appel concerne tous les médias, dont ceux en exil, nous sommes prêts à y répondre », a précisé à Jeune Afrique Innocent Muhozi. « Les  conditions pour une presse libre sont-elles remplies ? Les médias pourront-ils rapporter toutes les informations, même celles qui ne plaisent pas aux autorités ? La société civile indépendante pourra-t-elle faire librement son travail et dénoncer, par exemple, les violations des droits de l’homme ? » s’est-il interrogé, évoquant, parmi les conditions nécessaires à un dialogue, « la sécurité de ceux qui doivent rentrer et la levée des mandats d’arrêt pour certains d’entre nous ».

Rappelant la remise en liberté, le 24 décembre dernier, des quatre journalistes d’Iwacu qui avaient été arrêtés en octobre 2019, RSF a pour sa part salué « des signaux encourageants pour les journalistes du pays », tout en soulignant que « les enjeux restaient énormes, [notamment] le rétablissement d’un climat de confiance entre les médias indépendants et l’administration ».

Une première prise de contact

En même temps qu’il tendait sa main aux médias, Évariste Ndayishimiye a d’ailleurs livré sa définition du rôle des journalistes, qui « détiennent une capacité de nuisance proportionnelle à leur capacité d’influer positivement et efficacement sur leurs milieux de vie, sur le développement du pays », demandant notamment à ce que « ces médias s’engagent à participer au développement du pays ».

Signe que le chemin est encore long, lors de la première réunion convoquée par le CNC en vue de poser les bases de ce dialogue à venir, aucun représentant de ces médias en exil n’avait été convié.

Outre la BBC et VOA, quatre organes burundais étaient présents : le groupe de presse Iwacu, les journaux en ligne Ikiriho et Nawe, ainsi que la radio Bonesha FM, représentée par son directeur, Léon Masengo. « Il n’est pas de mon ressort d’inviter les médias en exil », a argué le président du CNC, Nestor Bankumukunzi, à l’issue de ces premiers échanges qui n’étaient qu’une « prise de contact », a-t-il précisé. « Les discussions se poursuivront avec chaque média individuellement, notamment pour régler ensemble les questions de justice, s’il y en a », a affirmé Nestor Bankumukunzi.

La question des sanctions

Cette amorce de dialogue intervient dans un contexte de réchauffement relatif des relations entre les autorités burundaises et l’Union européenne. Après une première rencontre le 27 janvier, les représentants de l’UE et les autorités burundaises ont de nouveau échangé mardi 2 février.

Le ministre burundais des Affaires étrangères, Albert Shingiro, a rencontré l’ambassadeur de l’UE, Claude Bochu, ainsi que les diplomates des pays européens accrédités à Bujumbura (l’Allemagne, la Belgique, la France et les Pays-Bas). Au centre des discussions : les sanctions économiques de l’UE à l’encontre du pouvoir burundais sous l’ère Nkurunziza, à qui Bruxelles reprochait de « graves violations des droits de l’homme ».

« Là où il y a une volonté, il y a un chemin », a simplement commenté Claude Bochu à l’issue de cette rencontre, sans livrer plus de détails sur le contenu des échanges. « Nous n’avons pas le droit de traîner les pieds dans cet exercice. Nous devons conclure ce dialogue dans les plus brefs délais », a pour sa part assuré Albert Shingiro.