Politique

Alexis Thambwe Mwamba : « En RDC, on viole la Constitution tous les jours »

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Mis à jour le 3 février 2021 à 17:35

Alexis Thambwe Mwamba, en juin 2017 à Paris. © Vincent Fournier/Jeune Afrique

Visé par une pétition réclamant sa destitution de la présidence du Sénat, ce proche de Joseph Kabila est aussi soupçonné par la justice de « détournements de deniers publics ». Dans un entretien exclusif à Jeune Afrique, il s’explique.

Ce mardi, la soixantaine de signataires de la pétition qui vise le président du Sénat avait un seul objectif : obtenir la mise à l’écart d’Alexis Thambwe Mwamba et installer à sa place un doyen d’âge. Après un début de séance mouvementé, Thambwe Mwamba a fini par décréter une séance à huis clos.

Ce proche de Joseph Kabila est visé par une offensive comparable à celle qui a conduit à la chute de Jeanine Mabunda, destituée de la tête de l’Assemblée nationale le 10 décembre dernier. Mais il bénéficie encore du soutien de quelques sénateurs et il espère résister à la vague, au moins jusqu’à l’ouverture de la prochaine session de la chambre haute, prévue au mois de mars prochain.

Outre cette offensive politique, le président du Sénat est aussi inquiété sur le plan judiciaire : Victor Mumba Mukomo, le procureur général près la Cour de cassation, a en effet demandé au Sénat l’autorisation de l’auditionner sur des soupçons de détournements de deniers publics. Affichant sa sérénité, Thambwe Mwamba assure à Jeune Afrique n’avoir rien à se reprocher et avoir toujours agi « au grand jour ». Soupesant chacun de ses mots en cette période compliquée pour les partisans de l’ancien président, il dénonce les « courtisans » et se pose en victime des calculs politiciens.

Jeune Afrique : Une soixantaine de sénateurs, sur les 108 que compte la chambre haute, ont signé une pétition réclamant votre destitution. Peut-on parler d’une crise de confiance ?

Alexis Thambwe Mwamba : J’ai reçu la pétition et, parmi les signataires, il y a des sénateurs qui ne siègent plus depuis plus d’une année, qui sont à l’étranger. Il y a en revanche des élus qui sont venus me voir, en me disant qu’ils étaient surpris que leurs noms figurent sur le document alors qu’ils ne l’ont jamais signé. Je précise que six autres membres du bureau sont, eux aussi, visés par des pétitions [seul Samy Badibanga, le premier vice-président du Sénat, est épargné].

La prochaine session du Sénat est prévue en mars. Ces pétitions seront-elles toujours valables ?

Elles ont été enregistrées et seront donc valables jusqu’à la prochaine session, lors de laquelle elles seront débattues. En revanche, quand une session extraordinaire est convoquée, elle ne peut statuer que sur des sujets spécifiquement inscrits à l’ordre du jour. Il n’est pas prévu que puissent s’y ajouter des motions ou des matières additives.

La séance de ce mardi a été particulièrement tendue. Des violences verbales, et même physiques, ont été rapportées. Comment expliquez-vous ces tensions ?

C’est assez courant à l’Assemblée nationale. Au Sénat, nous l’avions toujours évité. Mais ce n’est pas gravissime, cela arrive dans tous les Parlements du monde.

Vous vous trouvez aujourd’hui dans une situation délicate. Quel rôle ont joué, selon vous, Samy Badibanga et Modeste Bahati Lukwebo, qui avait voulu briguer la présidence du Sénat et que le chef de l’État a récemment chargé d’identifier une nouvelle majorité ? 

Je ne m’occupe pas de ce genre de choses. J’agis au grand jour. Si les deux personnes que vous citez participent aux messes de nuit, moi, ce n’est pas mon genre.

De nombreux sénateurs ont critiqué une gestion opaque des finances sous votre présidence. Que leur répondez-vous ?

Un contrôle est en train d’être mené. Attendons qu’il soit terminé et nous verrons si quelqu’un vient me dire que j’ai signé ou fait quelque chose qui était contraire à ce qui était prévu. Je mets au défi quiconque de me présenter ce genre de document. La pétition n’a, à mon avis, pas été déposée pour des questions liées à des problèmes de gestion, mais pour des raisons politiciennes.

Le procureur général près la Cour de cassation a demandé à vous entendre sur des soupçons de « détournement des deniers publics ». Le bureau a refusé. Pourquoi ?  

Je n’ai pas reçu ce courrier du procureur général, mais les membres du bureau se sont réunis et lui ont envoyé des pièces justificatives. Voyez ce document, tout est détaillé : les fonds ont bel et bien été versés au Trésor, c’est traçable.

Vous êtes proche de Joseph Kabila. Dans le contexte de la formation de l’Union sacrée derrière Félix Tshisekedi, le camp du président vous reproche une dérive partisane. Que répondez-vous ?

Je ne me suis rendu coupable d’aucune dérive partisane. Je suis un républicain et je respecte toutes les institutions de la République, à commencer par le président. Je respecte aussi la Constitution. Il ne faut pas piétiner les lois. Malheureusement, aujourd’hui en RDC,  on viole la Constitution et les lois de la République tous les jours. C’est comme si nous étions dans un État où les règles n’existent pas.

Félix Tshisekedi a décidé de rompre l’alliance entre sa coalition, Cap pour le changement (Cach), et le Front commun pour le Congo (FCC, Joseph Kabila). Cette alliance était-elle vouée à l’échec ?

Il faut poser la question aux autorités concernées. Je ne sais pas si j’ai des regrets sur ce sujet. Ce que je voulais, c’est que nous ayons une passation de pouvoir pacifique, ce qui est très rare en Afrique. Nous avons tous applaudi, en soulignant qu’il s’agissait d’une grande première pour le Congo. Si les choses n’ont pas marché, c’est dommage. Espérons maintenant qu’il n’y aura pas de conséquence plus grave pour l’unité pour le pays.

Plusieurs membres du FCC ont adhéré à l’Union sacrée, qui détient désormais la majorité à l’Assemblée nationale. Comment expliquez vous ces défections ?

La transhumance politique est propre à la classe politique congolaise. Reste à voir à quoi cela va aboutir. Je n’ai pas de pronostic à faire : si cette transhumance apporte quelque chose de positif, alors tant mieux. Mais si le pays en souffre, ils se devront se regarder dans le miroir et se demander si leur décision était vraiment la bonne pour la patrie.

Les députés et sénateurs restés fidèles à Joseph Kabila sont-ils désormais dans l’opposition ?

De quelle majorité parle-t-on ? Celle de l’Union sacrée ? Je n’en fais pas partie. J’appartiens au FCC. Un arrêt de la Cour constitutionnelle dit que l’on peut changer d’appartenance en cours de mandat, mais je ne me sens pas concerné par cette disposition.

Le FCC ne risque-t-il pas l’implosion ?

Non. À partir du moment où plusieurs membres ont transhumé, cela veut dire que l’on peut reconstruire le FCC autour d’un noyau cohérent, avec des gens de conviction qui partagent la même vision. Je suis dans la vie politique de ce pays depuis plusieurs décennies et j’ai déjà vécu ce genre d’épisode.