Santé

Comment les fake news compliquent la lutte contre le Covid-19

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Panneau de sensibilisation aux fake news sur le coronavirus à Abidjan, en mars 2020

Panneau de sensibilisation aux fake news sur le coronavirus à Abidjan, en mars 2020 © Sia KAMBOU / AFP

De Facebook à WhatsApp en passant par Tik Tok, de nombreuses rumeurs et fausses informations sur le coronavirus circulent. Une « infodémie » qui, en Afrique aussi, complique la tâche des professionnels de santé.

Une campagne de vaccination contre le Covid-19 menée par des Occidentaux aurait causé la mort de deux enfants en Guinée. L’ancien président américain Barack Obama aurait recommandé aux Africains de ne pas se faire vacciner. Le professeur marseillais Didier Raoult aurait déclaré que le coronavirus a été créé par les États-Unis et la Chine pour nuire aux Africains. Le président français Emmanuel Macron aurait décrété une obligation vaccinale pour les ressortissants africains en Europe. L’ensemble de ces assertions ont deux points en commun : toutes ont été abondamment partagées sur les réseaux sociaux en Afrique et toutes sont… de fausses informations.

À la faveur de la pandémie, les fake news sur le coronavirus ont proliféré sur le continent africain. L’ampleur du phénomène est telle qu’elle a donné naissance à un nouveau concept : celui « d’infodémie », ou épidémie de fausses informations. Popularisé par l’OMS, ce terme a vu le jour en avril 2020, alors que Donald Trump suggérait que le coronavirus pouvait être traité par l’ingestion de désinfectant.

Théories complotistes

« Il existe beaucoup d’idées reçues et d’incompréhensions sur le Covid-19 en Afrique », soupire le docteur Mary Stephen, responsable technique au bureau régional de l’OMS, à Brazzaville. « Lorsqu’on va sur le terrain, au sein des villages, nombreuses sont les personnes à ne même pas croire au Covid-19. Cet état de fait est aggravé par les rumeurs qui circulent sur internet, et par les réseaux sociaux. Les gens ne vérifient pas ce qu’ils lisent sur WhatsApp, Facebook ou Twitter. »

De nombreuses publications virales ont porté aux nues des remèdes traditionnels, dont l’efficacité n’a jamais été prouvée. En Côte d’Ivoire, des messages diffusés à grande échelle vantaient les vertus du neem contre le coronavirus – au point que de nombreux arbres ont été sauvagement élagués par la population. En RDC, trois enfants de moins de dix ans sont morts après que leur mère leur a fait ingérer du kongo bololo, une plante présentée, à tort, comme étant proche de la chloroquine.

Comme en Europe, de très nombreuses fausses informations diffusées sur Facebook ou WhatsApp ont pour objet les vaccins. Faut-il y voir une séquelle du scandale de Kano ? En 1996, le laboratoire Pfizer avait mené un test pharmaceutique clandestin dans cet État musulman du nord du Nigeria, entraînant la mort de onze enfants. « En Afrique, il y a toujours eu des rumeurs liées aux vaccins », rappelle Valdez Onanina, chercheur senior et coordonnateur des communications digitales au bureau francophone d’Africa Check, une organisation de fact-checking qui combat les infox en Afrique de l’Ouest, tout comme les équipes d’AFP Factuel, basées à Libreville, Kinshasa, Abidjan et Dakar.

« C’est un scepticisme aux racines anciennes. La création d’Africa Check a d’ailleurs été impulsée par une vague d’infox autour de la polio en Afrique, précise-t-il. Des chefs religieux encourageaient alors leurs parents à ne pas faire vacciner leurs enfants. »

En 2020, c’est une interview télévisée qui a causé beaucoup de dommages dans l’opinion publique : celle de deux scientifiques français qui, au mois d’avril, s’interrogeaient sur l’opportunité de tester de futurs vaccins en Afrique. « Si je peux être provocateur, est-ce qu’on ne devrait pas faire cette étude en Afrique, où il n’y a pas de masques, pas de traitements, pas de réanimation, un peu comme c’est fait d’ailleurs sur certaines études avec le sida ou chez les prostituées : on essaie des choses parce qu’on sait qu’elles sont hautement exposées ? » demandait l’un d’entre eux.

L’infodémie est certes globale, mais c’est en Afrique que ses conséquences sont les plus graves

Après la diffusion de cette séquence, un déluge de fausses informations sur les vaccins s’est abattu sur le continent africain. « Cette intervention a créé une scission entre l’Afrique et l’Europe, et a donné de la matière aux ferments critiques. Elle a renforcé le scepticisme des populations et les théories complotistes, selon lesquelles les Africains seraient les cobayes de l’Europe. Le moins que l’on puisse dire, c’est que cela n’a pas servi la science », déplore Valdez Onanina.

Une scission savamment entretenue par nombre de prédicateurs et de responsables religieux – notamment au Nigeria, en Afrique du Sud ou encore en Ouganda, où un célèbre pasteur a nié l’existence du virus au cours d’un prêche. « Dans des pays comme l’Afrique du Sud ou le Nigeria, où la religion a un impact important sur la vie des gens, les discours de certains de ces leaders ont quasiment force de prescription. Certains ont été des vecteurs de désinformation », déplore le responsable d’Africa Check.

Impact « très négatif »

L’infodémie est certes globale, mais selon le docteur Mary Stephen, « c’est en Afrique que ses conséquences sont les plus graves ». Elle estime que les fake news ont un impact « très négatif » sur les services de santé : « Les gens craignent d’aller à l’hôpital de peur de contracter le Covid-19. Certains refusent même de s’y rendre pour traiter de graves maladies préexistantes – et tout ça, à cause de rumeurs sur internet. Nous sommes désemparés. »

Des messages virtuels qui ont des conséquences bien réelles sur la diffusion de l’épidémie. « Les gens ne respectent plus les gestes barrières. Ils continuent à aller à des fêtes, et à des mariages. Comment les convaincre ? Nous l’ignorons », soupire la responsable technique du bureau régional de l’OMS.

Beaucoup ne vont pas se faire tester, parce qu’ils ne croient tout simplement pas au virus

Les prédictions apocalyptiques de l’OMS pour le continent – qui ne se sont pour l’instant pas vérifiées – ont attisé la méfiance des populations africaines. Et à la défiance à l’endroit de l’institution dirigée par Tedros Adhanom Ghebreyesus s’ajoute la défiance à l’égard des gouvernements africaines. Au Mali, au Sénégal ou en Côte d’Ivoire, chaque publication relative au Covid-19 sur les pages Facebook des ministères de la Santé charrie son lot de commentaires interrogeant les liens entre la reprise épidémique et l’arrivée d’hypothétiques vaccins… Ou affirmant, purement et simplement, que la pandémie n’existe pas.

« Nous sommes particulièrement préoccupés par la recrudescence des fausses informations liées au Covid-19, glisse un responsable du ministère sénégalais de la Santé. Des remontées du terrain indiquent que de nombreuses personnes ne vont pas se faire tester parce qu’elles ne croient tout simplement pas au virus. »

Pour endiguer l’infodémie, le gouvernement sénégalais a annoncé que des mesures judiciaires seraient prises contre les diffuseurs de fake news dès le mois de mars 2020. Au Kenya, un blogueur a été arrêté après avoir publié un post sur le Covid-19 jugé « alarmant »  par les autorités. « Mais le problème de la criminalisation des fausses informations, c’est que la frontière est parfois floue entre partage d’infox et liberté d’expression, déplore Nina Lamparski, directrice Afrique de l’AFP Factuel. Très vite, cela peut devenir une arme pour faire taire les critiques à l’endroit du gouvernement. »

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