Défense

Burkina Faso : « Face à la menace terroriste, nous ne faisons que colmater les brèches »

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Mis à jour le 02 février 2021 à 16h46
Des soldats burkinabè patrouillent lors d’une opération à Gorgadji, dans le nord du pays, en mars 2019.

Des soldats burkinabè patrouillent lors d'une opération à Gorgadji, dans le nord du pays, en mars 2019. © REUTERS/Luc Gnago

Le président burkinabè Roch Marc Christian Kaboré pourra-t-il tenir ses engagements dans le domaine de la lutte contre le terrorisme ? L’analyse de Mahamadou Sawadogo, spécialiste des questions sécuritaires.

La crise sécuritaire a été l’un des enjeux majeurs des élections présidentielle et législatives de novembre 2020 au Burkina. D’abord localisées dans le Sahel, les attaques se sont multipliées depuis 2015 et concernent désormais la quasi-totalité du territoire. Plus d’un million de Burkinabè sont aujourd’hui des déplacés internes, selon le Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés, et sur le terrain, malgré les opérations militaires, la situation semble se dégrader.

« Je tiens à rassurer sur le fait que je resterai attentif aux préoccupations de l’ensemble de mes compatriotes, surtout en ce qui concerne la réconciliation nationale, la paix et la sécurité, gages de toute action de développement », a promis Roch Marc Christian Kaboré lors de son investiture, le 28 décembre. Pour répondre aux attentes de ses concitoyens, en reconduisant Chérif Sy au ministère de la Défense et Osseni Compaoré à la Sécurité, le président bukinabè a clairement fait le choix de la continuité dans la politique sécuritaire menée jusqu’ici.

Chercheur au laboratoire Carrefour d’études et de recherches-action pour la démocratie et le développement (CERADD), Mahamadou Sawadogo, un ex-gendarme devenu spécialiste de l’extrémisme violent et des questions sécuritaires, livre son analyse du degré d’efficacité de la stratégie antiterroriste du Burkina. Il évoque également les risques de voir le phénomène s’étendre encore, notamment vers la Côte d’Ivoire. Il insiste également pour que la réconciliation nationale, pour qu’elle soit aussi un réel outil de lutte contre le terrorisme, ne se limite pas à la seule question du retour de exilés politiques.

Mahamadou Sawadogo, spécialiste des questions sécuritaires

Mahamadou Sawadogo, spécialiste des questions sécuritaires © DR

Jeune Afrique : Comment expliquer la reprise des attaques terroristes au Burkina, alors qu’une accalmie avait été observée pendant les élections présidentielle et législatives ?

Mahamadou Sawadogo : Il y a effectivement une nette reprise. Depuis le début de l’année, on enregistre sept à huit attaques par semaine. Elles sont localisées dans la région du Nord, aux alentours de Ouahigouya, dans le Yagha, dans le Soum et à l’Est. Peut-être que le pacte a été rompu…

De quel « pacte » parlez-vous ? 

C’était quand même surprenant que, brusquement, pendant la campagne électorale, le rythme des attaques diminue… Concomitamment, les opérations anti-terroristes ont également été moins nombreuses. J’ai discuté avec des leaders locaux. Il s’avère que l’on a demandé à certains d’entre eux de rentrer en contact avec les groupes terroristes et de négocier une trêve, le temps du vote.

Officiellement, on ne négocie pas avec les terroristes. Mais des canaux existent

Cela signifie donc que des canaux existent, si les autorités décident d’explorer la piste de la négociation officielle…

Le langage officiel est tout autre. La thèse reste : « On ne négocie pas avec les terroristes ». Mais cet épisode signifie, effectivement, que les canaux existent.

Djibo, dans la région du Sahel, est l’une des premières villes à avoir fait l’objet d’attaques. Mais les récentes déclarations des autorités laissent penser que la situation s’y est beaucoup améliorée. Est-ce vraiment le cas ?

Les habitants de Djibo expliquent qu’en réalité, si des villages se sont reconstitués, et qu’ils ne sont plus attaqués, c’est parce que les groupes terroristes ont autorisé les populations à revenir. Mais quelques conditions ont été posées. Par exemple, les habitants ne doivent pas collaborer avec les forces de défense et de sécurité. Elles doivent également respecter des règles religieuses ou vestimentaires. Pour moi, ce n’est pas une victoire.

La plus grande critique adressée à Roch Marc Christian Kaboré pendant la présidentielle concernait son bilan sécuritaire. Pourtant, il a décidé de reconduire la même équipe à la Sécurité et à la Défense. Pourquoi, selon vous, maintient-il ce cap ?

Peut-être pense-t-il avoir engrangé des victoires. Le fait que les élections aient été un succès pourrait justifier cette reconduction. Mais en réalité, nous n’avons pas de solutions pérennes. Nous ne faisons que réagir aux attaques et colmater les brèches.

La manière d’aborder la lutte contre le terrorisme n’a pas fondamentalement évolué. La réponse est essentiellement militaire. Mais le tout sécuritaire ne peut pas être une solution durable à cette menace. La seule chose qui a changé, c’est que l’on a compris qu’il fallait compter avec la population. Mais aucune stratégie n’a encore été mise en place pour la mettre en confiance et la « récupérer ».

Une des nouveautés du second mandat de Roch Marc Christian Kaboré est la création d’un ministère de la Réconciliation nationale, confié à l’ancien chef de file de l’opposition, Zéphirin Diabré. Est-ce un moyen de résoudre la crise sécuritaire ?

Cela va dépendre de comment on définit cette « réconciliation nationale ». Elle ne doit pas se cantonner aux politiciens, aux retours de Blaise Compaoré et de Yacouba Isaac Zida et à la libération de Gilbert Diendéré… Elle doit aussi prendre en compte les zones rurales. On parle de dédommager les victimes de l’insurrection populaire. Allons-nous également dédommager celles du terrorisme ? Il est impensable, par exemple, de ne pas se pencher sur le cas du massacre de Yirgou.

Si cette réconciliation se limite aux exilés politiques, cela pourrait être un succès politique, mais cela n’aura pas d’impact sur le plan sécuritaire. Au contraire, cela pourrait exacerber les colères.

En mars 2019, l’armée burkinabè lançait l’opération antiterroriste Otapuanu dans l’est du pays. Quelles leçons peut-on en tirer ?

Cette opération a duré un mois et, lorsqu’elle s’est achevée, le matériel et les hommes étaient hors service. Et très vite, on a commencé à recenser de nouveaux incidents dans la région – plus d’une centaine entre juin et décembre 2019.

Après l’opération, ils ont installé huit détachements à l’Est. Mais ceux-ci ne sont pas mobiles. Les hommes restent dans leurs casernes. Ni l’armée, ni l’administration n’osent emprunter l’axe Fada-Pama, qui s’étend sur une centaine de kilomètres. À chaque relève du détachement de Pama, les hommes ont été attaqués sur la route.

Désormais, les militaires sont donc « bunkerisés » dans leurs casernes et ces changements se font par les airs. Mais ce n’est pas la solution car l’objectif est de reconquérir les parties du territoire qu’on a perdues.

Des miliciens Koglweogo, en 2016 dans le sud de Ouagadougou (image d’illustration).

Des miliciens Koglweogo, en 2016 dans le sud de Ouagadougou (image d’illustration). © Théo Renaut pour J.A.

En janvier 2020, l’Assemblée nationale a voté une loi pour permettre à des civils volontaires de participer à la lutte contre le terrorisme. Que sait-on aujourd’hui de l’action de ces Volontaires de défense de la patrie (VDP) ? Peut-on établir un lien entre eux et les milices d’autodéfense Kogleweogo ?

Dans certaines régions, comme le Centre-Nord, les Kogleweogo sont toujours actifs et luttent contre la criminalité. Mais dans la majorité des cas, ces milices ont disparu et ses membres se reconvertissent en effet en Volontaires de défense de la patrie.

Il est difficile d’avoir des informations sur l’action des VDP. Lorsque nous posons des questions, on nous dit que c’est confidentiel. Ils sont supervisés par l’armée, ce qui est paradoxal. S’ils sont considérés comme des supplétifs dans la gestion de la sécurité, ils devraient être sous la coupe de la police ou de la gendarmerie.

Les VDP, c’est la prochaine plaie du Burkina. Certains se plaignent déjà de ne pas être payés depuis quelques mois. Et à long terme, la question de leur impunité pourrait se poser.

On a commis l’erreur de limiter la force conjointe à cinq pays. Comme si le terrorisme allait s’arrêter au Sahel

Comment expliquer l’émergence d’un front jihadiste à la frontière ivoirienne ?

Depuis 2017, il y avait déjà des résidus de groupes jihadistes et une base dormante dans cette région. Les éléments présents relèvent du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans de Iyad Ag Ghali. Les terroristes ont une grande capacité d’anticipation. Ils se préparaient à faire de l’Ouest du Burkina et de la zone des trois frontières (avec le Ghana, la Côte d’Ivoire et le Mali) leur base arrière. Cela devait leur servir de zone de repli quand le G5 Sahel serait vraiment opérationnel. Mais cela n’a jamais vraiment été le cas, et ils y ont laissé leurs cellules. Ils espéraient aussi pouvoir « récupérer » les rebelles si les élections se passaient mal en Côte d’Ivoire.

En créant la force conjointe, on a commis l’erreur de la limiter à cinq pays. Comme si le terrorisme allait s’arrêter au Sahel. Les pays voisins commencent à taper à la porte du G5 et il y a de plus en plus d’opérations conjointes pour essayer d’endiguer le phénomène.

Le G5 Sahel semble cependant souffrir de son manque de résultats…

On nous répète que le G5 Sahel, ce n’est pas seulement la force conjointe. Mais dire cela, c’est déjà reconnaître que cette force n’est pas efficace. Les pays membres devaient mobiliser 5 000 hommes. Il devait y avoir sept bataillons sur trois fuseaux, sous un commandement unifié. Mais pour le moment, on n’arrive pas à réunir ces effectifs et chacun commande son bataillon.

C’est aussi pour cela que la France est de plus en plus essoufflée. Elle n’arrive pas à comprendre comment elle seule a pu mobiliser 5 100 hommes, tandis que cinq pays n’arrivent pas à en faire autant.

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