Politique

Algérie : comment Abdelaziz Bouteflika a exigé le blanchiment de son ami Chakib Khelil

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Chakib Khelil et Abdelaziz Bouteflika, en décembre 2008.

Chakib Khelil et Abdelaziz Bouteflika, en décembre 2008. © Zohra Bensemra/REUTERS

Saïd Bouteflika a révélé que son frère Abdelaziz avait ordonné l’annulation des mandats d’arrêt internationaux lancés en 2013 contre Chakib Khelil et sa famille. Enquête sur ce traitement de faveur.

Dans le cadre d’une enquête pour « abus de fonction » et « interférence dans le travail de la justice », au cours de laquelle Tayeb Louh ainsi que plusieurs magistrats ont été inculpés, Saïd Bouteflika a reconnu devant le juge qu’il a servi d’intermédiaire entre l’ex-garde des Sceaux et le président Abdelaziz Bouteflika.

Cette démarche visait à enclencher la procédure judiciaire ayant débouché en 2013 sur l’annulation des mandats d’arrêts internationaux émis contre Chakib Khelil et sa famille. Toutes les poursuites engagées contre l’ex-ministre de l’Énergie, son épouse Najat Arafat Khelil, ainsi que leurs enfants, Sinna et Khaldoun, ont été abandonnées.

Ordre express de Bouteflika

Si cette révélation a été rendue publique après son transfert à la prison d’El Harrach, le frère cadet du chef d’État déchu, qui risque jusqu’à dix ans de prison, a en réalité formulé cet aveu le 28 juin 2020 devant le magistrat instructeur de la Cour suprême. Dans ce dossier, le juge dispose notamment de SMS que Saïd Bouteflika a envoyés à Tayeb Louh afin de lui transmettre les instructions du président d’alors au sujet du cas Chakib Khelil.

Selon nos sources proches du dossier, les auditions de Saïd Bouteflika, de Tayeb Louh, du secrétaire général du ministère de la Justice, ainsi que des autres prévenus, permettent de reconstituer le déroulé de l’opération ayant conduit au blanchiment de Khelil et de ses proches, mis en examen en août 2013 dans le cadre de l’affaire Sonatrach 2 pour, entre autres, « corruption, blanchiment d’argent, conclusion de contrats contraires à la réglementation, abus de pouvoir et constitution de bandes criminelles organisées ». La justice dispose notamment d’une lettre que Chakib Khelil a envoyée le 8 avril 2018 à Saïd Bouteflika pour lui demander d’intervenir au profit de sa famille.

En fuite aux États-Unis afin d’échapper à la justice de son pays, Khelil est revenu triomphalement en Algérie en mars 2016, alors que le mandat d’arrêt le visant était toujours pendant. Son retour et son passage au salon d’honneur de l’aéroport d’Oran, en présence du préfet de cette ville, avait été autorisé sur ordre express du président Bouteflika. C’est à ce moment que ce dernier a chargé Tayeb Louh, par l’intermédiaire de son frère, alors puissant conseiller à la présidence, de clore le dossier de son ami d’enfance.

Traitement de faveur

Au début de l’année 2018, le juge d’instruction de la 9e chambre du pôle pénal spécialisé près le tribunal de Sidi M’Hamed d’Alger, a alors pris la décision d’annuler ce fameux mandat d’arrêt lancé contre l’ex-ministre, avant de prononcer l’extinction de toutes les poursuites engagées contre lui. En relation étroite avec Saïd Bouteflika et Tayeb Louh, Khelil a obtenu des garanties afin que son épouse et leurs deux enfants puissent rentrer en Algérie pour bénéficier des mêmes faveurs judiciaires.

Le 2 avril 2018, Najat Arafat Khelil a donc débarqué à Alger, avant de retourner aux États-Unis un mois plus tard. Pendant son séjour algérien, elle a été reçue dans le bureau du juge qui lui a notifié la fin des poursuites, ainsi que l’annulation du mandat d’arrêt délivré contre elle – alors que la loi stipule que le prévenu doit, au préalable, séjourner au moins une nuit en prison.

Même traitement de faveur pour leurs enfants : Sinna est arrivé à Alger le 6 mai et Khaldoun, le 9 septembre. Le juge les a également reçus pour leur annoncer l’abandon des poursuites et l’annulation des mandats d’arrêt émis contre eux. Ils ont regagné le territoire américain trois et cinq jours respectivement après leur arrivée à Alger.

Nouveaux mandats d’arrêts

Les poursuites judiciaires engagées contre l’ancien ministre de l’Energie (1999-2010) et ses proches ont provoqué la colère d’Abdelaziz Bouteflika, qui n’a jamais admis que son ami d’enfance ait maille à partir avec la justice. Cette affaire a d’ailleurs constitué un casus belli entre Abdelaziz Bouteflika et l’ancien chef des services des renseignements, le général Mohamed Mediène dit « Toufik », dont le département était à l’origine des enquêtes sur des faits de corruption et d’enrichissements présumés au sein, entre autres, de la compagnie pétrolière Sonatrach. Les investigations lancées par sa cellule ont entraîné sa dissolution et jusqu’à son propre limogeage, en septembre 2015.

Bien que blanchis, Chakib Khelil, sa femme et leurs enfants sont loin d’être tirés d’affaire. Le 26 juillet 2020, la justice algérienne a lancé de nouveaux mandats d’arrêts internationaux contre eux dans le cadre de plusieurs affaires de corruption présumée concernant des marchés octroyés par Sonatrach à des compagnies pétrolières étrangères, à l’époque où Khelil avait la haute main sur le secteur de l’énergie.

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