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Côte d’Ivoire : à un mois des législatives, l’opposition en ordre dispersé

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Pascal Affi N’Guessan avant sa rencontre avec Henri Konan Bédié le 31 décembre 2020 à Abidjan

Pascal Affi N'Guessan avant sa rencontre avec Henri Konan Bédié le 31 décembre 2020 à Abidjan © SIA KAMBOU / AFP

L’opposition ivoirienne n’est finalement pas parvenue à s’unir dans la perspective des législatives du 6 mars. Le PDCI d’Henri Konan Bédié et les formations pro-Laurent Gbagbo ont rompu avec les autres partis, dont le FPI de Pascal Affi N’Guessan.

Ils promettaient des candidats uniques dans chaque circonscription il y a encore quelques jours. Il y en aura finalement bien plus, issus de différents partis ou se présentant comme indépendants. Oubliées les belles déclarations d’intentions : à l’orée des législatives, qui se tiendront le 6 mars, les principaux leaders de l’opposition ivoirienne ne sont pas parvenus à s’entendre sur une stratégie commune face au Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP) d’Alassane Ouattara.

Après une séquence électorale sous haute tension marquée par plus de 80 morts, à l’issue de laquelle le chef de l’État a été réélu pour un troisième mandat, les opposants misaient sur le renouvellement des sièges à l’Assemblée nationale pour revenir dans le jeu politique. À l’issue d’un dialogue avec le pouvoir initié en décembre, les principales formations de l’opposition – hormis Générations et peuples solidaires (GPS) de Guillaume Soro – avaient annoncé leur intention de participer aux législatives. S’en étaient suivies des tractations intenses entre leurs états-majors pour tenter de présenter des candidats communs pour les 255 sièges répartis dans les 205 circonscriptions du pays.

La part du lion

Pourtant, très vite, ce projet de grande alliance a fait « pschitt ». Le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) d’Henri Konan Bédié et la plateforme Ensemble pour la démocratie et la souveraineté (EDS), qui regroupe les formations pro-Laurent Gbagbo, dont la frange du Front populaire ivoirien (FPI) qui lui est restée fidèle, ont trouvé un accord sans les autres formations politiques, à commencer par le FPI officiellement reconnu de Pascal Affi N’Guessan.

De quoi provoquer l’agacement de certains, qui dénoncent les « velléités hégémoniques » du PDCI et des GOR (les « Gbagbo ou rien », les partisans de l’ancien président) à l’égard de l’ensemble de l’opposition. « Ils ont voulu se tailler la part du lion, dénonce Jean Bonin Kouadio, un des lieutenants d’Affi N’Guessan. Nous regrettons de ne pas avoir trouvé un accord. Tout cela laisse un goût amer car, ensemble, nous aurions été plus forts. »

Nous avons compris que le PDCI et EDS s’étaient entendus dans notre dos »

Pour nombre d’observateurs, difficile de voir comment le RHDP au pouvoir pourrait perdre les législatives face à des adversaires aussi divisés. « Les opposants auraient pu être en position de force s’ils avaient réussi à désigner partout un candidat unique face à celui du pouvoir. Mais avec la multiplication des candidatures, le RHDP part favori », résume une source diplomatique à Abidjan.

Pourquoi un tel échec en l’espace de quelques semaines ? Dans l’entourage de Pascal Affi N’Guessan, on assure avoir eu, jusqu’au bout, la volonté d’aller à ce scrutin « en rangs serrés ». « Mais lors des dernières réunions pour faire des arbitrages et valider des candidatures communes, mi-janvier, le PDCI et EDS ont tout fait pour empêcher le processus d’aller à son terme. C’est à ce moment-là que nous avons compris qu’ils s’étaient entendus dans notre dos », affirme un cadre du FPI légalement reconnu. Selon lui, l’ex-Premier ministre aurait même proposé aux GOR de se présenter sous l’étiquette du FPI pour les législatives mais ses anciens camarades auraient refusé car cela revenait à reconnaître sa légitimité comme président officiel du parti.

Assurance tous risques

Dans les rangs du PDCI et d’EDS, on affirme aussi avoir tout fait pour tenter de former une large coalition. Mais à écouter leurs cadres, la responsabilité de l’échec ne leur incomberait pas. « Affi N’Guessan, Albert Mabri Toikeusse et plein de petits partis ont essayé d’entrer dans la danse alors qu’ils ne pèsent pas grand chose, voire rien du tout pour certains. Comme d’habitude avant chaque élection, la perspective d’obtenir des postes aiguise les appétits », estime un baron du PDCI.

« La réalité, tout le monde la connaît : les deux grandes forces de l’opposition présentes sur le terrain sont le PDCI de Bédié et le FPI de Gbagbo. Tout le reste, ce sont des histoires », ajoute un partisan de ce dernier. Du haut de ses 86 ans, le Sphinx de Daoukro fait le même calcul : il voit en Laurent Gbagbo, toujours à Bruxelles en attendant la fin de sa procédure devant la Cour pénale internationale (CPI), un allié plus utile qu’Affi N’Guessan. « Affi trouve que nous donnons trop d’importance aux GOR, mais il n’y a pas photo : les partisans de Gbagbo sont plus nombreux et très bien implantés dans leurs bastions, analyse un proche de Bédié. Maintenant qu’ils sont remobilisés et de nouveau dans le jeu politique, ils représentent une force non négligeable ».

Bédié et Gbagbo partagent le même objectif : battre le RHDP avec leur coalition

Après une décennie de boycott des élections, le score des candidats pro-Gbagbo à ces législatives sera scruté de près. Pèsent-ils toujours autant dans le jeu politique ? Impossible de le savoir avant le verdict des urnes. Pour l’ancien détenu de la CPI et ses fidèles, ce scrutin législatif sera un vrai test. « Ils ont toujours des fiefs dans lesquels ils vont sûrement gagner. Ils peuvent aussi miser sur l’espoir du retour de Laurent Gbagbo pour mobiliser les électeurs. Mais ils n’ont pas enclenché de dynamique électorale depuis des années et ils ont très peu de moyens pour battre campagne », souligne un observateur aguerri de la scène politique ivoirienne.

Pour les pro-Gbagbo, nul doute que l’alliance avec le PDCI de Bédié, premier parti d’opposition à l’Assemblée nationale, constitue aussi une forme d’assurance tous risques après dix ans d’absence dans les isoloirs. Finalement, les deux partis se sont entendus pour soutenir des candidats communs quasiment partout, chacun envoyant ses propres troupes dans ses zones historiques : le Centre pour le PDCI, l’Ouest pour le FPI. « C’est une véritable alliance », se félicite-t-on chez les premiers. « Notre accord a été respecté », renchérit-on chez les seconds.

Reste quand même une dizaine de circonscriptions où les deux formations d’opposition ne sont pas tombées d’accord. Elles y présenteront donc chacun leurs candidats. C’est le cas dans quelques districts d’Abidjan mais surtout à Gagnoa sous-préfecture, fief de Laurent Gbagbo, où Maurice Kakou Guikahué, le numéro deux du PDCI, sera candidat à sa réélection face à Marie-Odette Lorougnon, ancienne députée et vice-présidente du FPI. « Il y a eu des blocages ici et là mais Bédié et Gbagbo continuent à s’appeler régulièrement. Ils se sont notamment parlé pour évoquer le cas de Gagnoa et ils ont décidé de maintenir leurs candidats respectifs. Ils sont sur la même longueur d’ondes, partagent le même objectif : battre le RHDP avec leur coalition », explique un élu PDCI.

Frères ennemis du FPI

De leur côté, les proches de Pascal Affi N’Guessan dénoncent volontiers une « alliance de dupes, au sein de laquelle on n’hésite pas à s’affronter entre soi-disant alliés ». Depuis l’implosion du projet d’une grande coalition d’opposition pour les législatives, la guerre intestine entre les deux franges du FPI a repris de plus belle. La visite de « solidarité » d’une délégation de pro-Gbagbo au domicile abidjanais d’Affi N’Guessan, fin décembre, alors que ce dernier venait d’être libéré, semble bien lointaine. Les deux camps se rendent désormais coup pour coup. Fin janvier, dans un courrier adressé au président de la Commission électorale indépendante (CEI), Affi N’Guessan a ainsi appelé à faire « cesser [les] comportements tendancieux » des candidats pro-Gbagbo aux législatives qui usent « frauduleusement des couleurs, sigle et symbole » du parti.

Les « Gbagbo ou rien » bluffaient et nous faisaient tourner en bourrique »

Avec cet énième clash entre les frères ennemis, difficile de voir comment une réunification pourrait encore avoir lieu dans un futur proche. « Laurent Gbagbo avait exprimé le souhait de relancer le dialogue avec Affi N’Guessan début 2020 mais il l’a rompu unilatéralement, affirme Franck Anderson Kouassi, porte-parole du FPI pro-Gbagbo. Depuis, nous avons négocié un accord politique avec le PDCI, pas avec Affi. Aujourd’hui, il n’y a plus de passerelles entre nous. Il évolue dans son couloir et nous, dans le nôtre. »

Des accusations que récuse le camp de l’ancien Premier ministre. « Nous avons mis un terme à ce dialogue parce que les GOR bluffaient et nous faisaient tourner en bourrique. Ils n’ont jamais voulu organiser le congrès censé réunifier le parti. Et en parallèle, ils nouaient leur alliance avec le PDCI », répond un lieutenant d’Affi N’Guessan.

La « troisième voie » d’Affi Nguessan

S’il a passé deux mois en détention pour son rôle au sein de l’opposition durant la campagne présidentielle et fait toujours l’objet de poursuites judiciaires, Affi N’Guessan reste perçu par beaucoup comme un pion d’Alassane Ouattara. « Plusieurs d’entre nous considèrent toujours qu’il est l’opposant utile, malgré les évènements de ces derniers mois », explique un proche de Bédié. Une thèse relancée le 27 janvier par son voyage à Accra, où il a officiellement représenté le président ivoirien aux obsèques de l’ancien chef de l’État ghanéen, Jerry John Rawlings. Sur les réseaux sociaux, ses détracteurs ont largement relayé et moqué une photo de lui à bord d’un jet de la présidence.

Pour le natif de Bongouanou, où il sera d’ailleurs candidat à sa réélection, peu importe les critiques récurrentes sur la sincérité de son engagement. Lui croit dur comme fer à son destin, convaincu que la génération Ouattara, Bédié et Gbagbo appartient désormais au passé. Après avoir laissé ses rivaux GOR faire alliance avec le PDCI, il a formé sa propre plateforme, qu’un de ses proches décrit comme la « troisième voie ».

Il a noué des ententes avec l’Union pour la démocratie et la paix en Côte d’Ivoire (UDPCI) de l’ancien ministre Albert Mabri Toikeusse, le Congrès panafricain pour la justice et l’égalité des peuples (Cojep) de Charles Blé Goudé ou encore le mouvement Agir de Martial Ahipeaud. Elles représentent en tout une centaine de candidats, dont une soixantaine avec l’étiquette du FPI « légal ». Reste, enfin, une nuée d’indépendants venus de tous bords et qui, ici et là, pourraient bien faire pencher la balance dans un sens ou dans l’autre le 6 mars.

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