Politique

[Série] Arabie saoudite : comment MBS a infiltré Twitter (5/5)

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Mis à jour le 5 février 2021 à 10:55

Adolescent déjà, le prince saoudien Mohammed Ben Salman (MBS) faisait un usage immodéré des réseaux sociaux.

« L’histoire secrète de l’ascension de MBS » (5/5). Grand fan des réseaux sociaux, le prince saoudien Mohammed Ben Salman s’est appuyé sur Twitter pour se construire une popularité et contrer ses détracteurs. Récit d’une manipulation habilement orchestrée.

Adolescent déjà, Mohammed Ben Salman (MBS) faisait un usage immodéré des réseaux sociaux. Plus particulièrement de Twitter, que les Saoudiens préfèrent depuis longtemps à Facebook.

« Le parlement du pays »

Au début des années 2010, la twittosphère saoudienne passe même pour « le parlement du pays ». Tout y est discuté et critiqué, sans tabou ou presque : politique extérieure du royaume, droits des femmes, réformes religieuses, etc.

Le compte d’un certain @Mujtahidd, ouvert en 2011, compte plusieurs millions d’abonnés et devient l’une des sources d’information majeure sur les intrigues de palais.

@Mujtahidd prétend obtenir la plupart de ses informations de manière orale et anonyme, notamment par l’intermédiaire de princes. Il est rarement démenti par les faits, au point que certains le soupçonnent d’appartenir lui-même à la famille royale.

Alors que personne ne parle encore d’un rapprochement entre certains États arabes et Israël, il révèle que la politique saoudienne à l’égard de l’État hébreu va connaître une inflexion, sous l’influence de Mohammed Ben Zayed, l’émir d’Abou Dhabi.

Le vieux leadership saoudien, lui, ne semble pas pleinement saisir le rôle que jouent ces plateformes durant le Printemps arabe et dans la diffusion de messages contestataires.

Un enjeu crucial

Dans ce royaume où l’âge médian se situe autour de 29 ans, le contrôle des réseaux sociaux représente pourtant un enjeu crucial. Mais, pour les princes les plus importants de la famille, qui sont généralement les plus âgés, l’influence reste essentiellement affaire de réseaux tribaux et de relations avec les non moins vieillissants dignitaires religieux.

Abouammo, chargé des partenariats chez Twitter, se voit offrir une montre Hublot d’une valeur de 20 000 dollars

MBS comprend très rapidement tout le parti qu’il peut tirer de Twitter pour se faire connaître et booster sa popularité. En 2014, il s’inquiète néanmoins des rumeurs qui circulent sur le compte de son père, Salman, alors sur le point d’accéder au trône, et qui passe pour atteint de démence sénile.

Le jeune prince charge son fidèle Bader al-Asaker de trouver un moyen de démasquer les comptes anonymes qui se permettent de telles critiques.

En juin 2014, Asaker se rend au siège de Twitter, à San Francisco. Il y rencontre Ahmad Abouammo, un Égyptien chargé de la supervision des partenariats de Twitter au Moyen-Orient. Sans dévoiler l’identité de MBS, Asaker apprend à Abouammo qu’il travaille pour le compte d’un prince saoudien très twittophile.

Après cette première prise de contact, Abouammo se voit offrir une montre Hublot d’une valeur de 20 000 dollars. Peu de temps après, Asaker demande à Abouammo de découvrir l’adresse e-mail et le numéro de téléphone de @Mujtahidd, grâce à son accès à la base de données de Twitter.

 

Les demandes continuent, alors que Salman monte sur le trône et que MBS devient l’un des hommes les plus puissants du royaume. Abouammo perçoit ainsi plus de 200 000 dollars pour prix de ses services, déposés sur le compte d’une banque libanaise. Asaker voudra bientôt avoir plus qu’une seule taupe au sein du géant américain, d’autant qu’Abouammo ne possède pas de grandes compétences techniques.

L’affaire Alzabarah

Justement, Twitter vient de recruter Ali Alzabarah, un jeune ingénieur en informatique saoudien, profondément patriote, qui a fait ses études aux États-Unis. Chargé de la maintenance du site, il peut accéder aux informations des utilisateurs du réseau social et, surtout, à leur adresse IP, laquelle permet de localiser un twittos.

Après une rencontre avec Asaker à Washington, en février 2015, il se met au travail et passe au crible près de 6 000 comptes. Sa cible principale : @Mujtahidd, qui continue à révéler les secrets les plus embarrassants de la famille royale, et dont il parvient à livrer le numéro de téléphone et l’adresse IP.

Une autre de ses cibles : Omar Abdulaziz, un Saoudien étudiant au Canada, à qui le royaume a coupé les vivres après ses critiques publiques et qui se liera plus tard avec le journaliste Jamal Khashoggi.

Sa mission : créer des milliers de faux comptes Twitter et diffuser des messages de soutien au futur prince héritier

Alzabarah est promu. « J’ai beau être heureux pour mon nouveau poste, je suis encore plus heureux et fier de mon travail avec vous », écrit-il dans un projet de courrier à Asaker.

Intimider les voix critiques

Parallèlement, un autre fidèle de MBS, Saoud al-Qahtani, dont le nom sera plus tard mêlé à l’assassinat de Jamal Khashoggi, met au point sur Twitter une stratégie destinée à servir les intérêts de son maître, notamment avec l’aide d’un programmeur américain qui a travaillé pour la société Lockheed.

Saoud al-Qahtani ne veut pas seulement doper la cote de popularité de MBS sur le réseau social. Il s’en prend à tous ses contempteurs de manière extrêmement agressive. Pour cela, il rassemble une équipe de spécialistes dans un bureau de la cour royale, à Riyad. Sa mission : créer des milliers de faux comptes Twitter prétendument tenus par de jeunes Saoudiens, et diffuser des messages de soutien au futur prince héritier.

Turki Ben Abdallah, l’un des fils du roi Abdallah (décédé en janvier 2015) et l’un des principaux concurrents de MBS pour la couronne, a lui aussi compris tout le parti qu’il pouvait tirer de la manipulation de Twitter et fait diffuser des messages critiques à l’égard de son cousin MBS.

En 2015, un membre du FBI apprend aux avocats de la firme l’existence d’une taupe saoudienne

Saoud al-Qahtani réplique, cette fois au moyen de centaines de faux comptes étrangers. Certains appartiennent à des personnes bien réelles, comme un météorologue américain décédé ou un champion olympique de ski dont le compte est repris en main.

Qahtani identifie les comptes critiques envers MBS et envoie une armée de bots les harceler. Il négocie aussi avec l’entreprise italienne Hacking Team l’acquisition de logiciels d’espionnage et de surveillance « offensifs ».

Quant à Alzabarah, il est bientôt repéré par les services de renseignements américains. À la fin de 2015, un membre du FBI se rend au QG de Twitter et apprend aux avocats de la firme l’existence d’une taupe saoudienne. Il leur demande instamment de ne pas révéler à l’intéressé qu’une enquête est en cours. Les avocats suspendent Alzabarah, sans pour autant mentionner l’enquête du FBI.

Méfiant malgré tout, Alzabarah contacte immédiatement le consul d’Arabie saoudite à Los Angeles, qui organise en urgence l’exfiltration du jeune ingénieur.

Quelques heures plus tard, ce dernier prend place dans un avion, avec son épouse et sa fille. Direction Riyad, où il intégrera l’équipe de MBS chargée de manipuler les réseaux sociaux.

Après avoir été infiltré, Twitter a sans le vouloir aidé l’employé fautif à échapper aux griffes du FBI.