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Fini les stades pour « Am » Béchir

Le doyen des photographes de sport tunisien s'est éteint le 24 novembre.

Ses confrères ne l’ont pas vu au stade de Radès, dans la soirée du 8 octobre, poser son siège pliant derrière la ligne de but, à côté du poteau de coin. Il n’était pas venu couvrir le match Tunisie-Maroc qualificatif pour le Mondial 2006. Il ne remettrait d’ailleurs plus les pieds dans un stade. Béchir Manoubi, le doyen des photographes de sport tunisien, hospitalisé en juillet, opéré d’une tumeur à l’estomac en octobre, s’est éteint chez lui le 24 novembre. Il avait 75 ans.
Ancien boxeur reconverti dans la photo, Béchir Manoubi était un fidèle des jeux Olympiques et de la Coupe du monde. Cela faisait presque cinquante ans que ce Tunisois bon teint était au rendez-vous de chaque olympiade et de tout événement sportif majeur. En octobre 1968, il débarquait à Mexico la tête couverte d’une simple casquette, il en repartait coiffé d’un superbe sombrero. Depuis, notre « Mexicain » n’a cessé d’arpenter les arènes sportives de la planète, ses Nikon autour du cou. Drapé des couleurs de la Tunisie, il se baladait lesté de grappes de badges d’accréditation et de fanions multicolores, recouvert de la tête aux pieds de pin’s récoltés aux quatre coins du monde. Un équipement bien lourd qu’il traînait avec de plus en plus de peine et qui lui a parfois valu d’être éconduit des aires de compétition par des officiels tatillons.
« Am » (« Tonton ») Béchir était devenu, depuis la retraite du champion Mohamed Gammoudi, l’ambassadeur olympique tunisien le plus célèbre parce que le plus… photographié et le plus interviewé. Il collectionnait les reportages et multipliait les poses avec les champions, les stars et les chefs d’État. La vedette, c’était lui.
Témoin et dépositaire, par la photo, de l’histoire du sport tunisien depuis l’indépendance, Manoubi « vivait » et travaillait dans un vétuste laboratoire de la rue Mongi-Slim (ancienne rue des Maltais), à Tunis. Sa caverne d’Ali Baba croulait sous les milliers de pellicules et de tirages rangés pêle-mêle, les gadgets, les farces et attrapes ramenés de tous les continents. Il avait été aussi le premier photographe à « couvrir » les mariages et les circoncisions et à en faire commerce.
Sa production sportive, il la distribuait généreusement à tous les médias du pays et à l’étranger sans en tirer, au plan matériel, un juste profit. Souvent, il a dû se serrer la ceinture. « Am » Béchir n’avait pas l’esprit mercantile. Il est resté toute sa vie un amateur. Un brave homme, toujours jovial, maniant avec aisance l’humour populaire tunisois, en quête d’amitié, de reconnaissance et surtout de considération. Toujours tiré à quatre épingles quand il ne trimballait pas son « costume » de stade, il aimait retrouver le matin, au café, les amis et tirer longuement sur la chicha (le narguilé) en tchatchant.
Ces dernières années, la vie ne lui a pas épargné les coups durs : décès brutal de son fils cadet Slim, créanciers impitoyables, maladie insidieuse… Et puis « Am » Béchir a vu se dresser sur sa route des jeunes loups voraces qui ont « cassé » le métier. Son petit commerce périclita. Il a été contraint de fermer, la mort dans l’âme, sa « caverne », dont les murs s’écroulaient pour se réfugier chez son fils aîné, Hosni, lui aussi photographe.
Pour s’en sortir et poursuivre son aventure, il a frappé à toutes les portes. Il lui a fallu à chaque fois solliciter les dirigeants du sport tunisien pour qu’ils ne l’oublient pas et l’intègrent, à l’occasion d’un événement continental ou mondial, dans les délégations nationales. Ses photos seront exposées à Paris en 1998 puis récemment dans une galerie d’El-Menzah.
Finalement, en haut lieu, on s’est souvenu de lui. Le président Ben Ali l’a décoré de l’Ordre du mérite et lui a accordé une pension, de quoi vivre dignement sans tendre la main. Le devoir de mémoire incitera-t-il un jour les autorités de son pays à se préoccuper des archives d’« Am » Béchir, véritable patrimoine du sport tunisien ?

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