Politique

Centrafrique – Mankeur Ndiaye : « François Bozizé assumera la responsabilité de ses actes »

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Mis à jour le 30 janvier 2021 à 17h27
Le Sénégalais Mankeur Ndiaye a été nommé représentant spécial du secrétaire général de l’ONU pour la Centrafrique le 6 février 2019.

Le Sénégalais Mankeur Ndiaye a été nommé représentant spécial du secrétaire général de l’ONU pour la Centrafrique le 6 février 2019. © Horacio Villalobos/Corbis/Corbis via Getty Images

Accusations de partialité, liens entre la Minusca et les mercenaires russes, responsabilité de François Bozizé dans la crise… Le représentant spécial de l’ONU en Centrafrique s’explique dans un entretien exclusif accordé à « Jeune Afrique ».

Nommé représentant spécial du secrétaire général de l’ONU pour la Centrafrique en février 2019, le Sénégalais Mankeur Ndiaye a été confronté à de nombreuses critiques de la part de l’opposition au lendemain de la présidentielle du 27 décembre.

Accusé de partialité en faveur du président sortant, Faustin-Archange Touadéra, l’ancien ministre sénégalais des Affaires étrangères s’en défend avec force et renvoie la balle à ceux qu’il qualifie de « saboteurs » – les groupes armés et les personnalités politiques qui les soutiennent. Mankeur Ndiaye se montre particulièrement sévère à l’égard de François Bozizé, coupable à ses yeux d’avoir voulu « empêcher la tenue des élections » et « déstabiliser les institutions ».

Pour Jeune Afrique, il revient également sur la polémique provoquée par la participation aux combats de Casques bleus de la Minusca, de soldats rwandais et de mercenaires russes, qui ont apporté leur soutien aux forces armées centrafricaines face aux rebelles qui ont mené l’offensive sur Bangui.

Jeune Afrique : L’opposition vous accuse d’avoir soutenu la candidature de Faustin-Archange Touadéra, de l’avoir « diabolisée » lorsqu’elle réclamait le report du scrutin ou encore d’avoir fait pression sur la Cour constitutionnelle pour qu’elle valide les résultats. Que répondez-vous ?

Mankeur Ndiaye : On aura tout entendu, mais je ne souhaite pas polémiquer, d’autant que la Minusca ne se résume pas à son chef. J’insiste néanmoins sur le fait qu’aucune pression sur la mission ou sur son leadership n’est acceptable, tout comme il serait inconcevable que la Minusca fasse pression sur les institutions centrafricaines.

Pour le reste, que nous demandait le Conseil de sécurité ? D’apporter notre appui au gouvernement pour qu’il organise les élections – je vous renvoie à la résolution 2552. Cette même résolution exhortait d’ailleurs les autorités et toutes les parties prenantes à respecter les délais fixés par la Constitution. À cet égard, la Minusca a donc rempli le mandat qui lui avait été confié.

L’instabilité est née avec l’apparition de la coalition de groupes armés alliés à l’ex-président François Bozizé. Ensemble, ils se sont opposés aux élections dans certaines zones, mais ils n’ont pas entamé la détermination du peuple centrafricain.

En quoi un report des élections aurait-il été dommageable ?

La date des scrutins a été fixée par l’Autorité nationale des élections [ANE] en octobre 2018 et confirmée par la Cour constitutionnelle le 26 décembre 2020. Tout glissement du premier tour faisait courir des risques majeurs au pays et était susceptible de déboucher sur une instabilité institutionnelle. D’autant que, contrairement à d’autres, le système centrafricain fait un décompte strict de la durée du mandat et ne permet pas aux élus de demeurer en fonction au-delà du terme prévu. La marge de manœuvre était quasiment inexistante.

Le taux de participation a été très faible. En quoi peut-on considérer le scrutin présidentiel comme « transparent » et « inclusif » ?

Les principaux responsables de cette faible participation sont ces groupes armés et leurs alliés politiques qui ont tout fait pour empêcher la tenue des élections et priver ainsi la population de son droit de choisir librement ses dirigeants. Il est intéressant de souligner que dans presque tous les bureaux où les opérations de vote et de dépouillement ont pu se dérouler, le taux de participation est largement au-dessus de 70 %. Seulement, les groupes armés ont réussi à empêcher le scrutin dans une grande partie du territoire…

Il suffit d’un seul coup de feu dans un lieu de vote pour disperser les électeurs

Nous avons fait front pour faire échec à leur projet inacceptable. Mais la tâche des saboteurs était plutôt aisée : il suffit d’un seul coup de feu dans un lieu de vote pour disperser les électeurs. Et, par endroits, du matériel électoral incendié et des manœuvres d’intimidation contre les organisateurs des scrutins ont empêché la tenue du vote.

Durant cette crise, l’un des faits majeurs a été l’alliance entre la Minusca et les mercenaires russes engagés par la présidence centrafricaine. N’y a-t-il pas là un problème de neutralité ?

La Centrafrique a noué des accords bilatéraux avec certains pays et c’est dans ce cadre que des instructeurs russes et des forces rwandaises sont arrivées fin décembre, après notification au Conseil de sécurité. La Minusca, elle, est présente depuis 2014, et j’insiste sur le fait qu’il n’y a pas eu d’alliance avec ces forces arrivées dans un cadre bilatéral, tout comme il n’y a pas eu d’alliance avec les éléments russes arrivés longtemps avant les élections.

Y a-t-il eu des opérations militaires conjointes ?

Non, mais il y a plusieurs acteurs sur le terrain et la probabilité de se retrouver sur le même théâtre d’opération existe, comme ce fut le cas le 13 janvier dans la périphérie de Bangui, lors de l’attaque des éléments des groupes armés coalisés. Des arrangements sont en place pour mieux partager des informations et éviter toute confusion.

L’état-major de la Minusca n’a jamais eu de mercenaires russes sous ses ordres ?

Non plus. L’État centrafricain reste le seul interlocuteur de la Minusca.

Et des conseillers militaires russes ont-ils participé à des réunions sur les opérations de terrain de la Minusca ?

Compte tenu de la présence d’instructeurs russes et d’un bataillon rwandais, un mécanisme d’échange d’informations a été mis en place. Ce mécanisme, qui se réunit périodiquement sous la présidence du Premier ministre, a pour but d’éviter que les différentes forces qui interviennent sur le même terrain ne se neutralisent, ne se tirent dessus ou que leurs actions ne se chevauchent. Mais il ne s’agit pas d’un organe de contrôle des activités menées par les différentes parties et encore moins d’un état-major intégré.

Nous sommes une mission de maintien de la paix, pas une mission de guerre

La Minusca est depuis longtemps accusée de ne pas suffisamment s’attaquer aux groupes armés. Qu’en pensez-vous ?

La Minusca est l’une des missions les plus complexes et les plus offensives des Nations unies. En juin dernier, elle a lancé simultanément trois opérations : l’opération A La Londo, contre le 3R [retour, réclamation et réparation] dans la partie Ouest ; l’opération I Gana Siriri, menée conjointement avec les Faca [Forces armées centrafricaines] et les forces de sécurité intérieure à Ndélé, dans le Centre-Nord ; et l’opération Toumbalo Mbana, conduite dans le triangle Sibut-Grimari-Kouango, dans le Centre-Sud. Cela prouve bien que la Minusca a une posture robuste face aux groupes armés, même si nous sommes une mission de maintien de la paix, pas une mission de guerre.

La Minusca faisait partie des garants des accords de paix signés en février 2019, lesquels ont été violés à plusieurs reprises. Aurait-elle dû intervenir ?

La Minusca n’est pas garante des accords, à l’instar de l’UA et de la CEEAC [Communauté économique des États de l’Afrique centrale], elle en est plutôt l’un des facilitateurs. Ceci étant, des sanctions internationales peuvent être décidées en cas de violation, et c’est ce qui s’est passé pour Abdoulaye Miskine, le chef du Front démocratique du peuple centrafricain [FDPC] et pour Sidiki Abass, à la tête du 3R.

À l’heure actuelle, les groupes armés réunis au sein de la CPC [Coalition des patriotes pour le changement] contrôlent la majeure partie du territoire et menacent Bangui et les axes qui y mènent. La Minusca a-t-elle vocation à briser ce « siège » et à reconquérir des pans du territoire ?

La Minusca a déjà repris le contrôle de Bangassou, le 16 janvier. Mais il faut changer de discours : il est faux de dire que les groupes armés contrôlent la majeure partie du territoire, ou même les deux tiers, comme on l’entend souvent. Selon nos estimations, ils n’en contrôlent pas plus de de 44 %.

Un nouveau dialogue national est-il souhaitable ?

Je crois profondément que la seule réponse durable aux défis actuels est politique et je continuerai à œuvrer, de concert avec les partenaires internationaux du pays, pour appuyer les Centrafricains sur la voie de la réconciliation et du dialogue.

Faut-il selon vous y inclure les représentants de la CPC ?

C’est au gouvernement d’en décider, mais je suis d’avis que le dialogue avec les éléments des groupes armés qui n’ont pas commis de crimes graves pourrait être envisagé.

Quel regard portez-vous sur l’action de François Bozizé et sur son soutien à la CPC ?

Il a mobilisé des éléments des groupes armés signataires de l’accord de paix, qui se sont regroupés au sein d’une coalition avec l’intention avouée d’empêcher la tenue des élections et de déstabiliser les institutions en place. Il en assumera la pleine et entière responsabilité.

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