Diplomatie

« Sur Ceuta et Melilla, il n’y a rien à négocier : elles sont espagnoles »

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Mis à jour le 04 février 2021 à 12h09
En ce vendredi 22 mai 2020, des citoyens marocains attendent leur rapatriement après avoir été bloqués en Espagne à cause de la pandémie de Covid-19 dans l’enclave espagnole de Ceuta, Espagne.

En ce vendredi 22 mai 2020, des citoyens marocains attendent leur rapatriement après avoir été bloqués en Espagne à cause de la pandémie de Covid-19 dans l'enclave espagnole de Ceuta, Espagne. © Faro de Ceuta/AP/SIPA

Crise migratoire, Sahara, lutte antiterroriste… La ministre espagnole des Affaires étrangères Arancha González Laya revient sur les dossiers chauds entre son pays et le Maghreb.

La nomination, le 13 janvier 2020, d’Arancha González Laya au poste de ministre espagnol des Affaires étrangères, de l’Union européenne (UE) et de la Coopération a surpris, tant cette Basque de 51 ans ne faisait pas partie du sérail diplomatique. Elle a pourtant une longue expérience des négociations internationales, aux côtés de Pascal Lamy, commissaire européen puis directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Elle a aussi dirigé le Centre de commerce international, chargé par l’ONU et l’OMC de rendre les entreprises des pays en développement plus compétitives sur les marchés mondiaux.

Polyglotte, elle a arpenté l’Afrique, avec laquelle elle souhaite une coopération dans tous les domaines afin que les pays les plus démunis ne soient pas marginalisés. La ministre affirme ne pas rejeter l’immigration africaine, mais entend l’ordonner. Elle applaudit ainsi le partenariat avec le Maroc, mais ne discutera pas d’une évolution des statuts des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla.

Jeune Afrique : Les flux migratoires ont repris en direction des Canaries et de l’Espagne. Quelle est la politique espagnole en matière d’immigration ?

Arancha González Laya : Rappelons d’abord que, sur dix migrants africains, huit se dirigent vers un autre pays du continent et deux seulement vers l’Europe. La poussée migratoire actuelle est liée à la crise économique due au Covid-19. Le tourisme s’est arrêté, le commerce a chuté, l’envoi d’argent des migrants à leur famille a diminué, les États n’ont pu collecter l’impôt. Si on fait la somme de ces mises à l’arrêt, dont j’ai pu constater les méfaits au cours de mes voyages en Afrique, on comprend que la crise a relancé les départs vers l’Espagne par la route de l’Atlantique, qui était fermée depuis 2018. Les mafias qui les organisent se sont rappelé que le Maroc, la Mauritanie, le Sénégal ne se trouvent pas très éloignés de nos îles Canaries.

Pour faire face à ce phénomène, notre politique est construite autour de quatre axes. Le premier est la mise sur pied d’un grand pacte européen sur la migration et l’asile : il s’agit d’une question européenne puisque la libre circulation est la règle dans l’UE. Le deuxième consiste à approfondir nos relations avec les pays d’origine ou de transit afin de les aider à se développer et à lutter contre les mafias.

Ensuite, il faut créer une immigration régulée grâce à des programmes d’accueil des travailleurs immigrés un permis de travail, des conditions dignes de logement et des salaires corrects. C’est ainsi que nous accueillons chaque année 25 000 Marocains. Notre souhait n’est pas d’empêcher l’immigration, mais de l’ordonner. Le quatrième axe, c’est la tolérance zéro vis-à-vis des réseaux criminels de passeurs.

Où en est le pacte européen sur la migration que ­souhaite l’Espagne ?

Bruxelles a formulé une proposition au cours de l’été 2020, mais nous trouvons qu’elle manque d’envergure. Nous devons respecter nos obligations internationales en matière d’asile et de refuge. Il nous faut trouver un équilibre entre la solidarité et la responsabilité.

Le Maroc est le pays avec lequel nos relations sont le plus étroites, après l’Europe

Ce n’est pas facile, mais nous voudrions que soient privilégiées les relations avec les pays d’origine et de transit dans une coresponsabilité. Nous le faisons avec le Maroc, la Mauritanie et l’Algérie. Nous investissons ensemble dans le développement de leur économie. Nous utilisons avec eux bateaux et hélicoptères de surveillance. Nous luttons ensemble contre les réseaux criminels. Cette dimension manque encore au pacte européen, en négociation.

Comment fonctionnent les accords passés avec ces pays pour maîtriser l’immigration clandestine ?

Nous avons des accords de collaboration dans la gestion des flux migratoires avec des pays comme le Maroc, la Mauritanie, l’Algérie ou le Sénégal, qui prévoient également la possibilité de leur renvoyer les migrants qui se trouvent en Espagne en situation irrégulière.

Parvenez-vous à faire face aux arrivées massives dans les îles Canaries ?

En trois mois, plus de 30 000 Africains y sont arrivés. Dans ces îles, qui bénéficient d’infrastructures limitées, il a fallu équiper des locaux pour accueillir plus dignement, de manière temporaire, ces migrants.

Les relations avec le Maroc semblent au beau fixe…

Le Maroc n’est pas seulement un voisin, c’est aussi un partenaire. Beaucoup d’entreprises espagnoles s’y sont implantées dans le textile, la chaussure, l’assainissement ou l’immobilier. C’est le pays avec lequel nos relations sont le plus étroites, après l’Europe. Nous travaillons en bonne intelligence dans la lutte antiterroriste. Nous avons vocation à renforcer ensemble nos liens avec l’Afrique subsaharienne dans le cadre de notre troisième plan pour l’Afrique, élaboré en 2019. Nous déclinons notre proximité dans les domaines politique, économique et sécuritaire.

Le Premier ministre marocain a déclaré, fin décembre, que son pays entendait récupérer les enclaves de Ceuta et Melilla, comme il a récupéré une partie du Sahara occidental. Considérez-vous cette déclaration comme inquiétante ?

Sur Ceuta et Melilla, il n’y a rien à négocier : elles sont espagnoles.

Avec l’Algérie, n’y a-t-il pas quelques frictions à propos de la délimitation des eaux territoriales autour de l’île de Cabrera, de l’archipel espagnol des Baléares ?

Il n’y a aucun problème entre l’Algérie et l’Espagne à ce sujet. Les Algériens – mais aussi les Marocains – ont le droit de délimiter leurs zones maritimes. Mais quand leurs zones et les nôtres se chevauchent, ils sont dans l’obligation de négocier avec l’Espagne. Le droit maritime exclut toute décision unilatérale. Et nous sommes tous d’accord sur ce point.

Quelle est la position de l’Espagne dans le conflit du Sahara occidental ?

Elle n’a pas changé. Nous restons attachés à une solution négociée et stable sous l’égide de l’ONU par le biais de l’envoyé spécial de son secrétaire général. Ce poste est d’ailleurs vacant depuis 18 mois, et nous insistons pour qu’il soit pourvu.

L’Espagne ne pourrait-elle pas lancer une initiative qui contribuerait à débloquer les négociations au lieu d’endosser la position de l’ONU, qui est dans une impasse ?

L’Espagne reste attachée à la recherche d’une solution durable à la question du Sahara occidental au sein de l’ONU. Il faut sortir de l’impasse, et pour cela l’Espagne insiste sur l’urgence de nommer un représentant du secrétaire général de l’ONU.

N’avez-vous pas dit que le Front Polisario était infiltré par des éléments jihadistes ?

Nous n’avons pas dit cela. Nous avons été alertés des risques d’une attaque terroriste dans la région pouvant cibler des citoyens espagnols. Ce n’était qu’une alerte, mais nous l’avons prise au sérieux.

Quelles sont les missions des forces armées espagnoles en Afrique ?

Notre présence militaire au sud du Sahara est forte mais mal connue. Le Sahel est une région de confluence entre le terrorisme, l’instabilité politique, l’absence d’État et le réchauffement climatique qui pénalise les populations agro-pastorales. Le Sahel est très important pour l’Europe, et l’Espagne entend contribuer à son développement et à son maintien de la paix. Nous y investissons donc, y compris avec des moyens militaires. Nous contribuons à former sur le modèle de notre Guardia Civil les polices de proximité du Burkina Faso, du Niger ou du Tchad afin qu’elles protègent leurs populations. Nous travaillons aussi avec l´EUTM Mali  (Mission de formation de l’Union européenne au Mali) et l’opération Barkhane initiée par la France. A Djibouti, nos moyens navals participent à l’opération Atalante de l’Union européenne contre la piraterie maritime.

C’est bien la preuve que nous sommes en Afrique à long terme aussi bien en matière de sécurité que d’économie. L’Espagne possède le troisième réseau diplomatique européen en Afrique. Dans les prochaines années, nous renforcerons encore notre présence au sud du Sahara et nous portons un grand intérêt à la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf) à la naissance de laquelle j’ai participé dans mes précédentes fonctions.

Quelles sont les conditions pour que cette Zone de libre-échange réussisse ?

Il lui faut des axes de connexion, des chemins de fer, des routes, une digitalisation, de l’énergie renouvelable. Mais ces préalables macro-économiques ne suffisent pas : il faut aussi améliorer la compétitivité des entreprises pour qu’elles soient capables d’échanger des produits ou des services de plus grande valeur ajoutée, en ciblant en priorité les PME qui doivent être aidées à sortir de l’informel et à accéder enfin au crédit. Aux unes et aux autres, il sera indispensable d’enseigner à respecter des normes de qualité et de conformité. La macro et la micro-économie doivent marcher de pair.

L’Alliance Sahel dont vous présidez l’assemblée générale a promis des milliards d’euros et de dollars pour développer les cinq pays sahéliens. Mais les populations tardent à en voir les effets dans leur vie quotidienne. Pourquoi ?

Plus de 800 projets pour plus de 11 milliards d’euros sont déjà en cours. Ils sont destinés à améliorer l’assainissement, les énergies renouvelables mais aussi les infrastructures scolaires ou sanitaires. Au cours des six derniers mois, j’ai visité les cinq pays sahéliens et j’y ai constaté des réalisations importantes dans la voirie, le traitement des eaux ou les hôpitaux. Mais on peut aller plus vite. Beaucoup de projets tardent parce que l’État a du mal à contrôler la situation sur le terrain. Il faut d’abord sécuriser l’endroit retenu pour un projet. Parfois, l’argent est là, mais les investissements nécessitent une bonne préparation. Nous allons en discuter lors de la prochaine réunion ministérielle de l’Alliance.

Comment évolue l’aide au développement espagnole ?

Notre agence pour la coopération internationale au développement (AECID) a vu ses moyens augmenter de 20 % en deux ans. Nous allons continuer dans cette voie en mixant aide proprement dite et moyens financiers (micro-crédit, prêts concessionnels) avec la participation des entrepreneurs et des investisseurs espagnols qui ont une bonne expérience des partenariats publics-privés.

Dans l’esprit de bien des Européens, l’Afrique reste une terre d’instabilité, de maladies et de corruption. Que pensez-vous de cette image plutôt négative ?

Ce sont des clichés ! Évidemment le continent connaît des difficultés – comme c’est le cas maintenant en Ethiopie. Mais j’y vois des atouts qui devraient beaucoup séduire les investisseurs. L’Afrique bénéficie d’une démographie jeune, d’une étonnante capacité d’innovation et de vastes marchés potentiels. Au Rwanda, j’ai constaté un investissement spectaculaire dans la transparence et la sécurité juridique. Au Sénégal, j’ai vu des progrès dans l’électrification et la digitalisation. Le Ghana pousse le secteur agro-alimentaire à une transformation accélérée. Ces pays, dont les gouvernements sont fortement engagés en faveur de la modernisation, sont des exemples des belles opportunités en Afrique.

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