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Le mystère Bouteflika

La santé du président, hospitalisé à Paris depuis le 26 novembre, alimente les rumeurs les plus folles. Enquête sur une affaire d'État.

Dix jours après l’évacuation, le 26 novembre, du président Abdelaziz Bouteflika sur l’hôpital militaire parisien du Val-de-Grâce, un premier bulletin médical met fin aux spéculations sur le mal qui ronge le chef de l’État algérien. Après des premiers soins prodigués à l’hôpital d’Ain Naâdja d’Alger pour des troubles gastriques, les médecins ont recommandé son transfert à l’étranger pour des examens approfondis. Diagnostic : ulcère hémorragique.
Une intervention chirurgicale a alors été prescrite et pratiquée. L’opération s’est déroulée dans d’excellentes conditions, et la phase postopératoire se présente de manière satisfaisante. Le bulletin médical signé par le professeur Messaoud Zitouni – chef du service de chirurgie à l’hôpital militaire d’Ain Naâdja, l’établissement algérien le plus prestigieux, et ancien ministre de la Santé entre 1988 et 1989 dans le cabinet de feu Kasdi Merbah – et entériné par la présidence de la République tente de mettre fin à toutes les rumeurs colportées par la rue, ainsi qu’aux informations alarmistes données par certains médias, notamment français. Retour sur dix jours qui ont secoué l’Algérie, ses institutions et son opinion.
Alger, samedi 26 novembre. La télévision nationale diffuse, en début de soirée et en différé, un concert en hommage à une légende vivante de la chanson kabyle : Cherif Kheddam. Exilé depuis des décennies en France, le poète avait fait, quelques jours plus tôt, salle comble à la Coupole Mohamed Boudiaf, et les plus grandes stars kabyles étaient présentes. L’événement est rarissime, car Cherif Kheddam, connu pour ses textes mais aussi pour son esprit d’indépendance, n’est quasiment jamais programmé sur les antennes algériennes. Il incarne, à lui seul, la spécificité kabyle. On se dit alors que l’Algérie a bien changé.
À 21 h 26, la diffusion du concert est interrompue par un flash spécial : le président Bouteflika a été transféré à Paris pour des examens approfondis après des troubles digestifs. Opinion et classe politique sont médusées. La première est traversée par les plus folles rumeurs : « S’ils ont donné l’info, c’est qu’ils la jugent trop grave », affirment les uns. D’autres reprennent le même argument, mais inversent la conclusion : « Si c’était grave, ils auraient tu l’information comme ils l’avaient fait lors de la maladie de Boumedienne. »
Le nom de l’ancien président algérien et celui du défunt patron de l’OLP réapparaissent dans les conversations : « « Boutef » a été empoisonné comme l’ont été avant lui Boumedienne et Yasser Arafat. » Et avant même de savoir de quoi souffre leur président, de nombreux Algériens spéculent sur l’identité des commanditaires de « l’empoisonnement ».
L’agenda présidentiel de ce 26 novembre devait débuter par l’inauguration d’une réunion des Conseils économiques et sociaux de l’Union africaine. Mais « Boutef » avait passé une très mauvaise nuit. Des douleurs récurrentes au niveau de l’abdomen l’avaient empêché de dormir. Au petit matin, il avait vomi des caillots de sang. Son frère et médecin personnel, Mustapha Bouteflika, le fait conduire à l’hôpital militaire d’Ain Naâdja. Le Premier ministre Ahmed Ouyahia et Abdelkader Ben Salah, président du Sénat et successeur désigné par la Constitution en cas de vacance du pouvoir, sont alertés. Les deux hommes arrivent à l’hôpital et prennent connaissance du diagnostic établi par les médecins d’Ain Naâdja : ulcère hémorragique au niveau de l’estomac.
Bouteflika, cependant, a un antécédent pathologique : il souffre de polykystose (voir le « Diagnostic » du Pr Bertrand) qui nécessite un suivi médical rigoureux, d’autant que le patient avait subi, il y a une vingtaine d’années, une intervention chirurgicale rénale. Tout cela impose la plus grande prudence aux médecins. Oto-rhino-laryngologiste, Mustapha, le frère du président, est mal à l’aise. Et, comme le premier diagnostic impose un acte chirurgical, on fait appel au professeur Messaoud Zitouni, « le meilleur chirurgien », selon le corps médical algérien, qui est unanime sur ses compétences.
Bouteflika souffre, mais demeure lucide. Il donne les dernières instructions à Ahmed Ouyahia. L’ambassade de France est contactée pour coordonner l’opération de transfert. Jacques Chirac est informé. Les deux hommes devaient avoir un aparté, le 28 novembre, à Barcelone en marge du sommet euro-méditerranéen. La participation de « Boutef » à la rencontre est évidemment annulée.
Le communiqué ayant annoncé le transfert au Val-de-Grâce précise que l’état de santé du président n’est pas source d’inquiétude. Mais il n’est suivi d’aucun bulletin médical. L’absence de communication laisse place à la spéculation. La chaîne qatarie Al Jazira ressort le dossier médical de Bouteflika et assure que le chef de l’État algérien a fait une rechute due à la polykystose. Une radio et un quotidien français, citant une source médicale anonyme du Val-de-Grâce, remettent en question les déclarations apaisantes d’Ahmed Ouyahia, seul dirigeant algérien habilité à communiquer sur ce dossier car en contact permanent avec les accompagnateurs de l’auguste patient.
Bouteflika aurait un cancer, selon les deux médias, et son appareil digestif serait truffé de métastases. Ces propos catastrophistes ne suffisent pas à faire sortir les autorités algériennes de leur mutisme. Un dispositif hermétique est mis en place autour de Bouteflika. À sa tête, Mustapha et l’autre frère, Saïd, conseiller spécial du président de la République. La famille empêche toute visite ou contact téléphonique avec le désormais convalescent (l’intervention chirurgicale ayant eu lieu quarante-huit heures après le transfert). Chargé de diriger la délégation algérienne au sommet Afrique-France de Bamako (voir pp. 36-41), Mohamed Bedjaoui, ministre des Affaires étrangères, transite par Paris. Il se rend au Val-de-Grâce. Il ne peut rendre visite au malade, mais Mustapha et Saïd le rassurent sur l’évolution de l’état de santé de son ami.
« Boutef » est incorrigible. Il veut être informé sur tout et tient à transmettre des instructions. Ahmed Ouyahia est le seul canal. Et encore, un canal indirect, puisque le téléphone est monopolisé par la famille. C’est donc le Premier ministre qui informe le président et relaie ses instructions auprès des différents départements. La machine administrative de la présidence de la République a par ailleurs été confiée par Bouteflika à Mohamed Rougab, 54 ans, son secrétaire particulier.
Larbi Belkheir ayant été nommé ambassadeur à Rabat, le poste de directeur de cabinet est toujours vacant. C’est pourquoi, de son lit d’hôpital, Bouteflika poursuit virtuellement ses activités protocolaires : messages de félicitations à l’occasion des fêtes nationales ou de condoléances comme celui adressé, le 7 décembre, à l’Iranien Mahmoud Ahmadinejad à la suite du crash aérien à Téhéran. L’importance du rôle joué par Mohamed Rougab conforte les rumeurs le donnant comme successeur de Larbi Belkheir.
Sommet de Bamako. De nombreux chefs d’État se sont enquis après de Jacques Chirac de la santé d’Abdelaziz Bouteflika. Tout comme Mohamed Bedjaoui, le président français a rassuré ses pairs. Lui a-t-il rendu visite ? Aucune information n’a confirmé si le locataire de l’Élysée a pu contourner le black-out imposé par la famille de « Boutef » et rencontrer son homologue algérien. Mais il semble bien informé sur l’évolution de son état de santé.
La délégation algérienne au sommet Afrique-France ne semblait pas inquiète outre mesure. En marge de la conférence, une réunion du comité des « quinze » de l’UA chargé de la question de la réforme de l’ONU s’est tenue le 2 décembre. Cette question tenant à coeur à Bouteflika, il a transmis des instructions (toujours par le canal indirect d’Ahmed Ouyahia) et a tenu à être informé des résultats de la rencontre. L’opération subie par « Boutef » impose une convalescence minimale de trente jours.
Mohamed Bedjaoui a profité de la présence à Bamako de Thabo Mbeki pour l’informer du report sine die de la réunion de la Haute Commission mixte entre les deux pays que devaient présider les chefs d’État algérien et sud-africain le 20 décembre à Tshwane (nouveau nom de Pretoria). Même chose avec Obasanjo, pour les mêmes raisons, les deux hommes devant se voir à Alger début janvier.
L’agenda international de Bouteflika a été expurgé de tout rendez-vous ou déplacement jusqu’au 23 janvier, date du sommet de l’Union africaine prévu à Khartoum. « Le président devrait être sur pied pour la Conférence des chefs d’État africains, assure un diplomate algérien sous le sceau de l’anonymat. Abdelaziz Bouteflika estime que l’ordre du jour de cette réunion est primordial pour l’avenir de l’UA, d’autant que sa date coïncide avec le cinquantenaire de l’indépendance du Soudan. »
Sur le plan interne, Bouteflika devait entamer avant la fin de l’année une tournée à travers plusieurs wilayas (départements) pour faire une évaluation sur la première année de son plan quinquennal d’investissements (des 55 milliards de dollars initiaux, ce plan est passé à 60 milliards de dollars). Cette tournée a été tout simplement reportée.
Ahmed Ben Salah a représenté l’Algérie au sommet de l’Organisation de la Conférence islamique (OCI) de La Mecque, les 7 et 8 décembre. Hormis cela, le successeur constitutionnel de Bouteflika n’a pas été mis à contribution. La Constitution algérienne dispose que le président du Sénat occupe le palais d’el-Mouradia en cas de décès ou d’empêchement durable du chef de l’État. Or « la maladie du président et l’acte chirurgical qu’il a subi, précise un juriste algérien, ne peuvent être considérés comme un empêchement ni même une vacance de pouvoir ».
Au sein de la classe politique, l’unanimité est de mise. Alliance présidentielle et opposition souhaitent le rétablissement de Bouteflika. Après avoir critiqué la communication autour de la santé du président, les islamistes du Mouvement de la réforme nationale (MRN, el-Islah d’Abdallah Djaballah, rival malheureux de Bouteflika en avril 2004) ont fini par saluer le bulletin de santé émis par le professeur Messaoud Zitouni, en se félicitant de la transparence des institutions de la République. La centrale syndicale UGTA, de son côté, a appelé à une trêve sociale. Quant à l’opinion, elle aussi a été rassurée par les propos du professeur Zitouni. Ce qui n’a pas empêché de voir courir, le 8 décembre, la rumeur de la mort du président…

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