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Cet article est issu du dossier «[Série] Arabie saoudite : l'histoire secrète de l'ascension de Mohammed Ben Salman»

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Politique

[Série] Comment MBS a évincé son cousin Mohammed Ben Nayef (3/5)

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Mis à jour le 10 février 2021 à 17h53
Mohammed Ben Salman (à g.) baise la main de son cousin, Mohammed Ben Nayef, à qui il vient de succéder au rang de prince héritier. À La Mecque, le 21 juin 2017.

Mohammed Ben Salman (à g.) baise la main de son cousin, Mohammed Ben Nayef, à qui il vient de succéder au rang de prince héritier. À La Mecque, le 21 juin 2017. © Saudi Press Agency Handout/MaxPPP

Maître du contre-terrorisme en Arabie saoudite, Mohammed Ben Nayef est nommé prince héritier en 2015. Son jeune cousin, MBS, met alors au point une stratégie pour lui ravir le titre et l’écarter de la succession au trône. Récit d’une chute annoncée.

Deux ans. C’est le temps qu’il a fallu à Mohammed Ben Salman (MBS), fils du roi Salman, pour écarter son cousin, Mohammed Ben Nayef (MBN), de la succession au trône d’Arabie saoudite. La partie n’était pas gagnée d’avance. En 2015, MBS a 30 ans, son cousin, 56. Le premier, qui n’a pourtant aucune expérience en matière militaire, vient d’être désigné ministre de la Défense ; le second, ministre de l’Intérieur depuis trois ans, a déjà fait une brillante carrière dans la sécurité et le renseignement.

« Ils m’ont sauvé les fesses plus d’une fois »

Dans les années 2000, Mohammed Ben Nayef s’est en effet imposé comme l’expert du contre-terrorisme en Arabie saoudite. Formé par le FBI et Scotland Yard, il a commencé sa carrière à l’Intérieur, où il a chapeauté les services de renseignements, puis pris la tête du ministère. À ce titre, il a collaboré étroitement avec la CIA. Il a tissé des liens avec David Petraeus, directeur de l’agence sous Obama, et dispose de réseaux au sein du département d’État.

En 2015, quand le roi Salman le nomme prince héritier, MBN semble le candidat idéal aux yeux de Washington

Apprécié des Américains, MBN passe pour l’un des rares princes saoudiens à maîtriser les dossiers dont il a la charge. En 2010, il avertit la CIA que des bombes ont été placées à bord de cargos qui font route vers les États-Unis.

Jon Finer, le directeur de cabinet du secrétaire d’État John Kerry, est impressionné par la capacité de MBN à livrer régulièrement des informations cruciales sur les activités des jihadistes. « Ils m’ont sauvé les fesses plus d’une fois », confie un membre du département d’État américain basé à Riyad en évoquant l’équipe de MBN.

En avril 2015, lorsque le roi Salman le désigne prince héritier, MBN semble le candidat idéal aux yeux de Washington. En Arabie saoudite, l’heureux élu est considéré comme un héros national.

Pourtant, avant même sa nomination, il a perçu les premiers signes de sa future marginalisation. En mars 2015, une campagne militaire, dont l’artisan est Mohammed Ben Salman, a été lancée au Yémen et il n’en a même pas été informé. MBS va peu à peu couper tous les ponts entre son cousin et ses amis américains.

Les événements se précipitent durant l’été 2015, quand Adel al-Jubeir, le ministre saoudien des Affaires étrangères, vante à son homologue américain John Kerry la personnalité de MBS. Il représente l’avenir du royaume, lui dit-il. Kerry prend note, mais ne veut surtout pas mêler l’Amérique à cette guerre de succession.

Aussitôt, le clan MBS soupçonne Mohammed Ben Nayef de chercher à discréditer le fils du roi

Au cours de la même période, Saad al-Jabri, directeur de cabinet et compagnon de route de MBN depuis quinze ans, lui aussi très apprécié des Américains, se rend à la Maison-Blanche pour faire un point sur la campagne du Yémen. Laquelle n’enthousiasme guère Mohammed Ben Nayef…

Il n’en faut pas davantage au clan MBS pour imaginer que MBN cherche à discréditer le fils du roi. En septembre, MBN et Saad al-Jabri apprennent, en direct à la télévision, que le roi Salman limoge ce dernier. MBN se voit brutalement privé de son plus proche collaborateur.

Addiction aux médicaments

Quelques semaines plus tard, MBN s’apprête à recevoir son ami Joseph Westphal, ambassadeur des États-Unis en Arabie saoudite, quand le diplomate est intercepté à Djeddah par une équipe de Mohammed Ben Salman. Le fils du roi dit avoir besoin de le voir et assure qu’il sera de retour à temps pour son rendez-vous avec le prince héritier.

Il a des absences, et il lui est arrivé de piquer du nez en pleine réunion avec le président Obama

Il n’en est rien. MBS fait durer l’entretien de sorte que les deux hommes ne puissent se voir. À la Maison-Blanche, on comprend qu’une bataille interne est en cours. Certes, MBN est un candidat de choix, mais il importe de développer une relation de confiance avec MBS, dont l’ascension a débuté.

D’autant que, face à son énergique cousin, MBN semble de moins en moins en mesure de riposter. Un attentat d’Al-Qaïda, qui l’a frappé en 2009, l’a atteint plus sérieusement qu’il ne veut bien l’admettre. Contraint de prendre des analgésiques de plus en plus puissants, il a des absences, et il lui est arrivé de piquer du nez en pleine réunion avec le président Obama.

Des rapports des services de renseignements américains évoquent son addiction aux médicaments et son recours à des drogues pour rester éveillé. Ils mentionnent également son goût pour le travestissement et son penchant pour les hommes. Des allégations connues des cours royales du Golfe et que Mohammed Ben Zayed (MBZ), prince héritier d’Abou Dhabi et homme fort des Émirats arabes unis, qui a pris sous son aile le jeune MBS, se fait un malin plaisir de rappeler à ses influents amis américains.

Mohammed Ben Salman profite de la longue absence de son cousin pour avancer ses pions

À des responsables américains qu’il reçoit à déjeuner dans son manoir de Virginie, MBZ déclare ainsi : « Vous savez pourquoi Mohammed Ben Nayef ne peut être roi. Il ne sera accepté ni des Saoudiens ni d’aucun d’entre nous. Il ne peut pas être roi. Il ne le sera pas. »

Mohammed Ben Nayef, à La Mecque, le 5 septembre 2016.

Mohammed Ben Nayef, à La Mecque, le 5 septembre 2016. © Reuters/Ahmed Jadallah

Se sentant en danger, MBN prolonge sa partie de chasse annuelle en Algérie de plusieurs semaines et ne répond plus aux sollicitations de ses partenaires américains. MBS profite de cette absence prolongée pour, tout au long de l’année 2016, promouvoir sa vision de l’avenir du royaume. 

« Israël n’est pas l’ennemi de l’Arabie saoudite »

Les délégations américaines commencent à se succéder à Riyad, le plus souvent à l’invitation du roi et de son fils. L’occasion, pour elles, de rencontrer des Saoudiens influents.

Le sénateur républicain Lindsey Graham tombe ainsi sous le charme du jeune prince et salue sa lucidité avec laquelle celui-ci considère les problèmes économiques et sociétaux du royaume. L’une de ces délégations, composée d’universitaires, d’anciens ambassadeurs, d’assistants parlementaires et autres conseillers politiques influents à Washington, arrive à Riyad en août 2016.

Jared Kushner, gendre et conseiller spécial de Donald Trump, se lie très vite d’amitié avec MBS

Après un bref entretien avec le roi Salman, ils rencontrent Mohammed Ben Nayef. Ce dernier paraît épuisé et ne semble avoir aucune réponse à leurs questions portant sur les réformes économiques, la guerre au Yémen ou le conflit syrien. Il cale même sur les questions de sécurité, son domaine de prédilection. La réunion dure moins d’une heure.

La délégation rencontre ensuite MBS. D’emblée, ce prince débordant d’énergie insiste sur l’importance de la relation américano-saoudienne, embraye sur la Syrie, le Yémen, l’Irak, le conflit israélo-palestinien, la politique pétrolière, les réformes religieuses.

Il reconnaît que l’Arabie saoudite a un problème d’image en Occident, mais affirme que les réformes qu’il se propose de mener aboutiront. Puis, il surprend ses invités en affirmant qu’« Israël n’est pas l’ennemi de l’Arabie saoudite ». La réunion dure deux heures. Tous ses visiteurs voient en lui un futur dirigeant.

En janvier 2017, Donald Trump prend ses fonctions de président des États-Unis. Son gendre, Jared Kushner, qui est aussi son conseiller spécial, se lie rapidement d’amitié avec MBS et le dubaïote MBZ.

Mohammed Ben Nayef (à g.), alors prince héritier, assiste avec son cousin Mohammed Ben Salman, ministre de la Défense, à des manœuvres militaires dans le nord de l’Arabie saoudite, le 16 mars 2016.

Mohammed Ben Nayef (à g.), alors prince héritier, assiste avec son cousin Mohammed Ben Salman, ministre de la Défense, à des manœuvres militaires dans le nord de l’Arabie saoudite, le 16 mars 2016. © Balkis Press/ABACA

 

Après de longs mois de passivité, Mohammed Ben Nayef se résout à agir. Poussé par des agents des services de renseignements américains qui collaborent avec lui et qui s’inquiètent de sa mise à l’écart, il recrute Robert Stryk, un lobbyiste introduit dans les hautes sphères du parti républicain. Sa mission : rappeler à la nouvelle administration américaine que MBN est un allié incontournable. Il est déjà trop tard. Peu après, Donald Trump se rend à Riyad, sans prévoir de rencontre officielle avec MBN.

On le fait patienter dans un salon, et il comprend qu’il est séquestré

À la fin du mois, un émissaire de MBS s’envole discrètement pour Washington. Il annonce à des responsables de l’administration Trump que son patron s’apprête à évincer son cousin.

Coup de grâce

Dans la soirée du 20 juin 2017, Mohammed Ben Nayef reçoit un appel lui demandant de se rendre au palais d’Al-Safa. Une fois sur place, son service de sécurité est retenu à l’extérieur et désarmé. Le roi veut voir MBN seul, lui dit-on. « L’invité » patiente dans un salon et comprend qu’il est séquestré. Il est près de minuit.

Pendant ce temps, le cabinet de MBS contacte les membres du Conseil d’allégeance. « Le roi souhaite que son fils devienne prince héritier, leur dit-on. Quel est votre choix ? » Le sort réservé à celui qui oserait s’opposer à la décision du monarque en fait réfléchir plus d’un. MBS est nommé prince héritier, par 31 voix sur 34.

Un émissaire informe MBN de la nouvelle et lui tend une lettre de démission à signer. « Il était horrifié », se souvient l’un de ses proches. MBN refuse. De longues heures durant, des partisans de son rival se succèdent dans le salon et harcèlent le prince héritier. Certains le menacent de révéler au public sa dépendance aux drogues, ou lui font écouter des enregistrements d’autres princes qui soutiennent MBS. L’un d’eux lui demande s’il compte quitter le palais en vie.

Maintenant, je vais me reposer. Et toi, que Dieu t’aide

MBN résiste toute la nuit, mais sa santé fragile le rattrape. À l’aube, épuisé, il accepte un compromis : il ne signera pas la lettre et donnera sa démission oralement. Pensant officialiser cet accord verbal dans la journée, il se dirige vers la sortie. Il est 7 heures du matin. Soudain, une porte s’ouvre. Il se retrouve devant un parterre de caméras, accueilli par un MBS qui joue la comédie du cadet déférent. La passation de pouvoir est immédiate. « Maintenant, je vais me reposer. Et toi, que Dieu t’aide », improvise le vaincu.

MBS, 31 ans, est nommé prince héritier par décret du roi Salman. Il devient également vice-Premier ministre et conserve son portefeuille de la Défense. Dans la foulée, MBN est démis de toutes ses fonctions, y compris de son poste de ministre de l’Intérieur. Assigné à résidence dans son palais, il vit, à 57 ans, la fin de sa carrière politique. Le coup de grâce arrive en mars 2020, lorsqu’il est accusé de complot contre le roi et le prince héritier, puis arrêté. À ce jour, son sort demeure un mystère.

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