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Cet article est issu du dossier «[Série] Arabie saoudite : l'histoire secrète de l'ascension de Mohammed Ben Salman»

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Politique

[Série] MBS, un prince saoudien parmi tant d’autres (1/5)

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Mis à jour le 01 février 2021 à 13h40
MBS, à gauche, enfant.

MBS, à gauche, enfant. © DR

« L’histoire secrète de l’ascension de MBS » (1/5) Rien n’indiquait que le jeune prince, placé loin dans l’ordre de succession et méprisé par ses frères aînés, deviendrait un jour l’homme le plus puissant du royaume saoudien. Il finit pourtant par devenir le fils favori du futur souverain Salman. Voici comment.

Il a grandi dans le faste des palaces, entouré d’employés de maison, de chauffeurs et de professeurs particuliers. Rien que de très banal pour un membre de la maison Saoud. Mohammed Ben Salmane (MBS) est le sixième fils de Salman, lui-même vingt-cinquième fils du fondateur de l’Arabie saoudite. Un prince parmi les milliers qui composent la tentaculaire famille Al-Saoud, a priori non destiné à occuper le trône.

Le père de MBS, Salman Ben Abdelaziz Al Saoud, a treize enfants issus de trois mariages. À ses fils, il donne une éducation à la fois stricte, empreinte de culture et ouverte sur le monde. Dans son palais à Riyad, il organise des dîners hebdomadaires avec des écrivains, des universitaires et des diplomates. Dans ses propriétés de Paris et de Marbella, il invite des intellectuels, des avocats et des hommes d’affaires pour inciter ses fils au débat et à la réflexion. Des politiques, dont des membres de la famille Assad, font partie des visiteurs.

Salman est sévère avec ses fils, en particulier ceux issus de son premier mariage, qu’il a eus dès l’âge de 19 ans, et qu’il voit comme de futurs hommes d’État.

Rude compétition

Mohammed Ben Salman à Riyad, le 19 octobre 2015.

Mohammed Ben Salman à Riyad, le 19 octobre 2015. © BERND VON JUTRCZENKA/MAX PPP

Mohammed, de son côté, lui donne du fil à retordre. À la lecture, il préfère les jeux vidéo et les fast-food. Adolescent, il est colérique, chahuteur… et a parfois des idées saugrenues, comme ce jour où il se déguise en policier pour déambuler dans l’un des centres commerciaux de Riyad. Il est appréhendé par de vrais policiers qui, en découvrant son identité, décident de ne pas intervenir plus avant. C’est que le père du jeune homme n’est autre que le gouverneur de Riyad.

Salman a déjà un petit faible pour ce fils à qui il semble tout passer et qu’il a eu à 50 ans avec sa troisième épouse, Fahda Al Hithalayn. Celle-ci se montre, au contraire, intraitable sur l’éducation de Mohammed. Car Fahda fait face à une rude compétition avec la première épouse de Salman, la princesse Sultana, une figure très influente de la famille royale.

Les fils de cette dernière ont tous réalisé de brillantes études et carrières à l’étranger. Fahd et Ahmed sont à la tête d’un groupe de presse coté en Bourse, élèvent des chevaux de course et détiennent un partenariat avec UPS. Les trois autres sont respectivement astronaute, expert pétrolier et spécialiste en géopolitique. À l’ennui de Riyad, ils préfèrent généralement les soirées mondaines de Londres et de New York… et les casinos de Monaco.

Fahda pousse MBS à tisser des liens plus étroits avec son père et l’envoie chaque semaine rendre visite à Salman chez la première épouse de celui-ci, malgré l’accueil glacial que lui réservent cette dernière et ses fils. Ils moquent Mohammed pour les origines bédouines de sa mère et son indécrottable provincialisme.

Ses demi-frères gardent aussi un goût amer du troisième mariage de leur père. En 1983, alors que Sultana est à l’hôpital aux États-Unis pour une greffe de rein, Salman leur annonce prendre en troisième épouse Fahda, une femme plus jeune et en meilleure santé. Rien d’anormal dans un pays où les hommes peuvent avoir jusqu’à quatre épouses. Mais avec leur mode de vie occidental, Fahd et Ahmed se sont éloignés de leur culture saoudienne. Ils rejettent cette tradition qu’ils trouvent dégradante pour leur mère, à plus forte raison lorsqu’elle subit une opération qui met sa vie en péril. Ils tentent de convaincre leur père d’y renoncer, en vain.

MBS grandit ainsi avec des demi-frères de 30 ans ses aînés, à la carrière accomplie, introduits dans les cercles politiques internationaux, et qui lui sont hostiles.

Relation privilégiée

Une série de décès chamboule cet ordre des choses. En 2001, Fahd meurt subitement d’une crise cardiaque, à 46 ans. Son frère Ahmed est frappé du même sort l’année suivante, à 44 ans. Le décès de ses fils entraîne Salman dans une période d’intense chagrin. Alors que le reste de la fratrie continue de vivre sa vie, chacun plongé dans sa carrière et ses propres obligations familiales, Mohammed ne lâche plus son père d’une semelle. L’adolescent l’accompagne aux mariages, aux enterrements, et prie à côté de lui à la mosquée. Salman apprécie. Une relation privilégie s’installe entre le père et le fils.

Contrairement à ses demi-frères, le jeune prince cultive son identité saoudienne, et choisit de poursuivre ses études au pays, alors que les plus prestigieuses universités mondiales lui sont naturellement ouvertes. Par conviction, il reste. Il suit souvent Salman dans ses bureaux du gouvernorat de Riyad, et ne dédaigne pas assister aux interminables audiences accordées par Salman à la foule de chefs tribaux et d’hommes d’affaires venus solliciter des faveurs. Il s’imprègne ainsi de l’environnement politique du royaume, comprend peu à peu les rouages complexes de la vie politique saoudienne, apprend à identifier les personnalités qui comptent… et celles qu’on peut traiter sans ménagement.

Comme son père, il n’aime rien plus que les excursions dans le désert

MBS prend des notes, retient qui est l’homme fort de telle tribu, quel religieux occupe quel rang, quel homme d’affaires a la haute main sur tel secteur de l’économie. Salman affectionne cette forte composante saoudienne dans l’identité de MBS. Ce dernier n’a pas étudié dans une université étrangère, ou effectué de longs séjours en Europe ou aux États-Unis. Mais, comme son père, il n’aime rien plus que les excursions dans le désert, et manger de la viande avec ses mains.

Bien que de culture profondément saoudienne, MBS reste un enfant du XXIe siècle. Accro aux jeux vidéo, il développe une boulimie pour les films d’Hollywood et a été le premier de son cercle à utiliser Facebook de manière addictive. Une sensibilité précoce aux réseaux sociaux qui lui sera particulièrement précieuse pour poursuivre son ascension.

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