Dossier

Cet article est issu du dossier «[Série] Arabie saoudite : l'histoire secrète de l'ascension de Mohammed Ben Salman»

Voir tout le sommaire
Politique

[Série] Arabie saoudite : les petits business de MBS (2/5)

Réservé aux abonnés | | Par
Mis à jour le 02 février 2021 à 11h57
Le roi Salman avec le jeune prince Mohammed Ben Salman (à dr.)

Le roi Salman avec le jeune prince Mohammed Ben Salman (à dr.) © Courtesy of Al Saud Family

« L’histoire secrète de l’ascension de MBS » (2/5). Mohammed Ben Salman a très tôt compris que, pour peser politiquement dans le royaume saoudien, il fallait beaucoup d’argent. Il a réagi, en se lançant dans les affaires. Selon sa méthode : audacieuse et rugueuse.

Quinze ans. C’est, selon les témoignages, l’âge auquel Mohammed Ben Salman (MBS) a cessé d’être un adolescent essentiellement préoccupé par les jeux vidéo et victime de la malbouffe à l’américaine. Lors d’une discussion avec un cousin, le jeune prince prend soudainement conscience que son père, le prince (et futur roi) Salman, est loin d’être fortuné – du moins selon les critères de la famille royale saoudienne – et, pis, qu’il s’est endetté auprès d’autres membres de la famille et de plusieurs hommes d’affaires.

Petite prison privée

Cette découverte est à l’origine d’une angoisse profonde chez MBS, celle de voir le « clan Salman » marginalisé. L’adolescent déclare à son père qu’il veut ouvrir un commerce, une ambition pour le moins inhabituelle pour un Saoud et qui n’arrache rien de plus qu’un sourire à son géniteur.

Certes, celui qui n’est alors « que » le prince Salman est l’un des membres les plus influents de la famille. Gouverneur de Riyad, il dispose d’une petite prison privée destinée à châtier la parentèle qui s’est mal conduite – ivresse sur la voie publique, factures impayées à Paris, conduite dangereuse, etc.

Avec une pointe de jalousie, il voit le fils de son cousin exhiber sa Lamborghini dans Riyad

« J’ai, en ce moment même, plusieurs princes dans ma prison », se vante-t-il auprès de l’écrivain britannique Robert Lacey. Il connaît donc tous les petits et grands secrets des Saoud et dispose de dossiers compromettants sur nombre de membres de cette famille-tribu. Comme tout prince saoudien, Salman possède une villa à Marbella, en Espagne, une armada de serviteurs et une flotte automobile à faire pâlir d’envie n’importe quel collectionneur.

« Plus riche que Walid Ben Talal »

Mais ses quelques investissements dans des entreprises et dans l’immobilier ne suffisent pas à maintenir ce train de vie, et il doit souvent s’en remettre aux subsides du roi pour payer ses employés. Le jeune MBS n’est alors qu’un prince peu en vue, qui voit avec une pointe de jalousie le fils de son cousin Walid Ben Talal – alors l’homme le plus riche du pays – exhiber sa Lamborghini dans Riyad.

« Mon objectif est d’être plus riche que Walid Ben Talal dans deux ans », confie-t-il à un responsable koweïtien qu’il sollicite pour importer du bitume depuis le petit émirat, une nouvelle idée de business qui a émergé après son projet de « commerce ». Une idée qui tombera elle aussi à l’eau, les Koweïtiens ne pouvant lui livrer que 40% des volumes envisagés.

MBS se tourne alors vers la spéculation financière. À 16 ans, il a en poche près de 100 000 dollars, fruits de la vente de ses montres et de l’or que son père et son oncle, le roi Fahd, lui ont offert à l’occasion des fêtes religieuses. Ce sera son capital de départ. Au début, son portfolio d’actions prend de la valeur. Mais, très vite, la spéculation tourne mal et MBS se voit « ruiné », comme il le racontera plus tard.

Société de ramassage des déchets, fermes piscicoles, hôpital en Louisiane… Il investit tous azimuts

Sans se laisser abattre, il demande à des hommes d’affaires en vue de la capitale saoudienne de lui prêter de l’argent. Plutôt que de risquer de fâcher le fils du gouverneur de Riyad, ces derniers s’exécutent.

Fort de près de 800 000 dollars, MBS multiplie les investissements, achète des actions aux États-Unis puis, à partir de 2008, à la bourse de Riyad Tadawul. Les quelques sociétés inscrites à Tadawul étant largement tributaires des décisions gouvernementales, il est assez aisé à un familier de la cour de gagner de l’argent. Cela vaudra quelques années plus tard à MBS d’être brièvement interrogé au sujet de la commission d’éventuels délits d’initiés.

« Père du Plomb »

Avec ses frères (issus de la même mère), il investit tous azimuts – et généralement sous son propre nom, fait relativement rare pour un prince saoudien : dans une société de ramassage de déchets, dans des fermes piscicoles, dans le négoce et même dans un hôpital de Louisiane spécialisé dans la transplantation d’organes.

L’un des business les plus rentables en Arabie saoudite est alors la spéculation immobilière autour de Riyad. MBS s’associe à des propriétaires terriens pour construire sur des terrains vierges, dont il percevra un pourcentage sur les futurs revenus. Le modèle se révèle payant. Le prince commence à amasser une petite fortune.

Gare à ceux qui se mettent en travers de son chemin…

Une rumeur circule : dans un courrier adressé à l’un des propriétaires qui a eu le tort de refuser de lui céder un terrain il aurait joint une balle de revolver. Vraie ou non, l’anecdote vaut à MBS le surnom d’Abou Rassassa (« Père du plomb ») au sein de la famille royale. La méthode, digne d’un mafieux new-yorkais, donne déjà un aperçu du peu de cas que le prince fait de ceux qui se mettent en travers de son chemin.

Son coup de maître reste d’avoir persuadé, en 2008, Verizon, un géant américain des télécoms, de s’associer à l’une de ses nombreuses sociétés pour installer la fibre optique dans le royaume. Bien qu’il ne débouche sur aucun résultat tangible, ce partenariat contribue à la renommée naissante de MBS. « Mon fils a fait gagner des millions à la famille » s’enorgueillira Salman devant un invité.

Mais c’est véritablement lorsqu’il deviendra ministre de la Défense, en 2015, puis prince héritier en 2017, que MBS tirera profit de sa position pour engranger non plus des millions, mais des milliards.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3101_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer