Politique

Tunisie : l’ARP approuve le remaniement ministériel, Kaïs Saïed isolé

| Par - à Tunis
Mis à jour le 27 janvier 2021 à 12h28
Rached Ghannouchi, dans son bureau de l’Assemblée des représentants du peuple, à Tunis, le 21 février 2020.

Rached Ghannouchi, dans son bureau de l'Assemblée des représentants du peuple, à Tunis, le 21 février 2020. © Nicolas Fauqué

Le Parlement a approuvé tard dans la soirée du 26 janvier le remaniement ministériel mené par Hichem Mechichi. Le président apparaît plus isolé que jamais. Explications.

Tard dans la nuit du 26 janvier, l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) a approuvé le remaniement que le Chef du gouvernement se proposait d’apporter à son équipe. Contrairement à toutes les prévisions, les onze nouveaux ministres ont été adoubés avec bien plus que les 109 voix requises.

Le Chef du gouvernement a désormais les coudées franches pour appliquer un programme centré sur les réformes, réclamées notamment par le Fonds monétaire international (FMI) lors de son évaluation de la situation de la Tunisie fin 2020. En pleine crise politique, Hichem Mechichi confirme qu’il a ses appuis dans l’hémicycle. Il a pu compter sur les voix d’Ennahdha, de Qalb Tounes, de la Coalition El Karama, de Tahya Tounes et du bloc parlementaire d’El Islah, soit 127 députés sur les 217 que compte l’hémicycle. « Il fallait que tout le monde se mette d’accord pour éviter un clash institutionnel » commente l’ancien député Mondher Belhaj Ali. Effectivement, avec ces soutiens, Mechichi s’est assuré de conditions de gouvernance plus paisibles.

Équilibres précaires

Pour autant, les équilibres demeurent précaires, voire fluctuants au gré des intérêts politiques. Mais le premier résultat de la plénière est d’abord un sentiment de soulagement ; comme si le vote avait éloigné, au moins pour un temps, les risques de chute de l’exécutif, souhait exprimé par une rue tunisienne en proie à une forte agitation sociale depuis plus d’un mois. Seulement le système tunisien est un monstre à trois têtes avec un exécutif bicéphale et les relations entre La Kasbah et Carthage sont essentielles à l’équilibre de l’exécutif. Or, depuis quelques jours, la discorde et les tensions entre le président de la République, Kaïs Saied et Hichem Mechichi se sont publiquement dégradées.

Kaïs Saied avait affiché clairement son dépit de ne pas avoir été consulté par Hichem Mechichi pour la composition du gouvernement. Il accuse notamment le Chef du gouvernement de ne pas avoir appliqué la constitution à la lettre et de ne pas s’être assuré de l’éligibilité morale des ministres pressentis. Depuis la tribune de l’hémicycle, le Chef du gouvernement évoque le populisme dangereux qui tend à cliver les Tunisiens, alors qu’il faudrait de se préoccuper des besoins concrets de la population. Mais les tensions à la tête de l’exécutif reflètent un bras de fer plus important encore entre le chef de l’Etat, Kaïs Saïed et celui de l’Assemblée, Rached Ghannouchi, depuis quelques mois. Mechichi, poulain que Kaïs Saied avait choisi pour diriger le gouvernement, escomptant ainsi contrôler l’exécutif, ce que ses prérogatives ne permettent pas, est passé dans le camp de Ghannouchi, dont le parti le soutient à l’ARP. Un alignement que Kaïs Saïed considère comme une forfaiture.

Ghannouchi devient incontournable

Dans cette grande dispute, se joue l’avenir du système politique tunisien. Brimé par cette rebuffade politique, Kaïs Saïed s’isole et permet ainsi à ses adversaires de démontrer que le président n’a qu’un rôle honorifique voire secondaire et que tout se joue entre la Kasbah et le Bardo. Il est vrai, comme l’a souligné Mechichi, que « c’en est fini du président unique et du régime à parti unique » mais il n’en est pas moins garant de la constitution et de ce fait jouit d’un rôle fédérateur. Seulement, l’objectif de Kaïs Saïed est d’instaurer un autre régime, de revoir la gouvernance du pays et d’être président d’un Etat qui n’existe encore qu’en termes de déclarations d’intentions. Un état de faits qui profite à Rached Ghannouchi, devenu incontournable et qui démontre qu’il a les leviers pour agir et être dans une position de chef, sans avoir été élu au suffrage universel.

Pour Mechichi, ce n’est qu’une victoire d’étape. Pour être légitimés, les nouveaux ministres doivent encore prêter serment en présence du président de la République. Il n’est pas dit que Kaïs Saïed les invite à le faire. Le président, après avoir montré son hostilité au fond et à la forme de ce remaniement, peut difficilement l’approuver sans avoir l’air de se dédire. A moins qu’il ne prenne en considération l’intérêt suprême de la nation et présente la prestation de serment à Carthage comme un signe d’apaisement.

Quoi qu’il en soit, le malaise s’installe durablement. Le 26 janvier 2014, la Tunisie avait adopté avec émotion et joie sa nouvelle constitution. Six ans plus tard jour pour jour, l’incident entre Kaïs Saïed et Hichem Mechichi montre, comme en d’autres occasions depuis 2014, ses limites et ses manques. Pour autant, aucun courant politique ne fait d’une refonte de la loi fondamentale ou même de la mise en place d’une cour constitutionnelle, une priorité…

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