Politique

Nord du Mali : l’accord de paix a-t-il un avenir ?

Réservé aux abonnés | | Par - à Bamako
Mis à jour le 29 janvier 2021 à 15h32
Patrouille de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA), à Kidal, le 27 septembre 2020.

Patrouille de la Coordination des mouvements de l'Azawad (CMA), à Kidal, le 27 septembre 2020. © Souleymane Ag Anara/AFP

L’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali est un dossier brûlant pour les autorités de la transition. Pour certains, ce texte signé en 2015 consacre la partition du pays. Pour d’autres, il apporte des solutions à la crise politique que celui-ci traverse depuis 2012.

C’était une visite attendue de longue date. La première de ce type depuis le coup d’État du 18 août qui a conduit à la chute d’Ibrahim Boubacar Keïta. Elle a finalement tourné court. Le 25 janvier, une délégation ministérielle est arrivée à Kidal, pour une visite qui devait durer 48 heures. Les discussions devaient notamment porter sur le développement économique mais, surtout, sur le rétablissement de l’autorité de l’État dans cette ville tenue par les ex-rebelles de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA).

Pas moins de six membres du gouvernement de transition avaient fait le déplacement, ce jour-là, dont le colonel Modibo Koné, ministre de la Sécurité et de la Protection civile, le colonel-major Ismaël Wagué (Réconciliation nationale), Fanta Siby (Santé et Développement social), et Lamine Seydou Traoré (Mines et de l’Énergie). Finalement, moins de 24 heures après leur arrivée, les ministres ont repris le chemin de Bamako, après avoir rencontré les représentants de la CMA lors d’une réunion à huis clos.

Parmi les sujets brûlants qui attendaient les autorités de la transition, la mise en œuvre de l’Accord pour la paix et la réconciliation, que le gouvernement malien avait signé à Bamako, en juin 2015 avec, notamment, la CMA et la Plateforme (une coalition de groupes armés réputée proche de Bamako). Les ministres devaient initialement participer mardi à une réunion du Comité de suivi de l’accord pour la paix qui avait pour l’occasion été délocalisée à Kidal.

Bras de fer entre la CMA et Bamako

Mais les autorités algériennes ont finalement demandé un report de celle-ci, sans préciser pourquoi. Cette « visite symbolique » n’en a pas moins « permis de faire avancer le processus de paix », a assuré l’un des ministres à l’AFP, sous couvert d’anonymat. « Lors de nos entretiens avec nos frères de la CMA, tout le monde a été d’accord pour accélérer la mise en œuvre de l’accord pour la paix paix », a-t-il par ailleurs assuré.

Un accord qui est pourtant au cœur d’un bras de fer entre les nouvelles autorités et les ex-rebelles de la CMA. Selon Attaye Ag Mohamed, chargé des questions juridiques au sein de l’ex-rébellion, la CMA considère la transition comme une « période importante » et a voulu y participer en acceptant des ministères, dont le périmètre d’action englobe les réformes ainsi que la mise en œuvre de l’accord. « Les militaires ont pris un engagement, mais ne l’ont pas tenu. On nous a confié la Jeunesse, l’Agriculture et la Sécurité alimentaire. Nous avons opté pour une participation symbolique, avec trois ministres, ce qui témoigne d’un [certain] niveau de confiance », précise-t-il.

La mise en place, en décembre dernier, d’un Conseil national de transition (CNT) faisant office d’organe législatif n’a pas arrangé les choses. Jugeant son « quota [de représentation] insignifiant », la CMA s’en est retirée, dénonçant « un environnement animé par des acteurs très peu respectueux de leurs engagements ». « Loin d’établir un lien de confiance, on s’éloigne les uns des autres, déplore un cadre de la CMA. Le dernier soubresaut a été la mise en place du CNT. À chaque fois, des futilités nous font rater une occasion d’aller de l’avant. »

Ces péripéties ont mis à mal les relations entre les autorités de la transition et les ex-rebelles qui, à en croire Attaye Ag Mohamed, ont fini « par faire un choix politique en décidant de ne pas siéger au CNT ». Estimant pour sa part qu’il est trop tôt pour porter un jugement sur la transition, Moussa Ag Acharatoumane, membre du CNT et de la Plateforme, plaide au contraire pour « laisser le temps aux nouvelles autorités de prouver qu’elles ont de bonnes raisons d’être là, car les enjeux sont énormes ».

Gages de bonne volonté

Les nouvelles autorités ont pourtant donné des gages de leur bonne volonté affichée. Lorsqu’ils étaient apparus à la télévision nationale, le 19 août 2020, quelques heures après la démission du président Ibrahim Boubacar Keïta, les officiers putschistes s’étaient déjà voulu rassurants. « Nous invitons nos frères du CMA et de la Plateforme à nous rejoindre pour mettre efficacement en œuvre l’Accord pour la paix et la réconciliation issu du processus d’Alger. […] Nous sommes attachés [à ce] processus. La paix au Mali est notre priorité et se fera avec vous », avaient-ils assuré.

Ces propos sont régulièrement repris par les dirigeants, à commencer par le président de la transition, Bah N’Daw, dès son discours d’investiture. Dans son adresse à la nation, le 1er janvier 2021, celui-ci a même déclaré qu’il était « impérieux » que l’accord accomplisse « sans tarder des progrès décisifs et mesurables ». De la même manière, le projet portant loi de finances pour l’exercice 2021, adopté en Conseil des ministres à la mi-décembre 2020, stipule que « la mise en œuvre de l’accord » fera l’objet d’une attention particulière. La feuille de la transition, qui doit également être examinée par le CNT, prévoit elle aussi de « diligenter la relecture, l’appropriation et la mise en œuvre de l’accord ».

Pourtant, comme l’a relevé le Centre Carter, qui tient le rôle d’observateur indépendant, dans son rapport de décembre 2020, la « mise en œuvre de certaines [de ses] dispositions essentielles » traîne, notamment celles liées aux aspects institutionnels et sécuritaires. Certains parlent même d’amender ce texte, comme l’avait recommandé le Dialogue inclusif en décembre 2019. « Le projet de loi de finances de 2021 ne doit pas être adopté sans que le CNT ait débattu de la révision de l’accord, estime ainsi le Dr Aboubacar Sidiki Fomba, président de l’Alliance démocratique du peuple malien et membre du CNT. Cette révision doit être la première action à entreprendre. Ce sera l’occasion d’amener l’accord devant le CNT, organe législatif. »

Si l’on veut la paix, il faut appliquer l’accord, sous peine d’un retour en arrière

« Nous ne refusons pas catégoriquement de réviser l’accord, mais son cadre doit être respecté, explique au contraire Attaye Ag Mohamed. Le gouvernement se plaint, mais, sur place, nous sommes tout autant que lui sous la pression des populations ».

La boîte de Pandore

« Près de six ans après sa signature, l’APR n’a pas été mis en œuvre à plus de 20%. Qui n’avance pas recule. Pendant ce temps, l’insécurité grandit, les populations souffrent et attendent les dividendes de la paix, renchérit un cadre de la CMA. S’il l’on veut la paix, il faut appliquer l’accord, sous peine d’un retour en arrière. On ne renégocierait alors pas à Bamako. On repartirait pour un Alger acte III ou IV ».

Pour Moussa Ag Acharatoumane, une révision de l’APR risque d’ouvrir la boîte de Pandore. « Il faudra expliquer en quoi consiste l’Accord à un maximum de Maliens, poursuit le leader du Mouvement pour le salut de l’Azawad (MSA). Car la majorité d’entre eux pensent qu’il prône la séparation ou la division du Mali, ce qui n’est pas le cas. Soyons pragmatiques, et voyons voir quelles dispositions on peut appliquer ».

Un avis que ne partage pas le Dr Aboubacar Sidiki Fomba, pour qui l’accord consacre la partition du pays : « Il faut faire un bilan et le réviser. Certaines dispositions doivent être supprimées. La création d’une zone composée des cinq régions du Nord, c’est du fédéralisme. Que les collectivités territoriales ne soient plus sous tutelle du gouvernement, c’est une violation de la Constitution. Et puis, l’accord parle d’une armée qui aurait une base régionale, alors que nous avons besoin d’une armée républicaine ».

Dans une lettre ouverte datée du 15 janvier et adressée à Bah N’Daw, l’association politique Faso Kanu suggère au président « de renoncer à l’application de cet accord “partitionniste” et de prendre à bras le corps la mission principale qui incombe à un gouvernement de transition : l’organisation d’élections propres ».

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