Sécurité

Tunisie : ce que révèlent les violences

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Mis à jour le 27 janvier 2021 à 15h17
Des manifestants bloquent une rue lors des affrontements avec les forces de sécurité dans la banlieue d’Ettadhamen, dans la banlieue nord-ouest de Tunis, le 18 janvier 2021.

Des manifestants bloquent une rue lors des affrontements avec les forces de sécurité dans la banlieue d'Ettadhamen, dans la banlieue nord-ouest de Tunis, le 18 janvier 2021. © FETHI BELAID/AFP

Après plus d’une semaine de mobilisation, le jour de colère décrété ce mardi en Tunisie s’est soldé par une forte réponse sécuritaire. Tour d’horizon des manifestations des dernières semaines.

Un jour de colère a été décrété ce mardi 26 janvier en Tunisie en plein vote de confiance du nouveau gouvernement Mechichi. 28 organisations de la société civile ont appelé à un rassemblement dans le quartier du Bardo, devant une Assemblée des représentants du peuple (ARP) placée sous haute sécurité. Elles soutiennent les revendications économiques et sociales des Tunisiens, 10 ans après la révolution et dénoncent la répression et les arrestations de centaines de jeunes après plus d’une semaine de heurts avec la police dans différentes villes du pays.

Les manifestations du jour, prolongées par des violences à la nuit tombée, ont touché la plupart des provinces du pays, dont la capitale et ses environs, comme les quartiers Ettadhamen, l’Ariana ou la Manouba, mais aussi Kasserine, Sbeïtla, Nabeul, Siliana, Bizerte, Monastir, Sousse, Kairouan,  Sidi Bouzid et Gafsa. Même si globalement, cela restait très sporadique : «Au total, il y avait entre 1500 et 1800 manifestants hier sur tout le territoire », explique un membre d’avocats sans frontières.

  • Déploiement sécuritaire

Les brigades de police sont principalement déployées dans les villes. La garde nationale, qui dépend également du ministère de l’Intérieur, intervient là où ses casernes sont implantées, par exemple à Kasserine ou la cité Ettadhamen, dans les faubourgs de Tunis. Des unités militaires leur sont venues en renfort dès le 17 décembre à Sousse, Kasserine, Bizerte et Siliana, dans le but de protéger les institutions face aux émeutes et saccages, selon le porte-parole du ministère de la Défense, Mohamed Zekri.

Une polémique a éclaté autour de l’envoi d’une vingtaine de blindés de police anti-émeutes

Des organisations de la société civile et membres de l’opposition affirment par ailleurs craindre que des milices n’interviennent, après les appels du président du conseil de la Choura d’Ennahdha, Abdelkrim Harouni, enjoignant ses partisans à défendre les forces de sécurité et les biens publics et privés face aux saccages. Le chef du gouvernement Hichem Mechichi est particulièrement pointé du doigt car il assure l’intérim du ministère de l’Intérieur, après le limogeage de Taoufik Charfeddine.

Une polémique a par ailleurs éclaté autour de l’envoi d’une vingtaine de blindés de police anti-émeutes en provenance de France, annoncée par la société Marseille Manutention sur Linkedin avant que ce message ne soit effacé. Des organisations tunisiennes ont déposé un recours auprès de l’Instance nationale d’accès à l’Information afin de déterminer depuis quand cette livraison était prévue et s’il s’agit d’un don ou d’une commande.

  • Une réponse dénoncée par les ONG

Matraques, gaz lacrymogènes… Les violences ont fait des blessés et causé la mort d’un homme de 21 ans, Haykel Rachdi, à la cité Essourour à Sbeïtla. Sa famille assure qu’il a été blessé à la tête par une bombe lacrymogène dans la nuit du 19 janvier. Son décès a finalement été annoncé le 25 janvier à la suite de son hospitalisation à Sousse. Des heurts ont de nouveau éclaté ce mardi lors de son enterrement.

Le porte-parole du ministère de l’Intérieur a par ailleurs rapporté le 18 janvier plus de 600 arrestations, concernant principalement des jeunes âgés de 15 à 25 ans, ayant « brûlé des pneus et des poubelles afin d’entraver les mouvements des forces de sécurité », en dépit du couvre-feu. Le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES) fait depuis état – grâce à ses relais locaux – de plus de 1000 arrestations, dont plus de la moitié à Tunis et à Sousse.

Des organisations de la société civile appellent à l’ouverture d’une enquête. Amnesty International évoque un usage excessif et inutile de la force mais aussi des mauvais traitements lors des gardes à vue. Les ONG s’insurgent également contre des arrestations jugées arbitraires, basées sur des publications sur les réseaux sociaux traitant de la situation sociale du pays. Le FTDES évoque même « un État autoritaire à la façade démocratique » et prévient que ces pratiques ne feront qu’alimenter la colère de la rue contre le système sécuritaire et aggraver le rejet envers l’État.

  • Les  « houmani » en première ligne
Des dizaines de jeunes ont été arrêtés après des troubles nocturnes à Tunis et dans d’autres villes du pays, les 16 et 17 janvier 2021.

Des dizaines de jeunes ont été arrêtés après des troubles nocturnes à Tunis et dans d’autres villes du pays, les 16 et 17 janvier 2021. © Hedi Sfar/AP/SIPA

Particularité des arrestations des derniers jours : elles concerneraient 30% de mineurs, d’après le FTDES. Les chiffres de l’ONG sont autant de marqueurs du malaise : ils étaient 2000 à migrer clandestinement vers l’Italie en 2020 ; 80 à 100 000 mineurs de moins de 16 ans ont abandonné leur scolarité depuis 2012 ; les mineurs et jeunes sont aussi les premiers concernés par le phénomène des suicides.

« Nombre de manifestants sont des jeunes qui ne croient ni à l’État ni à la classe politique, ils ont choisi la violence comme mode d’expression et nous sommes tous responsables de leur éloignement de la société civile », estime Alaa Talbi son directeur. Les violences de nuit n’ont rien d’étonnant pour le sociologue Mohamed Jouili, ex-directeur de l’Observatoire de la Jeunesse : « Nombre de jeunes sont des « houmani », c’est à dire qu’ils appartiennent à des quartiers délaissés avec tout ce que cela implique en termes de galères et de rituels de passage via les émeutes ou la criminalité qui leur permettent de s’affirmer », décrypte-t-il.

  • Des groupes éclatés

La répression a touché des manifestations de différents corps aux revendications variées ces dernières semaines : du sit-in des doctorants devant le ministère de l’enseignement supérieur, aux martyrs et blessés de la révolution, en passant par les surveillants de l’Éducation et les mobilisations contre la répression elle même. Nombre de militants ont aussi protesté contre les quatre jours de confinement imposés du 14 au 17 janvier, car cette mesure en pleines commémorations du dixième anniversaire de la révolution a été perçue comme une tentative de musèlement. S’en est suivie la mise en place d’un couvre-feu à 16h qui a ajouté à l’exaspération de nombreux jeunes. Aux manifestations porteuses de slogans ont régulièrement succédé des actes de violence dans les différentes villes du pays.

Si la gauche a pu participer à des manifestations, aucun parti ne revendique la paternité des émeutes de nuit

Les rumeurs prêtent toutes sortes d’affiliations aux protestataires dont beaucoup assurent manifester en leur nom propre. Des branches jeunesse de partis d’opposition sont à l’initiative de certaines mobilisations aux côtés d’organisations de la société civile depuis le 17 janvier. Huit formations politiques, dont le Parti des travailleurs et le Courant Populaire ont également directement appelé à manifester le 23 janvier aux côtés de la Ligue Tunisienne des droits de l’Homme, de l’Union des diplômés chômeurs, l’Association tunisienne des femmes démocrates et d’autres collectifs. Attayar, Le Watad et Echaab n’étaient pas signataires de cet appel mais certains de leurs députés étaient présents dans la marche de Tunis. Si la gauche a pu participer comme à son habitude à des manifestations sur tout le territoire, aucun parti ne revendique la paternité des émeutes de nuit.
Directement impliqué, le syndicat étudiant Uget a boycotté la reprise universitaire depuis le 25 janvier (les cours avaient été interrompus depuis une dizaine de jours du fait de la pandémie), à la fois pour protester contre l’arrestation d’étudiants mais aussi par soucis de distanciation sociale. Autre acteur ordinaire de nombreuses manifestations, l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT) s’est quant à elle contentée de souligner que manifester était désormais un droit garanti par la Constitution tout en appelant à cesser les protestations de nuit. Sur le terrain, certains de ses membres sont connectés aux manifestants dans certaines régions, sans toutefois les encadrer officiellement. Mais le syndicat majoritaire pourrait à terme servir de courroie de transmission des revendications populaires auprès des autorités.
  • Les ultras mobilisés

« On a des demandes logiques contre le chômage, la pauvreté… on n’a pas besoin d’un parti pour faire bouger la rue contre un système qui n’a rien fait pour nous ! », s’exclame Sami, manifestant de Siliana. Certains jeunes s’appuient sur des structures contestataires déjà existantes, comme les groupes ultras. Une manifestation des supporters du Club africain rassemblés devant le siège de la Fédération tunisienne de football a provoqué l’arrestation le 9 janvier de près de 300 d’entre eux. Ils exigeaient le départ de son comité directeur soupçonné de corruption. La réponse sécuritaire n’a fait qu’ajouter à l’exaspération de ces jeunes qui dénoncent de longue date la répression dont ils font l’objet.

Les règlements de compte avec la police se sont déplacés des stades aux quartiers

« Les règlements de compte avec la police se sont déplacés des stades aux quartiers et l’existence des réseaux ultras amplifie les choses. Mais ces groupes ne sont pas pour autant les grands organisateurs des récentes mobilisations », estime Mohamed Jouili, auteur d’une récente recherche à ce sujet. « Si un jeune passe par l’expérience ultra, il peut à tout moment se révolter dans la rue », résume encore Sami, également membre des ultras du Club africain avant de prévenir : « Si les ultras étaient vraiment coordonnés, ça exploserait beaucoup plus fort ».

  • Des revendications disparates

Les protestataires dénoncent pêle-mêle la répression, la corruption, les inégalités et la marginalisation, les difficultés économiques aggravées par la pandémie et l’inflation galopante des dernières années qui a précarisé jusqu’à la classe moyenne. Certains demandent la dissolution de l’ARP, la destitution de son président Rached Ghannouchi, ou encore la chute du gouvernement Mechichi.

« On a dépassé le stade critique, les politiques manigancent des alliances au parlement mais les gouvernements successifs ne représentent plus le peuple, il faut qu’ils reviennent sur terre et répondent aux problèmes graves des citoyens abandonnés à leur sort », conclut Macrem Khammar, militant qui a rejoint le quartier populaire de Douar Hicher en banlieue de Tunis ce mardi, direction le Bardo, « pour montrer aux citoyens délaissées qu’on ne les a pas abandonnés ». « Dans les quartiers les réseaux de comportements à risque – qu’ils soient criminels, terroristes, ultras, d’immigration – se sont substitués aux structures d’encadrements, car à défaut de dialogue avec les autorités qui répriment et de structures intermédiaires, ces réseaux apportent des réponses aux jeunes», regrette Mohamed Jouili.

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