Politique

Tunisie : conflit ouvert entre Kaïs Saïed et Hichem Mechichi

Par - à Tunis
Mis à jour le 26 janvier 2021 à 11:11

Lors de la réunion du Conseil de sécurité nationale, le 25 janvier 2020. © Présidence tunisienne

Le chef de l’État a fait savoir son désaccord avec le remaniement effectué par le chef du gouvernement, lors d’une réunion du Conseil de sécurité nationale, le 25 janvier. En l’absence de Cour constitutionnelle, cette querelle menace de tourner à l’affaire d’État.

En prenant la parole inaugurale de la réunion du Conseil de sécurité nationale à Carthage, le 25 janvier, le président Kaïs Saïed a pris de cours les Tunisiens. Il ne s’exprime alors pas sur la pandémie de Covid-19, qui met la Tunisie à genoux, mais inflige au chef du gouvernement, Hichem Mechichi, une humiliation qui restera dans les annales.

Le chef de l’État fait savoir, haut et fort, son désaccord avec le remaniement partiel effectué par Mechichi, au risque de compromettre sa présentation à l’Assemblée, le 26 janvier. En assurant, comme il le fait souvent, que l’histoire lui donnera raison, Kaïs Saïed apparaît comme un homme blessé qui tente d’endosser le costume de chef de guerre. Et son discours inattendu semble être un duel singulier qu’il livre à Mechichi, sans que ce dernier ne puisse riposter. Il confirme ainsi les rumeurs de dissensions avec le chef du gouvernement et prend à témoin, en direct à la télévision, les citoyens tunisiens.

Lorsqu’il désigne Hichem Mechichi comme chef du gouvernement, en août 2019, Saïed est pourtant sûr d’avoir l’un de ses hommes comme binôme à la tête de l’exécutif, sur la base d’un accord tacite : pas de consultations ni d’engagements avec les partis pour la composition du gouvernement.

Mais Mechichi ne suit pas pas ces directives. Pour gouverner, il a besoin d’une majorité à l’Assemblée et se rend compte d’une tentative de contrôle du cabinet présidentiel sur les nominations qu’il compte présenter. Il met aussitôt Carthage à distance, d’autant que le chef de l’exécutif a des prérogatives plus importantes que le président. Saïed vit l’épisode comme un camouflet, voire une trahison, et ronge son frein en lançant des piques ou en menant des actions intempestives qui ne sont pas de son ressort, comme les visites nocturnes aux forces sécuritaires.

Le limogeage de Charfeddine ne passe pas

Le Conseil de sécurité nationale du 25 janvier lui donne l’opportunité de régler ses comptes. Une semaine auparavant, le patron de la Kasbah avait lancé un remaniement ministériel après avoir limogé le ministre de l’Intérieur, Taoufik Charfeddine, qui était un proche de Saïed. Le geste de trop pour le président qui tente d’étayer sa colère par des arguments constitutionnels.

À cette réunion, il prend soin de convoquer Thouraya Jeribi, ministre de la Relation avec les instances constitutionnelles et la société civile, ainsi que le ministre de la Justice, Mohamed Boussetta, tous deux réputés sortants, présents pour demander à Mechichi de justifier leur limogeage. Une première à laquelle assiste la députée Samia Abbou (Courant démocrate), invitée par Carthage mais qui n’a pas qualité, en présence du président de l’Assemblée Rached Ghannouchi, à s’exprimer au nom de l’hémicycle.

Après un laïus sur ses prérogatives, Kaïs Saïed se lance alors dans une diatribe véhémente de 23 minutes contre Hichem Mechichi et le remaniement. Selon lui, ce dernier n’est pas conforme à la loi fondamentale dont il assure qu’elle prévoit que le chef de l’État doit être consulté pour tout changement. L’article 92 prévoit toutefois que le président en soit uniquement informé. L’argumentaire de Kaïs Saïed surprend : dans une situation similaire en 2018, il avait déclaré que le chef du gouvernement alors en poste, Youssef Chahed, n’avait pas besoin de l’aval du président pour nommer un ministre.

Conflit d’intérêts ?

Dans la foulée, Kaïs Saïed tacle Mechichi en lui niant le droit de s’autodésigner ministre de l’Intérieur par intérim et relève un manquement dans les procédures. Un conseil des ministres aurait dû valider les changements de structures du gouvernement qu’il a effectués, avec la création du ministère de l’Énergie et des Mines, la transformation de la Formation professionnelle, de l’Emploi et de l’Économie solidaire et sociale en un pôle et le recentrage du ministère de la Jeunesse, du Sport et de l’Intégration professionnelle à la Jeunesse et au Sport. Un conseil ministériel rectifiera le tir en fin de journée.

J’ai juré de respecter la Constitution, or elle est en train d’être piétinée devant moi

Le locataire de Carthage va plus loin. Il reproche à Mechichi de transgresser l’éthique en attribuant des portefeuilles à des personnalités soupçonnées de conflits d’intérêts et assure qu’aucune d’entre elles ne pourra prêter serment à Carthage. Il questionne ainsi, en creux, la probité de Mechichi et menace le parlement s’il accepte la proposition de gouvernement.

Kaïs Saïed tempête : « J’ai juré de respecter la Constitution, or elle est en train d’être piétinée devant moi », lâche-t-il. Mais dans les faits, le président montre qu’il n’a de marge de manœuvres que celle de la menace. « Ça suffit, ça suffit, ça suffit ! J’ai juré de défendre ce pays, ce peuple et cette révolution, mais je ne vous vois pas prendre la même direction. Dans ce cas, il y a la loi entre nous ! ».

Crise institutionnelle

Une affirmation qui ferait sens avec un recours possible auprès d’une Cour constitutionnelle laquelle aurait pu, si elle avait été mise en place, répondre à tous les litiges et éviter l’accumulation des griefs. « Le texte constitutionnel est limité. Il ne prévoit pas les mécanismes de sorties de crise », rappelle l’ancien ministre, Faouzi Abderrahmane. En l’absence de Cour constitutionnelle, la querelle entre les deux hommes menace de tourner à l’affaire d’État.

La crise institutionnelle aggrave une tension politique déjà extrême, alors que les feux de la grogne sociale s’allument aux quatre coins du pays. Dans ce contexte, Kaïs Saïed, qui perdait en popularité, pourrait regagner des points. « Sans parti et ayant peu de prérogatives, le chef de l’État est faible institutionnellement. En revanche, il est populaire au sein de la société », commente le constitutionnaliste Slim Laghmani. Et d’ajouter : « Le clivage, qui oppose désormais Kaïs Saïed au chef de l’exécutif et au président du Parlement, pourrait drainer des soutiens importants que le chef de l’État n’avait pas auparavant ».

Seront-ils suffisants pour permettre à Kaïs Saïed d’opérer un passage en force pour instaurer son système politique idéal ? Quoi qu’il en soit, jamais depuis 2011, la Tunisie n’a connu un tel risque de conflit interne.