Politique

[Série] À Korhogo, l’ombre d’Amadou Gon Coulibaly (4/4)

Réservé aux abonnés | | Par - envoyé spécial à Korhogo
Amadou Gon n’était pas le chef de famille – un rôle attribué à ses oncles –, mais une figure emblématique, l’enfant prodigue.

Amadou Gon n'était pas le chef de famille – un rôle attribué à ses oncles –, mais une figure emblématique, l'enfant prodigue. © Issam Zejly pour JA

« Les visages du Nord » (4/4). Issu d’une famille ancienne et influente, Amadou Gon Coulibaly aura marqué la ville de son empreinte. Mais à l’approche des élections législatives, la question de sa succession se pose.

C’est une vaste demeure, jouxtant celle du président de la République. Un chapiteau a été dressé dans le jardin de la cour familiale des Gon Coulibaly, à Korhogo. Famille, amis, intimes, collaborateurs, rivaux ou courtisans… Tous se pressent autour du buffet.

Le colonel-major Ibrahim Gon Coulibaly, frère du défunt Premier ministre et responsable du Groupement de sécurité du président de la République (GSPR), a troqué sa tenue militaire pour un simple boubou bleu et une gavroche de titi parisien. Adama Bictogo, le directeur exécutif du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), divertit les convives. Une dizaine de membres du gouvernement sont présents. On se détend autant que l’on s’observe.

Ce 19 décembre, la direction du RHDP rend hommage à Amadou Gon Coulibaly (AGC), décédé le 8 juillet 2020. Au programme, une cérémonie de recueillement sur sa tombe, une prière à la grande mosquée de Korhogo et une action de grâce à la cathédrale Saint-Jean-Baptiste. Entre discours de circonstance et témoignages sincères, chacun raconte la relation particulière qu’entretenait le défunt avec Alassane Ouattara, son rôle dans l’implantation du Rassemblement des républicains (RDR) dans le Nord, puis dans la création du RHDP en 2018.

« Alassane Ouattara a été candidat [à la présidentielle du 31 octobre] pour honorer la mémoire d’Amadou Gon Coulibaly. C’est pour lui qu’il a fait campagne. Cette victoire lui revient », lance Mamadou Touré. Le ministre de la Promotion de la jeunesse et de l’Emploi des jeunes faisait partie du premier cercle de Gon Coulibaly. Il animait un groupe informel chargé de préparer, dans le plus grand secret, sa candidature à la magistrature suprême – il y travaillait avec Amadou Koné, chargé des Transports, Amadou Coulibaly, le directeur des renseignements extérieurs (tous deux sont des cousins de l’ancien Premier ministre ) et l’avocat Adama Kamara. « Le Lion » serait président de la République, ils y croyaient dur comme fer.

Figure emblématique

Sa disparition soudaine est venue tout chambouler. Elle a bouleversé l’échiquier politique et fragilisé le destin de ceux qui avaient tout misé sur son élection. Elle a relancé aussi la course à la succession du chef de l’État et ouvert une autre bataille qui, à bien des égards, est une réplique de la première en miniature : celle de Korhogo. L’ancien Premier ministre en était la figure la plus emblématique. Député-maire de la ville de 1995 à 2016, il pesait de tout son poids pour favoriser son développement économique et son rayonnement culturel.

Dans la capitale des savanes, le sens politique se transmet de père en fils et les intrigues locales participent d’une impitoyable saga dans laquelle les oncles affrontent leurs neveux et où les rivalités peuvent virer à l’affrontement clanique.

Deux grandes familles règnent sur Korhogo : les Naguindala, autrement dit les héritiers du fondateur de la cité, Naguin Soro, et les Gbondala. Eux descendent du patriarche Péléforo Gbon Coulibaly, qui a assis son pouvoir à la faveur de la colonisation puis de son alliance avec Félix Houphouët-Boigny.

Amadou Gon n’était pas le chef de famille, le rôle revenant à ses oncles, mais l’enfant prodige. « Il était l’aîné. L’aura de son père, son profond ancrage traditionnel et son statut social lui ont donné une importance particulière. Sa mort laisse un grand vide. Elle nous fragilise », explique l’un de ses proches.

Il faut dire qu’ici, ils sont nombreux à penser que la domination des Gon Coulibaly a assez duré. « Il y a une grande confusion entre le pouvoir traditionnel et le pouvoir républicain, lâche un notable de Korhogo, proche du RHDP. La famille accepte mal que des personnalités extérieures aient des ambitions. Cette façon d’envisager la politique locale fait du tort à la démocratie. Il faut briser ce mur. Une ville, ce n’est pas un royaume. »

« Au fil des années, tous les pouvoirs se sont appuyés sur la famille Gon pour asseoir leur implantation locale. Les critiques à propos de l’hégémonie des Gon ne datent pas d’hier, explique le sociologue Fahiraman Rodrigue Koné, membre de l’African Security Sector Network. Mais le monopole a perduré et il n’est pas près de s’estomper. »

La famille a pourtant traversé des tempêtes, manquant parfois de se déchirer. À l’avènement du multipartisme au début des années 1990, Lanciné Gon, le fils de Péléforo, rejoint le Front populaire ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbo, tandis que son neveu, Amadou Gon, suit les traces d’Alassane Ouattara et s’engage au RDR. Et en 2010, le directeur de campagne de Laurent Gbagbo n’est autre qu’Issa Malick, l’un des oncles d’Amadou Gon (en exil depuis 2011, celui-ci pourrait prochainement faire son retour en Côte d’Ivoire).

Nouveau rapport de force

Dans une garde routière à Korhogo, en 2015.

Dans une garde routière à Korhogo, en 2015. © Philippe Guionie/Myop pour J.A.

Le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) s’appuie lui aussi sur des membres de la famille : Souleymane Coulibaly, fils de l’influent Kassoum Coulibaly, le président du Syndicat national des transporteurs de Côte d’Ivoire, et Sita Coulibaly. Cette dernière est une tante d’Amadou Gon Coulibaly, mais elle portera les couleurs de l’ancien parti unique aux prochaines élections législatives.

Ce scrutin, prévu le 6 mars, sera un indicateur important pour jauger ce nouveau rapport de force. Après d’intenses tractations et un arbitrage du chef de l’État, la direction du RHDP a finalement désigné trois candidats à Korhogo : Mamadou Sangafowa, ancien ministre de l’Agriculture, Lacina Ouattara alias « Lass PR », chargé de mission à la présidence et délégué départemental du parti, et Tiegbana Madjara Coulibaly, une cousine d’Amadou Gon dont le père, Coulibaly Tiemoko, fut chef de canton de Korhogo.

Le directeur des renseignements extérieurs, Amadou Coulibaly, avait lui aussi fait acte de candidature pour l’un des trois sièges de la commune. Il a dû se contenter de la sous-préfecture, une circonscription où le grand-père d’Amadou Gon fut candidat pour la première fois. Dramane Gon Coulibaly, l’un des frères d’AGC, a quant à lui renoncé à se lancer dans l’arène politique à l’occasion de cette élection. Mais cet associé au sein du cabinet d’audit Ernst & Young pourrait être amené à jouer un rôle plus important.

C’est peu dire que le choix de Sangafowa n’a pas plu aux Gon Coulibaly. « Plus qu’aucun autre candidat du RHDP, il estime que l’heure est venue de récupérer le leadership de la ville », confie un intime de la famille. Ses relations avec Amadou Gon étaient difficiles. Limogé du gouvernement en 2019, il s’était vu reprocher sa proximité supposée avec Guillaume Soro, l’ancien président de l’Assemblée nationale.

Le RHDP fragilisé par l’absence de Gon

Une vue du centre de Korhogo, en 2015.

Une vue du centre de Korhogo, en 2015. © Philippe Guionie/Myop pour J.A.

« Le RHDP est fragilisé par l’absence d’Amadou Gon, car aucun autre de ses représentants n’a la même assise. Ses adversaires comptent en profiter, mais ils partent de trop loin pour remettre en question son hégémonie », poursuit un familier de la ville.

Faire taire les voix dissonantes

Depuis 2011, les opposants ont rarement eu voix au chapitre à Korhogo. « Toute contestation est étouffée dans l’œuf. Quand un fonctionnaire fait grève, il est muté. Et politiquement, le RHDP sait se donner les moyens de faire taire les voix dissonantes », affirme un représentant du Front populaire ivoirien (FPI), qui préfère s’exprimer sous couvert d’anonymat. « Question de sécurité, précise-t-il. Être opposant à Korhogo, c’est parfois risquer sa vie. »

Avant de rejoindre le parti au pouvoir en janvier, Kanigui Soro était l’un des principaux soutiens de Guillaume Soro à Korhogo et l’une des seules figures politiques à oser s’en prendre au RHDP et au gouvernement. Le 7 juillet 2018, le Rassemblement pour la Côte d’Ivoire (Raci) qu’il préside organisait une assemblée générale quand un groupe de jeunes a pris à partie les participants. Un militant est mort poignardé dans la confusion qui a suivi.

« Tout le monde sait que les personnes qui nous ont attaqués étaient proches du pouvoir et de l’ancien Premier ministre. Elles se baladent tranquillement en ville aujourd’hui », assure Basseri Sanogo depuis la cour de sa modeste maison. Cet enseignant resté fidèle à Guillaume Soro ne cache pas son amertume : « Nous avons milité pour la cause du RDR. On a combattu le clanisme, mais aujourd’hui, le RHDP fait la même chose. »

En exil depuis la fin de l’année 2019, l’ancien président de l’Assemblée nationale a perdu l’essentiel de ses soutiens. Avec quelques camarades, Basseri tente de maintenir en vie son mouvement, Générations et peuples solidaires (GPS). « On planifie nos rencontres dans le secret, à chaque fois au domicile de l’un d’entre nous. » Une dizaine de ses membres encore à la prison civile après avoir tenté d’organiser une marche dans le cadre du mouvement de désobéissance civile lancé par l’opposition.

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