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Chakib Alj (CGEM) : « Le Covid-19 a montré l’ampleur de l’informel dans l’économie marocaine »

Réservé aux abonnés | | Par - à Casablanca
Chakib Alj, président de la CGEM

Chakib Alj, président de la CGEM © CGEM

Budget de l’État, aides au secteur privé, mais aussi Zlecaf et normalisation avec Israël : à l’occasion du premier anniversaire de son élection à la tête du patronat marocain, Chakib Alj se confie à Jeune Afrique.

Alors que le secteur privé marocain vient de vivre une année difficile, en particulier dans les secteurs du tourisme et de l’évènementiel, le  président de la CGEM, Chakib Alj, se montre satisfait du travail de l’exécutif en 2020 et de la loi de finance 2021.

Élu à la tête du patronat marocain le 22 janvier 2020, trois mois après la démission inattendue de Salaheddine Mezouar, estime que le gouvernement fait du mieux qu’il peut dans une conjoncture assez difficile. Entretien.

Jeune Afrique : Vous avez été élu Président de la CGEM, le jour du confinement à Wuhan. Vous doutiez-vous que l’année allait être si compliquée ?

Chakib Alj : Ça a été une année sportive, trépidante et effectivement compliquée. Je me suis présenté à la présidence de la CGEM avec l’ambition d’œuvrer pour lever les contraintes qui pèsent sur les entreprises marocaines, pour lesquelles 2019 avait déjà été une année extrêmement difficile.

Les industriels marocains ont fait preuve d’une agilité remarquable pendant la crise

Évidemment, je ne pouvais pas prédire qu’une pandémie de cette ampleur allait se répandre. Toutefois, j’étais conscient des grands challenges qu’il fallait relever et de l’urgence de rétablir la confiance et de donner de la visibilité aux chefs d’entreprises.

Les premiers dossiers que nous avions traités étaient liés aux délais de paiement, au financement des TPME, au renforcement de la relation entre les chefs d’entreprises et l’administration fiscale, ou encore à la réactivation de la plateforme CGEM-gouvernement.

La gestion de la crise induite par le Covid-19 et le déploiement du plan d’action de ma mandature ont donc été indissociables car, en fin de compte, la pandémie n’a fait qu’accentuer l’urgence de mener certains chantiers économiques, en s’adaptant évidemment aux nouveaux paramètres imposés par le contexte délicat que nous traversons. Cette période a également renforcé le partenariat entre le secteur privé et l’administration. Aujourd’hui, nous discutons ouvertement des problèmes et trouvons ensemble des solutions.

Quels sont les enseignements et les leçons que vous tirez de cette période ?

Les industriels marocains ont fait preuve d’une agilité remarquable en orientant en un temps record leurs unités de production vers la fabrication de produits utiles à la gestion de la crise sanitaire. Cela nous montre simplement que ce ne sont pas les compétences et le savoir-faire qui nous manquent mais plutôt l’audace de prendre des risques et de se surpasser. Autre leçon, il est aujourd’hui indispensable de miser sur l’innovation et la digitalisation.

Pris de court par cette crise, nous avons également réalisé l’ampleur de l’informel sur notre économie et l’urgence de le combattre et de mettre en place des filets sociaux, à savoir la généralisation de la couverture sociale comme demandé par Sa Majesté.

La crise, et plus particulièrement les trois mois de confinement, ont démontré que la production locale marocaine ne couvrait que très peu de besoins. Augmenter le taux de l’intégration locale est-elle l’une de vos priorités ?

Au contraire, j’estime que le confinement a démontré que la production locale pouvait satisfaire les besoins des Marocains. Nous disposons historiquement d’une industrie forte et c’est grâce à cela que nous avons pu être résilient. Cependant, nous nous sommes aussi rendu compte que le Maroc importait beaucoup de produits qui pourraient être fabriqués localement.

En réponse à ce fait, le ministère de l’Industrie a mis en place une banque de projets industriels qui vient servir la relance de notre économie en limitant les importations massives et en développant une offre Maroc.

Après le premier déconfinement, de nombreux clusters avaient été identifiés dans des usines et entreprises marocaines, malgré la campagne de dépistage de masse lancée par la CGEM. Comment expliquer cette situation ?

Il  est normal de découvrir un certain nombre de cluster lorsque l’on pratique un dépistage massif des salariés du secteur privé comme celui que nous avons coordonné, et 95 % de ces cas étaient asymptomatiques.

Il faut en outre rappeler que les entreprises ont mis en place des dispositifs sanitaires et préventifs adéquats, qui ont entraîné en moyenne une hausse de 8 % de leurs charges depuis la reprise.

Pour assurer une sécurité maximale aux salariés, nous avons signé avec Imanor, l’Institut marocain de normalisation, une convention qui définit un ensemble de « bonnes pratiques » pour les opérateurs économiques, qui peuvent recevoir le label « Tahceine ».

Le début de la crise a été marqué par un échange musclé et marquant entre la CGEM et le Groupement professionnel des banques du Maroc (GPBM). Est-ce que vos relations avec les financiers sont redevenues « normales » ?

Nous étions dans notre rôle. Les entreprises suffoquaient à l’époque et nous ont remonté leurs difficultés quant à la mise en œuvre de la mesure de report des échéances bancaires et au déploiement des crédits « Damane », destinés à financer le besoin en fonds de roulement. Ces nouveaux dispositifs nécessitaient un temps d’adaptation des réseaux bancaires, mais les entreprises n’avaient pas le temps. Depuis, les banques ont fait le nécessaire et le problème est derrière nous.

Comment la CGEM évalue-t-elle les actions entreprises par le gouvernement, sur le volet économique ?

J’estime que le gouvernement a fait du mieux qu’il pouvait avec les moyens qu’il a. Plusieurs contrats-programmes ont été signés afin de préserver les emplois et la trésorerie des entreprises opérant dans les secteurs les plus affectés comme le tourisme, l’événementiel, les traiteurs, les industries culturelles et créatives, la restauration, la presse, les parcs d’attractions et de jeux.

Nous n’avons pas tout obtenu, mais le dialogue entre l’administration et le privé se poursuit

Le déploiement prochain du Fonds Mohammed VI pour l’Investissement est aussi une véritable solution pour renforcer les fonds propres des entreprises déjà endettées ; un fonds qui — j’en suis convaincu — jouera un rôle moteur dans la relance de notre économie.

Cette crise a aussi permis de remettre sur la table des dossiers fondamentaux et d’accélérer la cadence de leur traitement, comme la préférence nationale dans la commande publique, la lutte contre l’informel, la simplification des procédures administratives.

Que pensez-vous de la loi de finance 2021, qui semble ambitieuse mais à qui certains économistes reprochent certaines incertitudes ?

L’année 2020 a été une année exceptionnelle sur tous les plans. Les prévisions initiales sur les ressources de l’État se sont effondrées à la première semaine du confinement et il fallait conjuguer avec le contexte national et international. La loi de finances 2021 est à placer dans ce contexte économique et financier.

Malgré ces difficultés, elle comporte des mesures d’aide à la relance que nous avions demandées, comme l’exonération de l’impôt sur le revenu de toute première embauche en contrat à durée indéterminée, l’exonération des droits d’enregistrement sur les opérations du compte courant d’associés, la réduction des droits d’enregistrement de 1 % à 0,5 % sur les constitutions et l’augmentation de capital par apport en nature pour les sociétés des groupements d’intérêt économique, ou encore la révision des droits de douane pour certaines filières afin de préserver le tissu économique national.

Nous n’avons pas tout obtenu, mais le dialogue entre l’administration et le privé se poursuit, notamment sur la mise en œuvre des recommandations des 3e Assises nationales sur la fiscalité, que la situation ne nous a pas permis d’amorcer comme prévu en 2020. Mais nous porterons à nouveau ce dossier dès le retour à la vie « normale ».

Le secteur privé a-t-il emboîté le pas aux politiques concernant la reprise des relations avec Israël ?

Nous avons eu effectivement une première réunion avec le président de la Manufacturers Association of Israel, Ron Tomer, et une deuxième avec le vice-président de la Fédération des chambres de commerce israéliennes, Amir Shani, pour identifier les moyens d’impulser une coopération économique forte et durable. Nous avons beaucoup de choses à construire ensemble, dans pratiquement tous les secteurs.

Beaucoup estiment que les pays africains ne sont pas encore prêts pour la Zleca. Est-ce que les opérateurs marocains le sont ?

Nous le sommes, oui. Il faut impérativement augmenter le taux très bas des échanges commerciaux entre les pays africains, qui ne représentent aujourd’hui que 16 % des échanges globaux de ces pays. Cette faiblesse est le résultat des barrières tarifaires et non tarifaires ainsi que de la faiblesse des infrastructures.

Même si les entreprises marocaines sont très actives sur le continent, les exportations vers le reste de l’Afrique ne représentent que 3,2 % du total des exportations marocaines, tandis que seuls 2,5 % de ses importations viennent du continent.

Il est évident que les débuts ne seront pas aussi simples et fluides que tout le monde le souhaite, mais il faut bien lancer la machine. Le bon sens veut que l’Afrique ait son marché commun.

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