Politique

Islam de France : bras de fer entre Chems-Eddine Hafiz et Mohammed Moussaoui

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Chems Eddine Hafiz, recteur de la mosquée de Paris, et Mohammed Moussaoui, président du Conseil francais du culte musulman (CFCM) .

Chems Eddine Hafiz, recteur de la mosquée de Paris, et Mohammed Moussaoui, président du Conseil francais du culte musulman (CFCM) . © Eric TSCHAEN/REA ; LUDOVIC/REA

Deux hommes, deux visions, une même mission. Le recteur de la grande mosquée de Paris et le président du Conseil français du culte musulman (CFCM) se sont livrés à un bras de fer, alors qu’ils sont chargés de travailler ensemble dans le cadre de la loi contre les séparatismes.

L’un est un discret mathématicien franco-marocain l’autre un avocat franco-algérien ayant compté le front Polisario parmi ses clients. Ces deux hommes que tout oppose – les idées, comme la méthode – doivent s’entendre pour mener à bien le délicat chantier de la réforme des institutions musulmanes en France.

Mohammed Moussaoui, président du Conseil français du culte musulman (CFCM) et Chems-Eddine Hafiz, son vice-président et recteur de la grande mosquée de Paris (GMP), planchent, depuis novembre 2020 sur l’adoption d’une charte des principes pour l’islam de France et la création d’un Conseil national des imams (CNI). Le projet a été directement commandé au CFCM par le président Emmanuel Macron, dans son discours contre les séparatismes prononcé le 2 octobre. Il vise à certifier la formation d’imams made in France, pour assurer leur conformité avec les valeurs de la République et mettre fin à l’importation d’imams formés à l’étranger.

Mais la collaboration entre Chems-Eddine Hafiz et Mohammed Moussaoui est parsemée d’embûches, les tensions entre les deux hommes étant à peine voilées. Dernier coup d’éclat en date, un communiqué lâché par le recteur de la GMP le 28 décembre 2020. Il y annonçait se retirer brusquement des discussions concernant les projets de charte, et du CNI.

Le Franco-Algérien de 66 ans justifie ce départ par l’influence d’une « composante islamiste agissante au sein du CFCM ». Sans préciser à laquelle des neuf fédérations du CFCM il fait allusion. Une quinzaine de jours plus tard, après avoir repoussé son intervention deux fois pour des raisons de santé, Mohammed Moussaoui devra expliquer, seul, la situation devant la commission de l’Assemblée nationale.

« Jeter l’opprobre sur l’ensemble des composantes du CFCM »

En plein examen du projet de loi contre les séparatismes, face aux députés, il exprime son incompréhension vis-à-vis de l’attitude de Chems-Eddine Hafiz. Il l’assure : avant de se retirer, le recteur n’avait jamais émis de doutes quant au texte sur lequel planchaient les fédérations du CFCM. Il l’accuse de « jeter l’opprobre sur l’ensemble des composantes du CFCM » sans donner de « motif clair ».

Du côté de la GMP, un porte-parole précise que les discussions ont coincé sur « des éléments importants, comme le droit de changer de religion, l’égalité hommes-femmes, ou encore la définition de l’islam politique qui étaient contestés par certaines fédérations du CFCM ».

Chems-Eddine Hafiz n’en est pas à son premier coup de sang

Celui qui a remplacé Dalil Boubakeur à la tête de la GMP en janvier 2020, n’en est pas à son premier coup de sang. Depuis la rentrée, Chems-Eddine Hafiz multiplie les interventions médiatiques et attire l’attention, laissant quelque peu dans l’ombre son rival à la tête du CFCM. Le 2 novembre, à l’occasion d’une déclaration solennelle contre le terrorisme à la grande mosquée de Paris, le Franco-Algérien tacle publiquement Mohammed Moussaoui.

Lors d’une conférence de presse qui a suivi son discours auxquelles les principales fédérations de l’islam de France étaient conviées, il balance : « J’ai appelé à l’unité. Je déplore le fait qu’il n’y ait pas là le président du CFCM. » De son côté, Mohammed Moussaoui affirme n’avoir appris la tenue de la réunion qu’après-coup et déplore ne pas avoir été invité. Ambiance.

Intervention de l’État

Depuis, les deux représentants du culte musulman en France semblent avoir mis de côté leurs différends. Le 16 janvier, le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, reçoit le président du CFCM et ses deux vice-présidents, Chems-Eddine Hafiz et Ibrahim Alci pour « faire part de l’état d’avancement des travaux concernant la charte des principes de l’Islam de France » au ministre de l’Intérieur et des cultes, comme le précise le CFCM dans un communiqué. Quant à la création du CNI, Chems-Eddine Hafiz est revenu à la table des discussions. « Nous avons réintégré le projet car les points qui nous tenaient à cœur ont finalement été maintenus dans le texte », explique la GMP, qui n’a pas communiqué publiquement sur son retour.

Seuls cinq des huit représentants des fédérations du CFCM ont paraphé le texte proposé

Deux jours plus tard, le 18 janvier, une délégation des fédérations composant le CFCM est reçue à l’Élysée pour présenter la très attendue « charte des principes pour l’Islam de France » au président de la République. Mais l’affaire n’est pas encore conclue. Seuls cinq des huit représentants des fédérations du CFCM ont paraphé le texte proposé – la grande mosquée de la Réunion n’y participant pas.

Les deux fédérations de l’islam turc CCMTF et Milli Görüs, ainsi que Foi et pratique, courant rigoriste proche du Tabligh, refusent d’apporter leur signature. « Certaines déclarations portent atteinte à l’honneur des musulmans, avec un caractère accusatoire et marginalisant », expliquent-elles dans un communiqué. Ces mêmes fédérations que semblait pointer du doigts Chems-Eddine Hafiz au moment où il annonçait son départ du CNI.

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