Politique

[Série] Bienvenue sur les terres de Ouattara, dans le nord de la Côte d’Ivoire (1/4)

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Par - envoyé spécial à Mbengué
Mis à jour le 26 janvier 2021 à 18:37

Alassane Ouattara à Ouangolodougou, dans le nord de la Côte d’Ivoire. © SP de la présidence CI/APANEWS/MAXPPP

« Les visages du Nord » (1/4). Lors de l’élection présidentielle du 31 octobre 2020, Alassane Ouattara a fait carton plein dans le nord de la Côte d’Ivoire. À Mbengué, près de Korhogo, il a même recueilli 100 % des voix : un score à l’image de la relation particulière qui unit la population du Nord au chef de l’État.

Depuis l’annonce des résultats de l’élection présidentielle du 31 octobre 2020, les habitants du département de Mbengué s’interrogent, avec un brin d’humour : qui peut bien être l’unique électeur qui a voté pour Kouadio Konan Bertin (KKB) dans la ville de Katiali ? Parmi les 30 501 votants (sur 30 507 inscrits), 30 499 ont apporté leur soutien à Alassane Ouattara.

Il y a eu un bulletin nul et une voix pour KKB, seul adversaire du président sortant lors de ce scrutin contesté par l’opposition. Était-ce une erreur ? L’acte d’un esprit rebelle ? Ou faut-il chercher le (ou la) téméraire parmi les 65 fonctionnaires qui, étant d’astreinte ce jour-là, étaient obligés de voter dans le département ?

Adossé à sa moto flambant neuve, Adama penche pour cette dernière hypothèse : celle d’une main qui, sans être étrangère, serait extérieure. Chez lui, à Mbengué, une commune de 50 000 âmes située à 75 kilomètres au nord de Korhogo, les choses ont été encore plus claires. La totalité des 20 652 électeurs a voté pour Ouattara.

Mbengué est habitué aux scores à la soviétique. En 2018, Ali Kader Coulibaly avait été élu maire avec 100 % des suffrages, lui aussi. Il était le seul candidat.

Un homme occupé

L’intéressé reçoit au Plateau, à Abidjan, dans ses bureaux équipés de plusieurs caméras de surveillance. Dans une vitrine trônent quelques souvenirs de voyage et de ses multiples pèlerinages à La Mecque, aux côtés d’une photo de Jean-Paul II, cadeau de l’ancien archevêque de Korhogo.

Quoi ? Quelqu’un a voté pour Kouadio Konan Bertin ? » s’amuse le maire de Mbengué

À 58 ans, Ali Kader Coulibaly est un homme occupé. En plus d’être maire, il est député – même si c’est son suppléant qui siège – et agent comptable du Trésor public.

« Quoi ? Quelqu’un a voté pour KKB ? », s’amuse-t-il, avant de préciser, plus sérieusement : « Je sais qui a voté nul. C’est quelqu’un que je connais très bien, qui a fait le même dessin sous chaque candidat pour tester le système et voir s’il y avait de la triche. »

On pourrait l’imaginer un tantinet gêné par cette cartographie électorale sans nuances. Il n’en est rien. Ces résultats, qui illustrent la mainmise du Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP, au pouvoir) sur le nord de la Côte d’Ivoire, font sa fierté. D’un débit rapide, il énumère les éléments qui font le succès du parti. Car, comme il le dit lui-même, « une élection ne doit rien au hasard ».

Il y a d’abord l’étape cruciale de l’enrôlement. En juin dernier, le maire de Mbengué a suivi de près l’inscription de 10 000 personnes sur les listes électorales du département.

La plupart ne possédaient pas de pièce d’identité, sésame qu’elles ont obtenu à cette occasion. Le nom de chaque électeur a ensuite été intégré à un fichier, accompagné de trois numéros de téléphone : le sien, celui de son chef de famille et celui du secrétaire de section [du parti].

À l’approche de l’élection, les équipes d’Ali Kader Coulibaly ont mis sur pied une plateforme téléphonique afin de convaincre les récalcitrants d’aller voter. L’élu le concède volontiers : dans cette région rurale, tout le monde n’est pas prêt à faire plusieurs kilomètres pour accomplir son devoir de citoyen.

Communauté de destin

Alors, le maire de Mbengué soigne ses arguments : le 31 octobre, il a fait préparer un grand repas – pas n’importe lequel, du riz gras – pour tous les chefs de village. Une seule condition pour pouvoir faire ripaille : avoir voté.

Une compétition a également été organisée au sein des villages, des comités de base et des sections du parti pour déterminer quel élu aura fait voter ses électeurs le plus rapidement. Des tricycles à moteur ont été envoyés dans les campements alentours pour permettre aux agriculteurs de se rendre dans leur bureau de vote.

L’attachement de la population du Nord à Ouattara n’a cessé de se renforcer à mesure que les tracasseries qu’il subissait se multipliaient

« Dans l’isoloir, personne n’est forcé de voter Alassane », précise l’édile quand on lui demande si cette manière de faire la politique ne révèle pas les failles d’un système démocratique encore balbutiant.

Dans le Nord, Alassane Ouattara reste la figure tutélaire. Ici, lors de la dernière présidentielle, le chef de l’État a souvent recueilli plus de 90% des suffrages.

Pour comprendre l’ampleur du phénomène, il faut connaître l’histoire particulière qui lie ADO à la population. Cet attachement, qui s’est construit dans les années 1990, n’a cessé de se renforcer à mesure que les tracasseries qu’il subissait se multipliaient.

« Dans sa conquête du pouvoir, Henri Konan Bédié a confondu son adversaire politique et les populations qu’il était censé représenter. Des cadres originaires du Nord ont été licenciés. Alassane est devenu le symbole de leur lutte. Cela a créé une adhésion de conviction, une communauté de destin », estime un vieux compagnon du président.

« La figure d’ADO comme leader musulman du Nord est le fruit du discours identitaire qui structure la politique ivoirienne depuis Félix Houphouët-Boigny. Elle a été construite par une élite politique et par des intellectuels proches du RDR [Rassemblement des républicains] qui ont transformé le destin de Ouattara en légende », nuance le sociologue Fahiraman Rodrigue Koné, membre de l’African Security Sector Network.

Alassane Ouattara, à Ouangolodougou, dans le Nord de la Côte d’Ivoire.

Alassane Ouattara, à Ouangolodougou, dans le Nord de la Côte d’Ivoire. © SP de la présidence ivoirienne/APANEWS/MAXPPP

Premiers « martyrs »

Deux ans après la mort d’Houphouët-Boigny, la candidature d’Alassane Ouattara à la présidentielle de 1995 est en effet rejetée, le nouveau code électoral stipulant que « nul ne peut être élu président de la République s’il n’est âgé de 40 ans révolus et s’il n’est ivoirien de naissance, né de père et mère eux-mêmes ivoiriens de naissance ».

Tout récemment fondé, le RDR appelle alors au boycott actif. Dans certaines villes, les affrontements avec les forces de l’ordre sont violents. Les premiers « martyrs » du parti tomberont à Mbengué, abattus par des chasseurs dozos sur ordre de la mairie.

L’aspect sociologique prime. Ne pas voter pour Alassane, c’est trahir sa communauté

Lamine Konaté est l’actuel vice-président de la Jeunesse de la commune. Son grand-père en fut le premier imam. Enveloppé dans un boubou bleu, regard dissimulé derrière des lunettes de soleil aux verres fumés, il raconte comment ses parents ont adhéré au RDR.

« Comme tout le monde à l’époque, ils militaient au PDCI [Parti démocratique de Côte d’Ivoire]. Tout a changé en 1997, quand ma mère a voulu renouveler sa carte d’identité. Au commissariat de Korhogo, l’agent lui a répondu que c’était impossible car elle était étrangère. Elle a immédiatement décidé de prendre sa carte du RDR pour que Ouattara arrive au pouvoir. Dans nos familles, cette tradition s’est perpétuée. »

« Chez nous, poursuit-il, la politique se fait de manière traditionnelle. Ce n’est pas le programme des candidats qui détermine le vote, car beaucoup d’électeurs ne sont pas allés à l’école. L’aspect sociologique prime. Ne pas voter pour Alassane, c’est trahir sa communauté. Et puis, nous sommes très conservateurs. Quand on est minoritaire, on n’ose pas s’affirmer de peur d’être stigmatisé. »

Avec le temps, ce lien si particulier s’est effrité. Les jeunes nés dans les années 2000 ne se reconnaissent plus vraiment dans le combat mené par leurs parents. Ces derniers temps, la grogne sociale a également touché les bastions du RDR.

Depuis l’élection d’ADO, le Nord a fait peau neuve. Le bitume et le ciment ont coulé. Des progrès importants ont été réalisés en matière d’accès à l’eau et à l’électricité, même si beaucoup reste à faire.

Le taux de pauvreté a diminué, mais il était encore de 60% en 2015, contre 77 % en 2008. Ce pourcentage est encore plus élevé dans les campagnes, où les conditions de vie demeurent rudimentaires, rythmées par les saisons et le cours des matières premières.

Dix ans après l’accession de Ouattara au pouvoir, les rues de Mbengué sont toujours caillouteuses. La route qui relie la ville à Korhogo devrait bientôt être bitumée. En attendant, elle est régulièrement reprofilée par des entreprises privées.

La « lubie » de l’or

La ville, qui compte l’une des vingt mosquées de type soudanais enregistrées et protégées de Côte d’Ivoire, a tout de même bénéficié de la création du département, en 2012. Des directions de services étatiques ont ouvert, des fonctionnaires au pouvoir d’achat plus important sont arrivés, le centre de santé est devenu un hôpital général.

Il n’empêche : une bonne partie des habitants dépend toujours de la culture de l’anacarde et du coton. Dans la famille de Léonard Coulibaly, on est producteur de père en fils. Lui-même vit dans l’un de ces campements qui pullulent autour de la ville. De la fibre de coton lui colle à la barbe. Autour de lui, ils sont une dizaine à sauter en rythme pour tasser l’or blanc stocké dans des conteneurs. Égrainé dans l’usine Ivoire Coton de la ville, il sera ensuite envoyé à Abidjan ou vendu au Mali.

Notre département était délaissé. Il n’y avait qu’un seul collège. Aujourd’hui, nous en avons six

Léonard, 51 ans, se dit heureux de voir sa production augmenter d’année en année, et soulagé du maintien de son prix d’achat. Comme beaucoup de ses collègues, il constate néanmoins avec amertume que les jeunes délaissent les travaux des champs. « Quand vient le moment de la récolte, nous manquons de main d’œuvre », résume-t-il.

La nouvelle lubie des « enfants », comme il les appelle, c’est l’or. L’exploitation de la mine de Tongon a favorisé l’embauche de centaines d’habitants. Mais la découverte d’importantes quantités d’or dans la région a entraîné le développement de l’orpaillage clandestin et une hausse généralisée du coût de la vie.

« Il faut être patient. ADO a fait plus que ce que l’on attendait de lui. Son avènement au pouvoir a permis de réparer une injustice. Notre département était délaissé. Il n’y avait qu’un seul collège. Aujourd’hui, nous en avons six. Et la quasi totalité des villages sont électrifiés », énumère Ali Kader Coulibaly.

« Les premières années du deuxième mandat de Ouattara ont été difficiles. Il y avait de fortes critiques sur le volet social de notre action, des tensions en interne. En plus, Guillaume Soro [l’ex-président de l’Assemblée nationale, aujourd’hui en exil] était assez populaire. Il tentait de fracturer l’électorat entre les Sénoufos [son ethnie] et les Malinkés. Mais à partir du moment où la rupture avec le PDCI a été consommée et où les discours aux relents “ivoiritaires” ont ressurgi, tout cela est passé au second plan », analyse un proche du chef de l’État.

Certains cadres du parti au pouvoir ne se sont pas gênés pour surfer sur certaines déclarations susceptibles de réveiller les vieux démons identitaires. Rien de mieux pour ressouder l’électorat du Nord qu’un ennemi commun, la peur de l’exclusion et de la perte du pouvoir.

Les sudistes pensent que le pays leur appartient et qu’il s’arrête à Bouaké

Cadre dans une entreprise du département de Mbengué, Lamine n’est pas un militant inconditionnel. Il ne comptait même pas aller voter. Mais, le 11 octobre, en écoutant les opposants réunis dans le Stade Félix-Houphouët-Boigny, il a changé d’avis.

« J’ai dit à toute ma famille d’aller voter. Qu’est-ce que ça veut dire, la Côte d’Ivoire aux Ivoiriens ? Les Ivoiriens, c’est qui ? Les sudistes pensent que le pays leur appartient et qu’il s’arrête à Bouaké », lance-t-il.

Songeur, il boit une gorgée de thé vert, puis nuance : « C’est une fracture fabriquée par les politiciens. Ici, il y a beaucoup de gens originaires du Sud. »

Alors qu’Alassane Ouattara vient d’entamer son troisième – et théoriquement dernier – mandat, la question de sa succession est dans toutes les têtes. L’hégémonie du parti dans le Nord survivra-t-elle à son départ ?

« Le jeu politique pourrait être beaucoup plus ouvert, conclut Fahiraman Rodrigue Koné. Une figure aussi consensuelle pourra-t-elle émerger dans le Nord ? Le contexte historique ne s’y prête plus. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui ont poussé le chef de l’État à créer le RHDP. Les discours et le combat autour desquels le RDR s’est construit ont pris fin. »